Le Héros de Berlin (Der Held von Bahnhof Friedrichstraße) débute par le récit d’un événement historique dont on parle d’autant plus rarement qu’il est totalement fictif : le 23 juin 1984, un train partant de Friedrichstraße Station, gare située à Berlin-Est, par la volonté d’un aiguilleur rebelle, a permis à plus de cent vingt personnes de passer à l’Ouest et de fuir l’oppression du régime communiste. Raconté en voix off, cet acte de résistance est reconstitué par l’image avec des trains électriques, permettant de figurer le moment et de le mieux comprendre. Cette scène d’ouverture contient en elle tout le projet du dernier film de Wolfgang Becker, mort juste après la fin du tournage (Achim von Borries a supervisé le montage et la post-production) : réécriture fictionnelle de l’Histoire misant sur la mise en scène de cette dernière, recréation analogique annonçant quelque chose qui serait de l’ordre de la naïveté de l’enfance, de l’imposture du jeu créatif pouvant mener au pire mais qui, ici, sera considérée avec une forme d’inconséquence totalement assumée. On n’en voudra pas à Wolfgang Becker de vouloir camper dans sa zone de confort au regard de l’état alors avancé de sa maladie ; le cinéaste reprend en effet dans Le Héros de Berlin les récits et les thématiques qui ont fait son succès mondial avec le hit Good Bye, Lenin ! (2003).

Adulescence (C. Hübner) (©Paname Distribution)
On pourrait résumer ce long métrage à cette formule détournant Simone de Beauvoir : « On ne naît pas imposteur, on le devient. ». Par la force des choses, pourrions-nous dire. Michael Hartung (Charly Hübner) n’a rien demandé à personne, ce serait même plutôt l’inverse : gérant d’un vidéoclub, perclus de dettes, vivant une vie de patachon au grand dam de sa fille Natalie (Leonie Benesch), bien plus raisonnable que lui, il ne semble rechercher de façon un peu adolescente que l’absence de contraintes. Jusqu’au jour où un journaliste, Alexander Landmann (Leon Ullrich), ayant farfouillé dans les dossiers de la Stasi et y ayant pioché son nom, le retrouve pour en faire le héros de l’aiguillage de Friedrichstraße Station. Si la maladresse était un acte héroïque, cela se saurait : le « sabotage » n’était en fait que le fruit du hasard, même si les conséquences furent libératoires pour cent vingt personnes. Trop tard : Michael est devenu un « héros » quelque peu fallacieux téléguidé par le journaliste, et dont la trajectoire du semi-mensonge, passant par les talk shows, par les affichages publicitaires où son nouveau statut le transforme de façon absurde en homme-sandwich et par la résidence du Président allemand, devra aboutir au Bundestag pour un discours sur un acte qu’il n’a pas commis volontairement.

Emballement médiatique (C. Hübner) (©Paname Distribution)
Le Héros de Berlin a ceci de commun avec Good Bye, Lenin! que son personnage principal, à l’instar de celui du film précédent interprété par Daniel Brühl (qui interprète ici le rôle de l’acteur qui incarnera le personnage de Michael pour une adaptation filmique de son acte de bravoure !), reconstitue l’Histoire. La rejoue pour la réactualiser, non pas par indécence ou méchanceté mais parce qu’il y est forcé par des contingences extérieures, perdant le contrôle d’une machine qui s’emballe par la force des médias et d’une envie collective profonde, peut-être inconsciente, de tourner la page en mettant de vives couleurs dans les zones grises de la RDA. S’il en est l’acteur principal, Michael réécrit moins l’Histoire que le journaliste Landmann et que ceux qui veulent bien croire à la mythologie de son héroïsme. En cela, le travail de Wolfgang Becker fascine par son obsession de vouloir parler du présent de l’Allemagne réunifiée depuis maintenant presque quarante ans par le prisme d’un traumatisme qui n’a pas ailleurs pas traumatisé tout le monde. Good bye, Lenin ! avait permis de mettre en évidence l’ostalgie (la nostalgie pour la société est-allemande), que Le Héros de Berlin remet sur le tapis par l’intermédiaire d’enfants qui n’ont même pas vécu cette période et pointant tous les avantages sociétaux que pouvait receler la RDA face à une victime du régime intervenant pour transmettre la mémoire de cette période révolue. Le fait même que Michael gère un vidéoclub, lieu devenu aujourd’hui (malheureusement) obsolète, semble porter une partie du discours du film : l’Allemagne n’en a toujours pas fini de ressasser ses fantômes, qu’ils soient néfastes ou non.
La romance que Wolfgang Becker met en place entre Michael et l’une des passagères du fameux train dissident, Paula (Christiane Paul), procureure et célibataire endurcie du fait qu’elle cherche l’homme idéal (et y a-t-il plus idéal que l’homme qui lui a rendu sa liberté trente ans auparavant ?), participe de la même idée : c’est moins l’homme que le passé qui importe. Moins la réalité que sa réécriture. Moins les faits sombres que la lumineuse imposture. De ce point de vue, l’amour pour Paula dans ce Héros de Berlin duplique l’amour que porte le personnage principal à sa pauvre mère dans Good Bye, Lenin ! : reconstituer un récit personnel et collectif pour gagner (ou ne pas perdre) la personne aimée. On peut trouver l’idée candide (et elle l’est certainement), mais elle a le mérite d’exister avec constance dans les films de Wolfgang Becker et de véhiculer tout autant la part humoristique que l’émotion contenue dans ses longs métrages.

« The Last Tycoon » : ou le vidéoclub comme nostalgie (L. Ullrich, C. Hübner) (©Paname Distribution)
Dommage, cependant que la mise en scène résolument téléfilmique du Héros de Berlin affadisse terriblement un film pourtant bien écrit et bien interprété. Ce qui aurait pu être une belle œuvre rassembleuse et marquante ne devient alors, par manque de vitalité formelle, qu’un petit film appréciable mais au final assez anecdotique, parfaite pour occuper les grilles de programmation d’Arte. A partir de cela, nous pourrions presque dire, avec un brin d’injuste méchanceté, que Wolfgang Becker a lui-même créé sa propre réécriture du passé et la nostalgie qui l’accompagne : oui, nous regretterons définitivement le réalisateur de Good Bye, Lenin ! en voyant son ultime long métrage.
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