De l’eau tiède sous un pont rouge, réédité en blu-ray par Roboto Films, est le dix-huitième long métrage du maître Shōhei Imamura, cinéaste capital du cinéma japonais, l’un des instigateurs de sa décapante Nouvelle Vague ayant fait à la fois son succès et son déclin (de Cochons et cuirassés [1961] à Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar [1970] qui l’empêchera de tourner pour le cinéma pendant presque dix ans), et dont la renaissance au début des années 80 fera à la fois son avènement (le cinéaste fait partie du club de moins en moins sélectif des double-palmés à Cannes) et son entrée dans un cinéma apparemment plus « classique ». Nous mettons des guillemets car si le passage du temps a parfois pour conséquence d’émousser les œuvres des cinéastes les plus vigoureux comme les vagues polissent les pierres sur une plage de galets, il n’en a jamais été question en ce qui concerne Imamura : ce dix-huitième film est l’ultime long métrage de sa filmographie, mais qui pourrait croire que sa crudité hédoniste et la complexité de son (ses) récit(s) se sont servies de l’esprit d’un homme de soixante-quinze ans pour germer de la sorte ? Souvent mésestimé, considéré à tort comme un film ronronnant, De l’eau tiède sous un pont rouge, dissimulé derrière sa simplicité stylistique, semble une œuvre bien plus profonde que sa façade ne voudrait bien le laisser croire.

Un pont rouge entre le réel et la maison (M. Shimizu, K. Yakusho) (©Roboto Films)
Yosuke (Kōji Yakusho, l’un des grands acteurs japonais contemporains) est un employé de bureau mal en point : au chômage, plus ou moins séparé de sa femme et de leur enfant pour lequel il doit payer une sorte de pension alimentaire officieuse, cherchant à joindre les deux bouts mais constamment recalé lors de ses entretiens d’embauche, il traîne avec les clochards de Tokyo. Dont l’un d’entre eux, Taro (Kazuo Kitamura, fidèle d’Imamura depuis les tout débuts), philosophe à ses heures, lui livre son secret avant de mourir : il aurait caché un trésor dans une maison sise à côté d’un pont rouge dans la ville d’Himi. En trouvant la fameuse maison, il y trouve moins le trésor que Saeko (Misa Shimizu), jeune femme se remplissant douloureusement d’eau qu’elle ne peut évacuer que par la jouissance. A l’expérience érotique primitive se substitue peu à peu… l’amour. Et tout ce qu’il peut provoquer.
De l’eau tiède sous un pont rouge procède par diverses superpositions. Superposition des récits d’abord : le résumé du film ci-dessus se fait finalement assez parcellaire tant l’oeuvre découd sciemment l’idée de narration. Les histoires de Yosuke et de Saeko ne sont que des récits-cadres, ou plutôt des récits-coffres contenant en eux d’autres récits, d’autres rêveries, d’autres personnages vivant eux-mêmes leur propre histoire (le plus remarquable d’entre eux étant cet étudiant marathonien africain entrant dans le cadre par un coin pour en ressortir par un autre, pourchassé par son entraîneur qui ferait passer Philippe Lucas pour un angelot, et vilipendé par une population qui se demande ce qu’il fait là à part pêcher ses poissons). Comme le monde, ces coffres contiendraient donc tout un univers, voire tout l’Univers, concentré dans les rues et le port d’Himi. Et le scénario d’Imamura, d’abord limpide, de fonctionner comme un corps perturbé par des excroissances qui se déploient et prolifèrent progressivement, ceci jusqu’à faire oublier cette histoire de trésor qui ressemble peu à peu à une sorte de cocasse MacGuffin. De l’eau tiède sous un pont rouge recèle en lui les aspects baroques d’un picaresque évoquant tout autant un certain « réalisme magique » sud-américain (Mathieu Macheret et Victor Morozov assument eux-mêmes le terme dans une discussion sur le film située en bonus du blu-ray) que son épigone japonais que l’on pourrait trouver dans l’art littéraire d’Haruki Murakami, succession de petites progressions narratives effectuée par l’adjonction de micro-récits sobrement surréalistes propres à figurer la complexité absurde du monde.

