© Sidonis Calysta

S’il possède fort heureusement un certain nombre d’admirateurs, Tinto Brass fait figure d’aérolithe au sein du cinéma italien. Pas assez « auteur » pour la critique officielle alors qu’il s’inscrivit au départ dans ce vaste mouvement inspiré par la Nouvelle Vague française et que l’on regroupa sous l’appellation « nouveaux cinéma » (Qui travaille est perdu en 1963, un sketch de La mia signora en 1964, film collectif cosigné par Luigi Comencini et Mauro Bolognini), trop érotomane pour séduire le « grand public » mais trop mainstream pour titiller la curiosité des amoureux du « bis » même si certains de ses titres phares donnèrent naissance à de véritables filons (on peut considérer Salon Kitty comme le film précurseur de la « nazisploitation » tandis que Caligula redonna un coup de fouet au péplum sur son versant érotique – Caligula et Messaline de Mattei, Caligula : la véritable histoire de Joe d’Amato…).

La carrière du cinéaste est assez étonnante puisque après avoir été assimilé aux « nouveaux cinémas », il signe quelques films de genre décalés : un western (Yankee), un film de science-fiction satirique (La Soucoupe volante) ou encore un simili « giallo » avec Jean-Louis Trintignant (En cinquième vitesse). Autour de 68, il est à la pointe de l’avant-garde avec un film provocateur et totalement déconstruit : L’Urlo avec Tina Aumont. Profitant du grand vent de liberté qui souffle sur les mœurs à la fin des années 60 et durant les années 70, Tinto Brass signe deux films « scandaleux », relativement coûteux, (Salon Kitty et Caligula) qui lui donnent une réputation sulfureuse, d’autant plus que son œuvre phare fut à la fois censurée et exploitée avec des scènes pornographiques désapprouvées par l’auteur.

Après avoir tourné Action en 1980, Tinto Brass décide d’abandonner le « cinéma sérieux » et vouera l’essentiel de sa carrière au cinéma érotique. A l’instar d’un Russ Meyer, chantre inspiré des appâts mammaires hypertrophiés, le maestro transalpin se fera l’un des plus talentueux apologétiques de l’anatomie féminine, vouant un culte aux postérieurs de ces dames que n’aurait pas renié Fellini.

© Sidonis Calysta

Tourné en 1983, La Clé fera à nouveau scandale, surtout parce qu’il met en scène une actrice reconnue, Stefania Sandrelli, qui, après avoir tourné pour un certain nombre de grands cinéastes (Mocky, Melville, Germi, Comencini, Bertolucci…), décide à 37 ans de s’exhiber comme jamais. Les âmes prudes s’offusquèrent mais force est de constater que la comédienne est à la fois sublime et fascinante, d’une sensualité à rendre pantelant les plus coincés des spectateurs. Elle incarne dans le film une femme mariée à un homme plus âgé. Si elle consent au « devoir conjugal », ni elle ni son mari n’y trouvent leur compte et le plaisir les ignore tous deux. Nino décide alors de tenir un journal libertin où il dévoile ses frustrations et ses fantasmes. Il enferme ce cahier intime dans un tiroir en laissant traîner de manière visible la clé qui donnera accès à tous ses secrets.

Adapté d’un roman de l’écrivain japonais Tanizaki, La Clé explore de manière plutôt crue les atermoiements du désir. Si ladite clé peut symboliser une forme d’inconscient, Tinto Brass s’en sert pour ouvrir la porte des fantasmes les plus refoulés. En situant l’action de son film à Venise, au moment où l’Italie fasciste entre en guerre, le cinéaste oppose aux conventions sociales la puissance d’un désir souverain. Dans un pays étouffé par les interdits sociaux et religieux (voir la belle scène fantasmée à l’église où un curé vitupère et rappelle à Teresa que c’est tromper son mari que de songer à un autre homme pendant les rapports conjugaux), Teresa et Nino forment un couple par qui le scandale arrive.

Dans un premier temps, Tinto Brass s’intéresse au désir de l’homme et tente de le confondre avec celui du spectateur. En effet, ce qui le titille passe d’abord par le regard et la mise en scène. Nino invente d’abord de savants dispositifs pour voir sa femme : lumière vive, photographies pendant qu’elle dort… Puis il la pousse dans les bras de Laszlo, le jeune homme promis à leur fille. Car la jalousie qui le saisit exacerbe son désir, le rend plus abrasif.

