The Offense (1972) resta longtemps un film maudit. Par « maudit », on entend avant tout invisible. En France, il aura fallu attendre trente-cinq ans pour le découvrir en salle, à l’occasion d’une reprise en 2007 – année, d’ailleurs, du dernier film de son réalisateur, Sidney Lumet (1924-2011) : 7h58, ce samedi-là (Before the devil knows you’re dead). Nous nous souvenons surtout de l’édition DVD sortie dans la foulée par Wild Side Video au sein de feu l’excellente collection « Les Introuvables », distribuée en exclusivité par les magasins Fnac. Près de vingt ans plus tard, l’éditeur français a décidé de redonner, une seconde – voire une troisième ! – jeunesse au long-métrage en proposant un nouveau master sous la forme d’un combo Blu-ray/DVD, agrémenté de suppléments issus d’une édition britannique publiée entre temps chez Eureka.

La gestation du film, puis son exploitation sabordée sont aujourd’hui relativement bien connues et documentées. En son temps, le produit fini fut en effet gentiment mis sous le tapis par la United Artists, embarrassée par le fond comme par la forme, horrifiée avant tout par l’image qu’elle donnait de sa star d’alors : Sean Connery. Le studio s’était retrouvé tenu pour un accord avec l’acteur qui l’obligeait, en échange d’une participation de ce dernier à la nouvelle aventure James Bond (Les Diamants sont éternels) – la dernière pour lui si l’on met de côté le facétieux Jamais plus Jamais, tourné pour un « concurrent » une dizaine d’années plus tard – de financer deux projets de moindre budget pour lesquels il disposerait d’une liberté quasi totale. Le comédien écossais avait depuis longtemps jeté son dévolu sur une pièce du dramaturge John Hopkins, The Story of yours, montée au Royal Court Theater et dont il avait acquis les droits quelques années plus tôt. Également scénariste, principalement pour la BBC, Hopkins livra rapidement une version pour le cinéma de sa pièce et ira jusqu’à participer activement au tournage de The Offence.

© Wild Side Video

En véritable maître d’œuvre, Connery fit appel à son « ami américain » Sidney Lumet pour en assurer la réalisation. Il avait alors déjà tourné avec lui La Colline des Hommes Perdus (The Hill, 1965) – d’abord dubitatif, il avait par la suite confié avoir été tout à fait convaincu par la capacité du réalisateur « yankee » à s’adapter à un matériau intrinsèquement britannique – suivi du plus urbain Le Gang Anderson (The Anderson Tapes, 1971). Formé au théâtre new-yorkais, très actif à la télévision dans les années 50 où il tourna une multitude de « dramatiques », travaillant régulièrement à partir de sources théâtrales une fois passé à la réalisation pour le cinéma, il semblait finalement tout naturel de voir Lumet se frotter à une culture elle-même fortement imprégnée par les arts dramatiques. C’était déjà le cas pour The Hill, et le sera plus tard avec Equus (1978). À la même époque, le natif de Philadelphie réalisera deux autres productions anglaises : le drame d’espionnage The Deadly Affair, d’après John Le Carré, ainsi qu’une des plus célèbres déclinaisons d’Agatha Christie sur grand écran (Le Crime de l’Orient-Express, 1974).

Spécialiste des intrigues en huis-clos ou du moins circonscrites à des espaces réduits, The Offence lui donne l’opportunité de filmer une nouvelle fois un enfermement, mais selon un dispositif sensiblement différent de l’habituel « théâtre filmé ». Car, l’espace confiné ne concerne pas ici un lieu physique, mais plutôt l’esprit d’un homme. Connery y interprète un sergent de police, Johnson, que vingt ans de service ont profondément affecté. Enquêtant sur un meurtrier et abuseur d’enfants qui sévit dans la grande banlieue de Londres, il est assailli par des visions macabres et sanglantes provenant d’enquêtes passées. Lors d’un interrogatoire musclé, il malmène un suspect (Baxter/Ian Bannen) jusqu’à le laisser inconscient, entre la vie et la mort, tout juste arrêté par quelques collègues alertés par le remue-ménage.

