Dans la carrière d’Adrian Lyne, jalonnée de gros succès (Liaison Fatale, Proposition Indécente) et de véritables phénomènes dans la culture populaire (9 semaines ½, Flashdance), ses œuvres les moins connues font figure d’exception. C’est évidemment le cas de L’Echelle de Jacob, rupture vers le fantastique aussi radicale qu’inattendue au début des années 1990, mais ce constat était également en vigueur dix ans plus tôt dès sa première réalisation, Foxes, rebaptisée dans notre cher hexagone Ça plane les filles !. À l’aube de la décennie 80, le cinéaste est alors plus identifié pour ses publicités (celles pour Brutus Jeans et Levi’s en tête) que pour ses projets personnels (ses courts-métrages M. Smith et The Table). Son talent consiste à insuffler à ses spots publicitaires une grammaire cinématographique : raconter une histoire en quelques dizaines de secondes avec un langage exclusivement visuel, toujours privilégier le pouvoir des images sans perdre l’objectif commercial de ses commandes. Son travail ne cherche pas seulement à vendre un produit : il transpose sur un format télévisuel les outils du cinéma (composition du cadre, narration elliptique, sensualité de la lumière) jusqu’à brouiller la frontière entre les deux médiums. Cette maîtrise conjuguant efficacité et fétichisme ne tarde pas à attirer l’attention. C’est à la suite du tournage, à Los Angeles, d’une campagne devenue emblématique pour Levi’s que le producteur britannique David Puttnam lui fait lire le scénario de ce qui deviendra son premier long-métrage. L’homme ne manque pas de flair et a mis le pied à l’étrier à toute une génération d’anglais qui s’apprête à traverser avec succès l’Atlantique : Alan Parker (Bugsy Malone, Midnight Express), Ridley Scott (Les Duellistes), Hugh Hudson (Les Chariots de Feu).

Foxes © BubbelPop
La route de Puttnam a croisé celle de Jodie Foster quelques années auparavant sur Bugsy Malone, la comédie musicale d’Alan Parker. À dix-sept ans, l’actrice est déjà très célèbre mais n’est pas encore l’interprète reconnue et récompensée qu’elle deviendra. Depuis Taxi Driver, elle définit les contours de sa carrière, en alternant productions Disney (Freaky Friday, Candleshoe) et œuvres plus singulières comme La Petite Fille au bout du chemin de Nicolas Gessner (Quelqu’un derrière la porte). En cette fin de décennie 70, elle est à la croisée des chemins et prête à entrer dans l’âge adulte. Dans Foxes, elle est l’actrice la plus expérimentée d’un casting qui la voit côtoyer la chanteuse des Runaways, Cherie Currie pour son premier rôle au cinéma, ainsi que Marilyn Kagan et Kandice Stroh. Initialement intitulé Twentieth Century Foxes, le scénario de Gerald Ayres, ancien producteur de La Dernière Corvée d’Hal Ashby, cherchait à revisiter librement dans l’Amérique contemporaine Les Quatre Filles du Docteur March de Louisa May Alcott. On passe ainsi de la guerre de Sécession aux années 70, mais aussi de la Côte Est à la Côte Ouest. Si l’auteur puise dans sa propre expérience de père de famille, son script se nourrit surtout d’un travail d’immersion et d’une quarantaine d’entretiens de jeunes femmes qu’il a mené à partir de 1977. Ayres envisage de réaliser le film lui-même, mais après plusieurs révisions d’écriture qui lui sont imposées puis un changement de studio, le projet finit par atterrir entre les mains de David Puttnam. Ce dernier y voit l’occasion d’offrir à Adrian Lyne son premier long-métrage. Le cinéaste hérite ainsi d’un matériau très personnel, à mille lieues des productions adolescentes alors en vogue, dont il va conserver la justesse documentaire tout en lui imprimant une identité visuelle immédiatement reconnaissable.

