La beauté d’une gazelle, la violence de celui qui la traque. S’il n’y avait qu’une séquence à retenir de Timbuktu ce serait sans doute cette vision d’un jeune et gracieux animal poursuivi en voiture dans le désert : ses chasseurs l’épuisent, l’observent dans sa douleur et sa peur, sans lui tirer dessus. Pour le moment. Cette image, l’une des plus marquantes que le cinéma nous ait offert cette année, résume à elle seule le dernier film d’Abderrahmane Sissako qui file cette métaphore, comme un tragique refrain, une image mentale et poétique devenue clé de lecture. La beauté poursuivie, épuisée et résistant à l’adversaire, à sa folie, à sa violence constitue le leitmotiv de Timbuktu. Après Bamako, Sissako choisit donc un autre nom de ville et y plante son décor, prenant pour cadre les événements survenus en 2012 lorsque la ville de Tombouctou fut occupée par les djihadistes avant l’intervention de l’armée française.

Sissako ne fait pas œuvre de documentariste. Reconstituer les faits ne l’intéresse pas. Il part du réel pour construire une fiction à la fois lyrique et engagée. On lui pardonnera ses quelques écarts vers le pathos et une musique parfois trop présente, venant surligner les gestes vers une émotion trop appuyée tant dans Timbuktu éclate un Art qui se fait acte de résistance poétique et politique. Pour traiter de la réalité et la combattre, rien de tel que de s’en libérer en la modifiant au sein d’un espace allégorique. Il n’en retranscrit que mieux les enjeux, ses ressorts psychologiques et sensitifs par ce refus du littéral et du démonstratif, ce passage à la forme de la fable ou du conte, façon de préférer le ressenti au fait brut. La synecdoque visuelle des statuettes brisées, enterrées dans la terre suffit à rappeler l’acharnement des djihadistes à détruire monuments, mausolées et manuscrits immémoriaux de la ville. Ni sibyllin, ni rébarbatif, le décryptage est au contraire d’une clarté absolue.

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Sissako a compris que pour dénoncer les intégrismes, il était indispensable de fuir l’archétype et le manichéisme. Timbuktu ne diabolise pas ses islamistes, ne les conçoit pas selon l’image attendue de bêtes hurleuses ou psychopathes. Il saisit comme rarement leurs moments de quotidien, de discussion spontanée. La première séquence, montrant un combattant échangeant un otage occidental en informant l’autre du traitement anti-asthmatiforme à lui administrer, donne le ton : ils sont bel et bien des hommes, parlant de foot, apprenant maladroitement à conduire, reluquant les femmes des autres… Il ne les dote pas du charisme dont ils se réclament. L’absurdité de la situation n’en devient que plus palpable, plus terrifiante encore, vision d’un mal au travail mais démythifié, d’une médiocrité camouflée par  la mission divine. Ceux qui se réclament « héros – colombes » de l’Islam ne sont que des êtres ridicules et incultes, légitimant leurs pulsions, leurs instincts de domination masculine et leur droit à l’exaction à coup de versets et de Coran brandi. Sissako se garde bien d’identifier le djihad à l’Islam, et pointe du doigt combien il en constitue la lecture erronée vers une dérive incontrôlable. Le magnifique personnage de l’Imam désenchanté, tentant désespérément d’opposer à la folie intégriste la vraie parole de Dieu vient d’ailleurs incarner cette conception d’une tolérance religieuse.

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Timbuktu ne serait rien sans son humour salvateur employé comme une arme, glissant régulièrement vers le non-sens à la Beckett, rappelant ainsi l’approche d’un Elia Suleiman dans Intervention Divine. Et si, dans la tension montante le rire s’étouffe, le sens de l’allégorie surréaliste subsiste, comme dans cette magnifique partie de foot à la balle imaginaire, écho à celle de David Hemmings à la fin de Blow Up où le ballon interdit fait place au plus beau jeu qui soit, celui de la liberté de l’invisible. Cette poésie du vide s’exacerbe dans sa gestion de l’espace, majestueuse lorsqu’elle s’abandonne à une horizontalité contemplative toute antonionienne. Certes, le western (il en avait déjà fait une parodie dans Bamako) lui donna envie du cinéma, mais son amour de l’étendue infinie fait glisser sa scène de « duel » en plan large, en moment presque abstrait.