L’excès magique des geysers (M. Shimizu) (©Roboto Films)
Superposition de niveaux de réalité ensuite : le cinéma de Shōhei Imamura est un art de la fable reposant entièrement sur un réalisme parfois brut. Si cela était flagrant lors de ses débuts (la peinture du Pays du soleil levant sous l’occupation américaine contemporaine de l’émergence de la Nouvelle Vague japonaise a pu faire grincer quelques dents), De l’eau tiède sous un pont rouge et, surtout, les récits qui dictent la trajectoire des deux personnages principaux, tout improbables qu’ils soient, reposent sur un constat social acéré : qu’est-ce qu’un salary man vieillissant dans la société nippone à l’orée du XXIème siècle sinon un chômeur en devenir devant recourir à l’exil vers des espaces moins urbanisés pour se reconvertir (en l’occurrence ici comme simple marin-pêcheur) ? de quoi un homme est-il capable pour sortir de la misère dans la futilité d’un monde moderne qui s’en fout ? sur quoi se fonde la tristesse des femmes dans le film, sinon sur la crise écologique (la mère de Saeko indirectement morte à cause de la pollution au cadmium de la rivière coulant au pied de la maison) ou le réel le plus terne (la grand-mère de Saeko [Mitsuko Baishō], recluse dans le silence et dans l’attente de l’homme qu’elle aime, qui n’est jamais revenu après treize années passées en prison). De ce point de vue, la prolifération narrative du film ressemble à une fuite, à l’éclosion d’une multitude de possibles qui fait presque de Himi un lieu merveilleux, onirique, dont la porte de passage entre les deux mondes serait le pont rouge du titre.
Se superpose cependant, enfin, cet hédonisme et la morosité qui en représenterait l’envers, comme une résurgence du réel dans ce lieu quasi utopique. La donnée érotique et sentimentale (les deux se lient étroitement dans De l’eau tiède sous un pont rouge) contient en elle une forte dimension symbolique. L’eau qui remplit Saeko et que la jeune femme expulse d’elle avec la jouissance dans une explosion aqueuse tout à la fois fantasmatique (l’érotisation du phénomène de la femme-fontaine) et excessive (le film figure la jouissance par des geysers devenant loufoques à force de gigantisme), cette « eau tiède » qui devient liquide nourricier pour les poissons vivant « sous le pont rouge » (et provoquant par là même une sorte de pêche miraculeuse une fois les premiers orgasmes atteints), se fait symbole du désir féminin, de la frénésie amoureuse et érotique de son personnage, appelant son amant à l’aide de miroirs comme la femme restée au port appellerait son marin de mari à l’aide du sémaphore. Une frénésie qui s’étiole durant le film (Saeko donne moins d’eau), et qui pose une question : la femme est-elle moins amoureuse ? Et ceci alors même que Yosuke baisse en vigueur, comme énergétiquement vampirisé par la jeune femme ?

La médiocrité des personnages, faisant dos à l’eau (M. Shimizu, K. Yakusho) (©Roboto Films)
A l’hédonisme se mêle donc une noirceur de la représentation des sentiments : persuadé que Saeko le trompe avec un autre, Yosuke fait de la sexualité le parangon de l’amour lorsque Saeko fait primer le sentiment. La scène finale, en cela, s’avère d’une mélancolie terrible, assez digne de celle qu’on pourrait retrouver chez Charlie Kaufman aux Etats-Unis : l’amour entre deux personnes ne peut fonctionner que dé-fantasmé, une fois que les personnages se sont montrés dans toute leur médiocrité. Là se trouve en fait la véritable superposition à l’oeuvre dans le film : le réel se superpose au fantasme et l’asphyxie comme l’éteignoir étouffe la flamme de la bougie. Le geyser final semble tout à la fois un leurre et une vérité : on ne peut penser que les défauts exhibés de chacun des deux personnages excitent leur partenaire de chair, mais peut-on cependant aimer son partenaire sainement sans connaître ses travers ? Et de constater qu’à partir de la simplicité de son dispostif qui a fait penser à certains que le dernier film de Shōhei Imamura était sottement mineur, le maître japonais se fait analyste pointu des comportements humains les plus complexes. Oeuvre ardue et hardie, d’une crudité rare mais sans ne jamais être grossière ou vulgaire, film de jeune homme réalisée par un septuagénaire capable de verdeur, le philosophique De l’eau tiède sous un pont rouge mérite d’être redécouvert et réhabilité.
Outre le film lui-même, le blu-ray de De l’eau tiède sous un pont rouge édite par Roboto Films contient :
- Livret de 28 pages avec :
- Essai de Bastian Meiresonne
- Photos d’exploitation
- Table ronde avec Mathieu Macheret et Victor Morozov
- Bandes-annonces
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