Foxes © BubbelPop
Jamais réédité en France depuis le DVD proposé par MGM au cours des années 2000, le film bénéficie d’un nouveau master haute définition et d’un combo DVD/Blu-Ray accompagné d’un livret grâce à BubbelPop’. Découvert il y a quelques années lors d’une rétrospective Adrian Lyne improvisée, Foxes nous a toujours semblé mériter davantage de lumière que celle que lui a accordée la postérité. Nous profitons donc de cette ressortie pour tenter de lui rendre sa juste place : dans la filmographie de son auteur, dans l’histoire du teen movie américain et, plus largement, dans celle du cinéma des années 80. Madge (Marilyn Kagan), Annie (Cherie Currie), Deirdre (Kandice Stroh) et Jeanie (Jodie Foster) sont quatre adolescentes qui fréquentent le même lycée et habitent la même banlieue de Los Angeles. Entre la drogue, les garçons et l’ennui, leur vie n’est pas rose tous les jours. Leur existence bascule le jour où Annie s’enfuit de chez elle pour échapper à la violence de son père. Dès lors, les filles vont partir à sa recherche. Jusqu’au bout de la nuit. Jusqu’au bout d’elles-mêmes.

Foxes © BubbelPop
Foxes est à plusieurs égards un film de premières fois. Premier scénario de Gerald Ayres, première réalisation d’Adrian Lyne, premier grand rôle dramatique de Jodie Foster en tête d’affiche après ses années d’enfant star, première apparition à l’écran de Cherie Currie… Cette accumulation d’initiations n’a rien d’anecdotique. Elle irrigue le mouvement même du film : celui de quatre adolescentes confrontées aux premiers heurts du monde adulte, observées par un cinéaste britannique qui découvre à son tour les paysages, les mythologies et les contradictions de l’Amérique entre fascination et interrogation. Avant de poser les enjeux ou même le contexte, les personnages sont révélés dans leur sommeil durant le générique. On les découvre dans leur intimité et inconscient sur fond de musique kitsch (On the radio de Donna Summer) faisant sens avec l’âge des héroïnes. La caméra longe les corps des jeunes filles en train de dormir, tandis que des fondus enchaînés dévoilent des détails, à l’instar de ce poster de John Travolta comme si le film de Lyne proposait implicitement un pendant féminin de La Fièvre du samedi soir. Il déplace les angoisses de la jeunesse des pistes de danse vers les chambres d’adolescentes de la banlieue californienne. Le cinéaste filme un groupe pour mieux faire ressortir progressivement les individualités et les personnalités qui le composent. Annie ne se réveille pas, on devine les excès de la veille mais aussi qu’il s’agit de la plus fragile et la plus vulnérable du groupe. L’esthétique léchée qui caractérisera par la suite le cinéma de son auteur est déjà là, sans les effets de style susceptibles de brouiller la perception du spectateur. La mise en scène mêle sensualité et ruptures de forme, dans un geste visant à capter une vérité à plusieurs niveaux, celle de tranches de vies, celle de la fin d’une décennie et celle d’un espace à redéfinir visuellement : la banlieue de Los Angeles. Lyne s’intéresse ici à quatre filles de seize ans qui rêvent d’ailleurs, New York en tête, à l’intérieur d’un pays que lui-même visite après avoir quitté le sien. Il existe une sorte d’ironie discrète dans ce croisement des regards : celles qui fantasment une autre contrée sont scrutées par un cinéaste pour qui tout est encore un territoire à découvrir.