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Suivant une construction éclatée et non-linéaire, le film s’ouvre sur la séquence d’interrogatoire tournée au ralenti et saisie principalement depuis l’extérieur de la salle, à laquelle se superpose l’étrange projecteur placé au plafond de celle-ci semblable à celui d’un bloc opératoire, annonciateur du climat maladif – pour ne pas dire pathologique – entourant cette histoire. Le tout est soutenu par une bande sonore dissonante composée par Harrison Birtwistle, dont ce sera la seule contribution pour le cinéma. Dès lors, le contexte perceptif se trouve clairement établi : le point de vue adopté émanera exclusivement de la psyché perturbée d’un personnage devenu prisonnier d’images traumatiques. Elles seront parfois soumises explicitement aux spectateurs, mais le plus souvent suggérées par la mise en scène, les gestes et déplacements de Johnson, plutôt que par le discours d’ailleurs – présent, mais au fond très rarement employé pour sa fonction essentielle, c’est-à-dire communicative, nous y reviendrons régulièrement par la suite. Pour ainsi résumer, c’est comme si le matériau théâtral et les attentes formelles étaient pour une part retournée comme un gant. Loin d’être un huis-clos au sens traditionnel du terme, l’enfermement se retrouve davantage matérialisé par une continuité colorimétrique et architecturale entre les divers lieux (extérieurs, façade d’un commissariat ou d’un immeuble d’habitation) investis par la caméra, d’une grisaille omniprésente en ce qu’elle reflète le monde intérieur de Johnson.

© Wild Side Video

La première demi-heure du long-métrage nous ramène aux heures précédant la confrontation violente entre le policier et le suspect, tournée essentiellement dans une zone périurbaine et industrielle où une jeune fille a disparu, accostée à la sortie de l’école par un homme dont nous n’avons aperçu que la silhouette au fond d’un plan. L’équipe d’enquêteurs, dont fait partie Johnson, s’attelle alors à quadriller le secteur, récolte les témoignages des badauds. Ce dernier « cadre » d’ailleurs bien mal dans le paysage, ne semble travailler ni communiquer avec personne (comme le remarque Jean-Baptiste Thoret dans le complément principal de l’édition Wild Side, cette partie du film est étonnamment silencieuse), car déjà sous l’emprise de ce mal dont le film va s’employer à donner une forme palpable mais incomplète, une violence insidieuse et donc effrayante.

On peut aisément concevoir la surprise des équipes de la United Artists lorsqu’elles découvrirent Sean Connery dans un de ses rôles les plus impressionnants, mais aussi et surtout, un des moins sympathiques de toute carrière, ainsi transfiguré à l’écran dans une incarnation prolétaire (somme toute proche de ses origines modestes), bien loin des James Bond qui l’ont fait connaitre – certes non exempts d’accès de brutalité et d’animalité (exception faite de Daniel Craig, il restera le 007 le plus physique de la franchise), mais toujours inscrites dans un « enrobage » de respectabilité, au flegme savamment distillé. Au-delà de la simple anecdote, The Offence marque symboliquement sa première apparition sans toupet, autrement dit, sans fard (« brut »), dans un registre très localisé et également éminemment personnel, comme nous l’expliquions plus haut, par sa détermination à concrétiser ce projet mûrement réfléchi.

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La couleur locale s’entend d’ailleurs autant qu’elle se voit, le casting étant entièrement composé d’acteurs britanniques, amis de l’acteur et collègues estimés. Si, à la différence de nombreux compatriotes ayant notablement officiés à Hollywood, Connery n’aura que relativement peu modulé son accent dans les nombreuses productions américaines auquel il aura participé, les cinéphiles anglicistes remarqueront ici son phrasé particulièrement épais. On notera aussi l’emploi hyper récurrent par le personnage, à la manière d’une ponctuation, d’un adverbe familier – voire insultant – de l’anglais britannique courant : bloody (traduisible alternativement par très/vachement/putain de). Pris dans un sens plus conventionnel, celui bien entendu du sang et de la violence, il illustre astucieusement ce rapport associatif entre une terminologie et les images mentales qu’elles sous-entendent, celles dont Johnson demeure continuellement le réceptable.

La suite de The Offence s’articule selon le principe d’un enchainement de trois face-à-face successifs, mais non chronologiques, sans doute plus fidèles au dispositif de la pièce originale ; bien qu’ils aient été apparemment réorganisés dans le but de mieux satisfaire à un public de cinéma (c’est en tout cas ce que suggère Christopher Morahan dans un entretien disponible dans les compléments du disque, lui qui l’avait mise en scène initialement au Royal Court Theater). Au retour de l’interrogatoire musclé avec Baxter, Johnson « affronte » tout d’abord sa femme (Vivien Merchant) dont l’échange verbal et physique corrobore tout à fait la confusion précédemment évoquée, cette incommunication patente, un flou volontairement ambigu quant aux rôles de chacun qui ne cesseront d’aller crescendo. La logorrhée du personnage principal ne semble dirigée au fond vers nul autre interlocuteur que lui-même, l’autre devenant invariablement un contradicteur « suspect », une voix qu’il faut faire taire dès lors qu’elle vise juste, le confond dans sa folie tels un juge ou un psychologue, lui donnant accès à quelques parcelles de lucidité menaçant un édifice psychique à la stabilité déjà fortement amoindrie.

