Junji Kurata – « Les Monstres de la Préhistoire » (1977) [Blu-ray]

Film étonnant que Les Monstres de la Préhistoire (Kyôryû kaichô no densetsu), réalisé en 1977 par le cinéaste japonais Junji Kurata, inconnu sous nos cieux français alors même qu’il a réalisé une quinzaine de longs métrages dans sa carrière. Surfant sur le succès planétaire du séminal et révolutionnaire Les Dents de la mer de Steven Spielberg (Jaws, 1974), commandé avec opportunisme et beaucoup de moyens par la Toei Company qui voulait reproduire le coup d’éclat financier du jalon américain en faisant de sa propre production la plus chère de son histoire (mauvaise prédiction : le film sera un échec patent dans la quasi-totalité des pays qui l’exploiteront), Les Monstres de la Préhistoire, édité en blu-ray par les jeunes explorateurs cinéphiles de Roboto Films, ne dissimule jamais vraiment sa dimension de quasi-plagiat (des scènes spielbergiennes reviennent parfois à l’identique dans son succédané japonais) tout en y injectant des éléments presque stéréotypiques de la culture fictionnelle de son pays (une catastrophe, qu’elle soit climatique, géologique ou d’origine humaine, réveille des créatures dissimulées dans les replis du lieu et du temps). Mieux encore : Junji Kurata s’avère parfois un cinéaste de haute volée, plaçant au sein de son récit codifié et de ses ambitions de cinéma bis grassement financé des éclats formels d’une beauté assez sidérante, et menant à une réflexion intéressante sur la question des mythes et des croyances qui les accompagnent.

Choc titanesque (©Roboto Films)

L’activité sismique au pied du Mont Fuji devient intense. Au même moment, une randonneuse se perd dans le parc naturel de cette montagne emblématique du Japon et tombe dans une anfractuosité du terrain, chutant dans une grotte souterraine où éclosent d’étranges œufs ; à l’intérieur de l’un d’eux, elle voit un œil bouger et en devient folle. Le géologue Takashi Ashizawa (Tsunehiko Watase), intrigué par la situation et voulant redorer la réputation de son père ternie par les sociétés scientifiques ne croyant pas le récit de sa rencontre passée avec un dinosaure, se rend sur place. Il y retrouve la femme avec laquelle il a une relation compliquée et la sœur de cette dernière, qui s’adonnent à la plongée dans un lac situé au pied du Fuji. Personne ne croit en la présence de ces « lézards terribles » (à part Setsu, donc) mais toute la population du coin veut toucher le pactole que provoque l’engouement populaire de la possibilité de cette existence. Jusqu’à ce que…

Qui croit ne sait pas. On ne sait que ce que l’on voit ; la croyance suppose une invisibilité, un hors-champ et/ou une défaillance du regard. En cela, la première heure des Monstres de la Préhistoire et la mise en scène inspirée de Junji Kurata semble exemplaire. La séquence d’ouverture de la randonneuse annoncerait presque le programme esthétique du film : marchant dans la forêt du parc naturel jouxtant les pentes du Mont Fuji, elle ne voit pas tout ce qui l’entoure ; la mise en scène donne l’impression que la jeune femme est atteinte de problèmes oculaires, les plans en caméra subjective montrant un point de vue irisé par de multiples scintillements empêchant une visibilité peine et entière du lieu qu’elle arpente. Sa chute dans la crevasse et sa découverte des œufs de dinosaure s’achève par le gros plan de l’oeil mobile de l’animal sur le point de naître. Oblitération du regard et recours au hors-champ (le principe du gros plan étant bel et bien de laisser hors du regard ce qui entoure l’élément filmé, donc l’être ou l’objet dans sa totalité) : tel sera la stratégie formelle de Kurata pendant les deux premiers tiers de son long métrage, qui lui permettront d’enchâsser des moments d’une étrange poésie au sein de la dimension commerciale d’un long métrage destiné à rapporter de l’argent en flattant quelques-uns des bas instincts de spectateurs venus en salle pour se défouler devant un blockbuster. La brume dans la forêt ou se suspendant au-dessus du lac au petit matin, plans magnifiques conférant une dimension romantique au long métrage, ne peut que dissimuler la réalité du plésiosaure dont on peut voir la silhouette sans être parfaitement sûr qu’il s’agisse bien d’un monstre, faisant de lui une sorte de Nessie nippon ; les regards éberlués ou paniqués filmés en gros plan et sans contrechamp créent une épouvante tangible, les créatures s’incarnant paradoxalement dans l’impossibilité du spectateur de voir ; la fuite de certains animaux dans les clartés bleutées de l’aube supposent la présence des monstres de façon euphémique et applique au film la patine du rêve (un cheval blanc galopant au ralenti et venant d’on ne sait vraiment où si ce n’est du hors-champ).

Recherche d’un monstre invisible (T. Watase, S. Hayashi) (©Roboto Films)

Telle était la stratégie de Spielberg avec son requin géant : retarder l’apparition afin de mettre en doute sa véracité, donnant une légitimité à ceux qui ne voulaient pas écouter le personnage du policier Martin Brody (Roy Scheider), garant de la sécurité de tous. Comme le requin de Spielberg, les monstres préhistoriques de Kurata prennent alors une dimension mythologique, des bêtes qu’on peut craindre, que l’on peut rendre lucratives ou dont on peut s’amuser sans vergogne (le canular du faux plésiosaure, séquence directement empruntée aux Dents de la mer, annihilant la vérité par l’usage du faux et dévitalisant dangereusement la vigilance face à la réalité). La mythologisation des créatures se renforce encore par leur situation géographique sur les flancs du lieu le plus emblématique du territoire japonais, le Mont Fuji véhiculant lui-même nombre de connotations d’ordre presque religieux.

Les impératifs commerciaux ont malheureusement raison de cette approche sensible du cinéma de monstres : pour justifier les moyens engagés dans cette production, les créatures doivent être vues ! Et un peu à l’instar du pourtant magnifique Rendez-vous avec la peur de Jacques Tourneur (Night of the Demon, 1957), le fait même d’imposer au regard ce qui n’était jusque-là qu’invisibilisé fait s’effondrer le film sur lui-même, lui donnant une allure de cinéma bis voire Z presqu’en désaccord avec ce que Les Monstres de la Préhistoire avait esthétiquement développé dans son heure précédente, même si certaines explosions gore (quelques scènes n’y vont pas avec le dos de la cuillère !) ou le recours à une très étonnante musique disco qui n’a pourtant rien à faire là pouvaient le laisser présager. Faits de bric et de broc, de latex et de carton, les monstres, par leur visibilité même, transforment la tension en un rire involontaire terrible.

Montrer le monstre (©Roboto Films)

Peut-être est-ce là, cependant, ce qui fait l’attrait de ce drôle de long métrage : l’alliance des contraires le transformant en un summum d’étrangeté, mêlant mauvais goût et raffinement formel, subtilité d’approche et lourdeur dinosauresque, volonté esthétique et contrainte économique du blockbuster naissant. En résulte une œuvre curieuse, drôle de film permettant un affrontement entre l’art et le tiroir-caisse redoublant celui des Hommes avec les monstres préhistoriques donnant son titre à l’OFNI de Junji Kurata.

Outre le film, le blu-ray des Monstres de la Préhistoire édité par Roboto Films contient :

  •  Livret avec :
    • Essai de Nicolas Jeantet
    • Photos d’exploitation
  • Présentation du film par Fabien Mauro
  • Présentation de collection avec Jean-Baptiste Pujolle
  • Bandes-annonces

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A propos de Michaël Delavaud

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