Foxes © BubbelPop
Chronique doublée d’un coming-of-age, Foxes est un film de portraitiste qui se situe à une phase charnière de l’évocation de l’adolescence dans le cinéma américain. Il arrive avant la vague John Hughes, mais après les films de jeunesse des années 70, American Graffiti en tête. Il hérite encore du Nouvel Hollywood par son naturalisme, son goût de l’observation et son refus des archétypes, tout en annonçant les motifs qui irrigueront le teen movie des années 80 : la bande d’amis, la banlieue, la musique pop, les parents absents ou défaillants, les fêtes comme lieux d’expérimentation sociale. Tout dans le long-métrage se situe à un point de bascule : les personnages, leurs interprètes, son réalisateur et jusqu’au cinéma américain lui-même. C’est peut-être ce qui confère au film cette impression singulière d’être constamment suspendu entre deux mondes. Cet entre-deux fait précisément sa valeur : il regarde une époque s’achever tandis qu’une autre est déjà en train de naître. Dans cet univers où les figures parentales se révèlent défaillantes à différents degrés (absentes, violentes ou projetant leurs propres regrets et échecs sur leurs enfants), les adolescentes doivent apprendre à se construire seules. Éprises de liberté mais livrées à elles-mêmes, elles cherchent leurs repères dans un monde où les rôles tendent parfois à s’inverser. Madge entretient une relation avec un homme plus âgé, tandis que Jeanie devient une figure maternelle pour ses amies, et semble même, par moments, devoir prendre en charge sa propre mère.

Foxes © BubbelPop
Adrian Lyne filme la quête de paradis artificiels de ses héroïnes, faite de naïveté et d’idéalisme mais ponctuée de brutaux rappels au réel, dans les coulisses d’un concert comme dans le rêve fugace d’une maison à elles. Il fait coexister l’observation réaliste et la sophistication visuelle. Lyne ne choisit jamais entre les deux : il enregistre les gestes, les silences et les espaces avec une attention quasi documentaire tout en les sublimant par un travail sur la lumière, les couleurs et les mouvements de caméra. Sa mise en scène oscille entre des plans pris sur le vif qui tendent à saisir l’environnement davantage qu’à le caractériser et des pulsions sensorielles empreintes d’un goût assumé de la stylisation. À l’image de cette apparition où trois des filles marchent tandis qu’une flaque dévoile leurs reflets derrière elles, le cinéaste se plaît à créer des motifs visuels marquants, possiblement emblématiques, sans pour autant s’exprimer au détriment de ses personnages. Cette propension à exacerber les sensations se veut une intensification directe de leurs intimités et émotions, jusque dans le choix des transitions pour passer d’une séquence à une autre en usant de flous et de mises au point. Ponctuellement, certains fragments annoncent la suite de la carrière de son auteur encore à l’état d’embryon. On pense à ces lumières fumantes dans le jardin invoquant la future esthétique de Lolita mais aussi au dernier acte marqué par la notion croissante de danger, donnant alors au cinéaste l’opportunité de se rapprocher de ce qui deviendra l’un de ses genres fétiches : le thriller. Son traitement est cependant moins balisé, il suffit de s’intéresser à la manière dont l’imprévu déjoue les attentes et transforme la tension en émotion. S’il est évidemment tentant d’aller chercher à travers toutes ses visions les prémices des films à venir, l’exercice tendrait à en atténuer l’unicité.

Foxes © BubbelPop
Davantage que les échos avec le futur, c’est sa capacité à ne jamais figer son style et à assumer ses contradictions formelles pour mieux affirmer sa richesse qui marque les esprits. Sa manière de brutaliser ses propres règles notamment par l’usage de plans en caméra à l’épaule lorsque l’action s’emballe déjoue une simple tentation fétichiste. Cette tension entre maîtrise et débordement s’inscrit dans la tradition du cinéma américain indépendant des années 70, dont celui de Cassavetes, où la mobilité de l’objectif permettait d’accompagner les hésitations, les surgissements et la fragilité des corps. Chez Adrian Lyne, le mouvement est toutefois plus contrôlé : il cherche à retrouver une sensation de liberté sans renoncer à une composition très pensée. Foxes refuse ainsi de choisir entre réalisme et stylisation. Cette hésitation constitue précisément sa force. Le film passe constamment d’une esthétique à l’autre, comme si Adrian Lyne cherchait inlassablement la forme la plus juste pour traduire l’adolescence. Cette oscillation permanente répond finalement au sujet même du film. Comme ses héroïnes, le réalisateur se trouve dans un entre-deux : celui d’un cinéaste quittant la publicité sans avoir encore totalement abandonné ou transformé son langage visuel. Cette hybridation révèle la véritable identité du long-métrage. On la retrouvera d’ailleurs, sous une forme plus spectaculaire et moins équilibrée, dans Flashdance et 9 semaines ½. Lyne continue de faire des espaces qu’il filme l’un des enjeux centraux de sa mise en scène : la Pittsburgh industrielle, dont les friches et les aciéries prennent des allures expressionnistes, puis un Manhattan à la fois concret et fantasmé, traversé par des milieux sociaux contrastés. Néanmoins, la stylisation tend progressivement à y prendre le pas sur un naturalisme désormais secondaire.