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Timbuktu baigne dans la dualité, les mouvements inverses, un va-et-vient entre sa douceur et sa violence, provoquant régulièrement un sentiment presque anxiogène. C’est la fureur de l’intolérance évanouie dans l’atmosphère chaleureuse d’une tente Touareg. C’est la mélopée qui s’élève et berce les nuits du village avant que les soldats n’interviennent. Ce fil tendu qui menace de se rompre à chaque instant ; le moment d’apaisement qui présage toujours de sa fin mais dont l’horreur s’éclipse à nouveau lorsque la magie refait surface ; ce ballet de contradictions, cette capacité à installer les instants suspendus et à jouer sur le moment de rupture est probablement ce qu’il y a de plus beau et de plus singulier dans Timbuktu.
Lorsqu’il filme de manière furtive l’horreur d’une scène de lapidation, le montage alterné propose alors la danse d’un djiadhiste, comme libéré où ensorcelé par les rites d’une sorcière, ce qui constitue pour le spectateur autant un moment de respiration qu’un déconcertant contrepoint. Sissako nous égare dans notre propre perception et réception de l’œuvre : la poésie peut-elle sauver de l’horreur ou est-ce l’horreur qui finit par avoir raison du merveilleux ?

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 Cri de rage et éloge de la beauté humaine, le cinéma de Sissako démontre par son existence même sa nécessité. Bamako impressionnait par sa force documentaire lorsqu’il installait dans le village un tribunal imaginaire pour le procès par les habitants du FMI et du post colonialisme occidental. Mais il intégrait maladroitement la fiction à cette expulsion de colère lorsqu’il tentait de tisser parallèlement l’intrigue d’un couple déchiré. Timbuktu, lui, brille par sa force fictionnelle : l’authenticité de ses personnages n’exclut pas pour autant leur richesse romanesque. Là où Bamako libérait les mots, Timbuktu laisse également une grande place au silence, sa révolte se passant parfois de la parole. Déclaration de guerre à toutes les injustices, déclaration d’amour à tous les peuples occupés, Timbuktu libère de façon cathartique tout le désenchantement d’un cinéaste, jamais résolu à l’aveu d’impuissance ou à la détresse du vaincu. Quelque fois, avant que l’iniquité éclate à nouveau, la beauté attendrit fugitivement même les bourreaux, les fait hésiter avant de frapper : la peur d’être touchés par elle les épouvante au point de l’interdire et de la détruire.

Dans cette ode à la résistance, à la grâce confrontée à l’horreur, Sissako oppose à l’archétype de la figure héroïque celle d’une forme de douceur confrontée à l’absurde, d’une foi en l’élévation et à une candeur qui arracherait inlassablement le bâillon posé sur sa bouche. « C’est fondamental, et c’est la clé contre la barbarie. C’est ainsi qu’on brave l’extrémisme ! Ils n’auront pas le dernier mot. Ce qui va gagner, c’est la beauté, la dignité ». Abderrahmane Sissako conjure la réalité par l’image, comme si l’exorciser, la filmer, portait en son sein le pouvoir magique de changer l’Histoire.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

1 comment

  1. Alain

    Le soleil de Tombouctou ( Partie I : Fatalité)

    “Le soleil se lève alors sur cette terre rougeâtre et désolée,
    Où pauvres hères et drôles languissent dans la pulvérulence,
    La vie s’est éteinte à tout jamais dans leur regard oppressé,
    Comme elle s’est éteinte sur ces dépouilles battues à outrance,

    Le soleil éclaire ces faces où subsiste une étoile d’espérance,
    Sa lueur s’attarde sur le visage d’un vieillard débonnaire,
    Embrassant ses oripeaux loqueteux qui respirent la misère,
    Il lui manque cinq doigts, c’est eux, eux! Dans leur violence.

    A quelque encablure de là, sur un étroit lopin desséché,
    Un enfant enturbanné et moribond engloutit la terre,
    Sa mère le fixe d’un œil vitreux, bras croisés sur sa nudité.
    Elle ne marque aucune surprise, les pieds dans la poussière.

    Tous sont dans l’expectative d’une liberté volée,
    Nul sourire n’illumine le masque terne de leur visage,
    Les bourreaux, non loin, ne cessent jamais de les surveiller,
    Tout de noir vêtus et leurs armes pointées, écumants de rage.

    Le soleil est la seule joie et la seule distraction de ces opprimés,
    Le soleil est leur espoir de vivre, il les accompagne chaque jour.
    Chaque jour, il les baigne de sa flamboyance telle l’Amour,
    Chaque jour, il les quitte pour les laisser à la nuit et à la cruauté.”

    ‘Voyage entre Cieux et Enfers’; tous droits réservés.

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