© Wild Side Video

Par sa forme circulaire et concentrique, la structure du récit se justifie totalement, chaque confrontation nous plongeant un peu plus en profondeur dans l’esprit tourmenté de Johnson. Car, il s’agira pour lui de s’expliquer ensuite devant un supérieur (le surintendant Cartwright / Trevor Howard), puis en revenir à la scène avec Baxter, cette fois vue depuis l’intérieur de la salle d’interrogatoire, aux dimensions irréelles, dont la mise en scène nous incite forcément à croire qu’on se trouve enfin dans la tête de Johnson. Si la confrontation avec Baxter débouche sur une explosion de violence – jusqu’à entrainer la mort de ce dernier – c’est que des trois contradicteurs, il est celui qui parvient le plus adroitement à démasquer Johnson, inversant en fin de compte leur rôle respectif. L’argument policier (qui est le tueur d’enfants ?) avait été certes vite évacué, dès lors qu’il était évident que le cœur du film se trouvait ailleurs, mais il est permis de penser que Johnson soit lui-même le meurtrier recherché, plusieurs plans allant dans ce sens. Il faut en tout cas saluer le dynamisme de la réalisation de Lumet, qui varie inlassablement les angles de prises de vues et les focales, cherche à faire concrètement le tour de la question, dressant le portrait ambitieux d’un homme aussi trouble que troublé, qui plus est dans un style plutôt inhabituel chez lui, malgré la présence de quelques traits thématiques inhérents à sa filmographie (le monde des flics, la corruption morale et institutionnelle).

© Wild Side Video

Dans ce film constamment tendu et irrespirable, la solide qualité actorale d’ensemble, très british, offre paradoxalement une sorte d’échappatoire au spectateur et tend également quelques clins d’œil aux cinéphiles les plus alertes. On se souviendra, par exemple, que Vivien Merchant interpréta – la même année ou presque – l’inoubliable épouse de l’inspecteur de Frenzy (Alfred Hitchcock) au ton a priori diamétralement opposé, quoique. Au dos de la jaquette de la précédente édition Wild Side, Jean-Baptiste Thoret citait d’ailleurs ce titre pour signaler une tendance contemporaine du cinéma criminel britannique porté vers les ambiances glauques et sordides, ce dont ne manquait clairement pas l’avant-dernier long-métrage du maître du suspense. Dans ce qui reste comme le bonus le plus consistant de l’actuelle édition Blu-Ray/DVD, François Guérif, accompagné du même Jean-Baptiste Thoret, repèrent un mouvement de fond extensible à l’ensemble du cinéma anglo-saxon du début des années 70, soit une humeur sombre et de désordre moral qui touchent les truands comme les représentants de l’ordre, allant de La Loi du Milieu (Get Carter, Mike Hodges) aux films de Richard Fleischer de cette même décennie (Les flics ne dorment pas la nuit). The Offence n’a en effet vraiment pas à rougir de la comparaison.

© Wild Side Video

 

– Contenu et caractéristiques techniques du disque :

COMBO BLU-RAY + DVD DU FILM | 1972 | 112MIN | FORMAT VIDEO 16/9 (FORMAT CINÉMA : 1.66) | PISTE SONORE : DTS-HD MA 2.0 MONO ANGLAIS | SOUS-TITRES FRANÇAIS

– Compléments du disque :

  • Documentaire : « The Offence dans le cinéma policier des années 1970, Un flic sous influence », entretien avec Jean-Baptiste Thoret et François Guérif (2009, 25 min)
  • Entretien inédit (2015) avec Christopher Morahan, metteur en scène de la pièce de théâtre originale (8 min)
  • Entretien inédit (2015) avec Evangeline Harrison, costumière du film (5 min)
  • Entretien inédit avec Chris Burke (2015), assistant décorateur du film (8 min)
  • Entretien inédit (2015) avec Sir Harrison Birtwistle, compositeur de la bande originale (10 min)
  • Film-annonce original (2 min)

 

Disponible depuis le 17 juillet 2026 chez Wild Side Video

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