Foxes © BubbelPop
La musique omniprésente opère comme un marqueur de son époque, entre tubes (Cher et Donna Summer), scène de concert (Angel avec plusieurs morceaux parmi lesquels un titre-hommage au scénario initial 20th Century Foxes) et compositions de Giorgio Moroder alors au pic de sa carrière pour le cinéma. Elle habille les images davantage qu’elle en guide le tempo, elle constitue un élément de décor sonore, un écho qui fait autant partie de la réalité dépeinte que du quotidien et de l’intimité des personnages. Rare évocation exclusivement et collectivement féminine de l’adolescence, surtout à l’aube des années 80, bien avant Virgin Suicides, la réussite de Foxes repose également sur la complicité et la synergie de son casting qui voit ressortir deux personnalités fortes. Jodie Foster, leadeuse responsable aussi crédible que charismatique, entre énergie et sensibilité, mène une bande aux personnalités complémentaires dans laquelle se distingue Cherie Currie. Étoile filante de la fin des années 70, elle écope du rôle le plus délicat dans lequel elle s’abandonne avec un mélange de justesse et de fébrilité touchante. À elles quatre, elles apportent au film l’incarnation qui vient renforcer de manière nécessaire ses velléités d’authenticité, elles constituent les dernières pièces nécessaires d’un puzzle saisissant.

L’édition est pourvue d’un excellent master qui rend justice à la richesse esthétique du long-métrage précédemment commentée. Elle s’accompagne de suppléments qualitatifs ainsi que d’un livret signé Stéphane Chevalier. Ce document, lancé par le slogan présent sur l’affiche américaine « Les gens pensent que nous ne pouvons pas ressentir d’émotions sérieuses. Personne ne s’en soucie. Mais ce n’est pas grave, j’ai des amis » évoque, entre autres, sur la figure méconnue de Gérald Ayres, la musique de Giorgio Moroder ou encore la sortie du film et son succès mitigé. Le Combo contient deux bonus remarqués, un entretien avec Faustine Saint-Geniès qui aborde le film par le prisme de son interprète principale, Jodie Foster, tout en sachant élargir son sujet à l’ensemble. Elle développe notamment une dimension anthropologique, donnant presque l’impression d’entrer dans les coulisses d’une époque. On retrouve surtout un échange d’une trentaine de minutes avec Adrian Lyne qui, s’il digresse fréquemment vers le reste de sa filmographie se révèle peu avare en anecdotes, citant John Huston : « faire un film c’est comme avoir une petite vie », parlant en toute franchise du scénario de Flashdance, de son rapport aux compositeurs. Il conclut sur les bonnes critiques reçues pour Foxes qui n’a cependant pas marché commercialement. À la faveur de cette ressortie, ce coup d’essai retrouve ainsi une place plus juste : celle d’une œuvre de transition, hybride et maîtrisée, où Adrian Lyne n’a pas encore totalement fixé les contours de son cinéma mais où se dessine déjà toute son obsession pour les rapports troubles entre réalité et fantasme.
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).