En février dernier, Télérama avait fâché une part de l’actorat du cinéma français en faisant la une de son numéro 3972 sur ces hommes (Niney, Lellouche, Dujardin, Duris, Civil) et ces femmes (Efira, Cottin, Exarchopoulos) qui, reconduits d’un film à l’autre, semblent truster l’ensemble des distributions d’un cinéma hexagonal qui ferait ainsi preuve d’un manque patent d’imagination dans sa façon d’incarner (au sens propre) ses récits. Peut-être un peu caricaturaux, à coup sûr polémiques (les réactions de ces acteurs-nababs ciblés par l’hebdomadaire ne se sont pas fait attendre), cette couverture et l’article qu’elle illustrait soulevaient cependant un lièvre imposant : le caractère ronéotypé d’un certain cinéma populaire français incapable de se renouveler, et dont le réemploi constant des mêmes acteurs ne serait finalement qu’un signe parmi d’autres. Quoi que l’on pense de De la Comédie-Française, premier long métrage réalisé par le duo Martin Darondeau / Bertrand Usclat, on lui saura gré de perturber les habitudes en proposant des visages pour une bonne partie peu connus (voire pour certains inconnus) du grand public. La distribution du film, composée à 100% de comédiens de la Comédie-Française, porte en elle une part de son dispositif qui, sans renouveler complètement les trucs et astuces un peu élimés de la comédie française (sans les majuscules), fait montre d’une audace discrète, de l’ordre de celle qui gouverne dans la notion de pari.

Esprit de troupe (A. D’Hermy, L. Stocker, C. Hecq, M. Hands, J. Frison, P. Clément) (©Zinc Films/Warner Bros. France)

Si la mention « De la Comédie-Française » décore fréquemment les génériques du cinéma français, sorte d’estampille, de label rouge assurant soi-disant la crédibilité d’une œuvre (un sociétaire de la « Maison de Molière » irait-il se compromettre dans la vulgarité ?), nous sommes cependant en droit de penser que ces comédiens-acteurs n’attirent pas pas leur seul nom les masses de spectateurs vers les salles obscures. Dit autrement, les membres du Français ne sont pas bankables (à l’exception peut-être de Benjamin Lavernhe : le voir interpréter ici la figure tutélaire de Molière dans la scène la plus drôle du film n’est certainement pas innocent). La première audace de Darondeau et Usclat se situe ici : utiliser des têtes et des types de jeu inattendus au sein d’un récit de comédie tout ce qu’il y a de plus calibré. Mieux encore : redoubler cette idée originale en faisant de cette distribution de théâtre le dispositif actoral d’une œuvre qui ne serait pas une plate captation d’une pièce mise en scène dans la Salle Richelieu de l’institution. Nous parlions de pari, en voilà un, considérable et plutôt remporté : faire du cinéma revendiqué comme populaire (les deux réalisateurs sont par ailleurs issus de la télévision et d’internet) avec les ingrédients du théâtre le plus exigeant, lieux de tournage et arcs narratifs compris.

Des problèmes dès l’entrée (G. David, G. Gallienne) (©Zinc Films/Warner Bros. France)

Le récit de De la Comédie-Française s’appuie en effet sur un événement tout ce qu’il y a de plus propre, apparemment, au microcosme théâtral : la première d’une pièce, parachèvement de mois de travail intense, de moult idées jetées en l’air, de répétitions de texte, de moments délicats de gestion d’êtres humains qui ne s’entendent pas toujours… De ce point de vue, la mise en scène d’une pièce est elle-même représentée comme un pari à tenir, de même que l’est, finalement, la réalisation d’un film ; en cela, Darondeau et Usclat, étonnamment, parlent autant de cinéma (de leur film ?) que de théâtre dans leur première œuvre, et peut-être même de l’idée plus générale de création, de projet à soumettre au regard du plus grand nombre au risque du naufrage, faisant de De la Comédie-Française une œuvre plus universelle que l’on pourrait croire. Revenons au récit : Nina (Pauline Clément, camarade fidèle de Bertrand Usclat lors de ses projets précédents et ayant ici participé au scénario) arrive à la Comédie-Française pour régler les derniers détails de sa première mise en scène, moment-charnière de sa vie professionnelle : Shakespeare, par l’entremise de MacBeth, devrait lui ouvrir les portes de la légitimité. Mais bien entendu, comme le dit une vieille antienne comique, « rien ne va se passer comme prévu » : la mégalomanie de son comédien principal faisant office de Statue du Commandeur (Laurent Stocker), l’impossibilité de la comédienne incarnant Lady MacBeth d’arriver à l’heure à la première, les relations sentimentales tempétueuses entre divers membres de la distribution, une certaine consommation de stupéfiants et une accumulation de problèmes dûs au régisseur (interprété par le désopilant Christian Hecq, dont nous ferons par décret le meilleur acteur de la distribution), sans compter l’intrusion d’une vie personnelle qui n’a rien à faire dans les murs de l’institution, vont devenir une multitude de balles avec lesquelles Nina aura toutes les difficultés du monde à jongler.

Un problème en régie (P. Clément) (©Zinc Films/Warner Bros. France)

L’écriture comique du film repose sur son efficacité, sur l’amoncellement de situations inextricables s’abattant sur cette mise en scène de MacBeth, sur l’excès presque incohérent qui l’accompagne (comment autant de problèmes presque insurmontables peuvent-ils advenir durant les trois heures que passe Nina au sein de la Comédie-Française, entre son arrivée d’emblée empêchée dans les murs du théâtre à la première de la pièce ?). En cela, De la Comédie-Française accommode à sa sauce les recettes d’un certain cinéma contemporain de comédie hexagonale parmi les plus populaires, celui d’Eric Toledano et Olivier Nakache. La structure du film, ses systèmes d’écriture, sa frénésie reposant sur l’accumulation hyperbolique de soucis proportionnelle au nombre de personnages qu’il faut faire exister transforment même parfois le long métrage de Darondeau et Usclat en une sorte de petit cousin du Sens de la fête (2017), certes moins ample et moins ambitieux mais finalement plus intelligent et moins antipathique.

A la volonté de regarder le monde sous le prisme d’une certaine idéologie parfois déplaisante (ce que font souvent Tolédano et Nakache) se substitue l’envie toute simple de montrer les coulisses de cette Comédie-Française finalement inconnue de la majorité, ceci moins sous un aspect purement documentaire que par le biais d’une fantaisie burlesque (le final évoque avec plaisir les Marx Brothers, et plus particulièrement Une nuit à l’opéra de Sam Wood [A Night at the Opera, 1935]), permettant ainsi à la population qui l’habite de la désacraliser gentiment, respecteusement. En résulte un film humble et très amusant, assez court (il dure 1h15), parfois inégal dans ses effets comiques ou par l’écriture de ses personnages (celui de la maquilleuse par exemple, presque problématique) mais ne cherchant jamais à bomber le torse et à se faire plus musclé qu’il n’est vraiment, aidé en cela par un esprit de camaraderie qui affleure constamment de la part de comédiens-acteurs globalement excellents (seraient-ils sociétaires de la Comédie-Française sans cela ?), qui se connaissent par cœur et qui brisent le corsetage de l’institution avec un amusement non feint. C’est certainement la flagrance de cette honnêteté qui en a fait l’un des événements du dernier Festival de L’Alpe-d’Huez (où il a raflé quatre prix), et qui en fera sans doute l’un des succès populaires français de cet été 2026.

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A propos de Michaël Delavaud

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