Ces dispositifs de mise en scène permettent au voyeurisme forcené de Tinto Brass de s’épanouir en toute sérénité. Teresa est constamment filmée dans le plus simple appareil (âmes prudes, passez votre chemin!) et sous toutes les coutures. Le réalisateur magnifie sa divine actrice et joue d’un montage habile pour donner ce sentiment qu’on profite de son anatomie à la dérobée, que nous somme dans la peau de cet homme qui aimerait à la fois jouir de son épouse mais également la faire jouir. Car, comme lui, nous sommes incapables de la satisfaire et devons nous contenter de cette position de spectateur frustré.

L’intelligence de Brass, c’est de parvenir au cours de son récit à renverser les rôles. Comme dans Miranda par la suite, il instaure une dialectique entre une certaine réification du corps féminin voulu par le cinéma « érotique » et une volonté sincère de le voir advenir comme sujet désirant. En ayant accès au journal de son mari et en s’acoquinant avec Laszlo, Teresa assume de plus en plus son plaisir. Le temps d’une belle scène, assez amusante, elle inverse les rôles et ordonne à son mari d’enfiler sa culotte et de porter sa lingerie fine (bas et porte-jarretelles). L’homme devient alors l’objet regardé tandis que la femme devient celle qui regarde et met en scène. C’est ce double mouvement (de l’objet vers le sujet et vice-versa) qui fait la force et la grande vitalité de l’érotisme de Brass.

© Sidonis Calysta

Avec Miranda, le cinéaste adapte une pièce de Goldoni (La Belle Aubergiste) et situe son film dans l’Italie de l’après-guerre. Les traces du fascisme sont encore palpables puisque la belle héroïne éponyme fréquente un consul dont on devine qu’il a fricoté avec le régime de Mussolini. Miranda, incarnée par la plantureuse Serena Grandi, tient une petite auberge en attendant des nouvelles de son mari parti au front. Elle multiplie les aventures sensuelles et, pour subsister, n’hésite pas à s’entourer d’amants richissimes (le fameux consul dont elle revend les cadeaux coûteux). Là encore, Tinto Brass joue sur deux tableaux, présentant d’abord une femme somptueuse livrée en pâture aux regards masculins et recourant à un montage très cut qui isole comme autant de blasons saisis à la dérobée les différentes parties de l’anatomie de son actrice. Mais ce voyeurisme excessif n’empêche nullement le metteur en scène d’épouser le point de vue de son personnage féminin. En effet, Miranda est une femme libre qui n’entend pas laisser quiconque lui dicter sa conduite. Son désir est souverain et elle éconduit, par exemple, un amant qui se montre trop jaloux et possessif. Le temps d’une scène assez drôle sur la plage, elle adopte avec l’une de ses copines une attitude très « masculine » : assises en toute décontraction, les jambes écartées, elles observent les plagistes et font des commentaires sur ces hommes qu’elles reluquent. Leur fantasme de voyeuses finit même par se réaliser puisque les quidams défilent devant elles les fesses à l’air ! Tinto Brass inverse les rôles et fait des hommes les objets (un brin ridicules!) du regard des femmes.

Cette inversion malicieuse, qui offre à Miranda le contrôle absolu de son désir (même lorsqu’elle finit par se « ranger » et épouser le garçon qui travaille avec elle à l’auberge, c’est elle qui le choisit et ce n’est en aucun cas un retour à la « normale ») donne la tonalité d’un film aussi exubérant que truculent.

Qu’il s’agisse de ce film ou de La Clé, l’érotisme de Tinto Brass a quelque chose de vivifiant et roboratif. L’acte sexuel, même s’il est parfois représenté, notamment lorsque Stefania Sandrelli chevauche son amant qui se retrouve alors dans la position passive qu’elle occupait autrefois, intéresse moins le metteur en scène que la chair elle-même. Ses films sont des hymnes à la beauté féminine, à ces Vénus callipyges qu’il ne cesse de glorifier. Si une analyse rapide pourrait laisser entendre que ce goût pour le nu féminin s’adresse avant tout au spectateur mâle avide de se rincer l’œil, la belle utopie de son cinéma consiste à tenter de trouver un équilibre égalitaire entre l’intempérance du regard masculin et un intérêt jamais démenti pour des femmes qui s’affranchissent de ce regard, qui savent exprimer leurs désirs et assumer leur plaisir.

Et c’est cet équilibre qui fait l’intérêt d’une œuvre qu’on espère pouvoir (re)découvrir plus en profondeur.

© Sidonis Calysta

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La Clé (1983) de Tinto Brass avec Stefania Sandrelli, Frank Finlay, Franco Branciaroli (DVD/BR ou Mediabook)

Miranda (1985) de Tinto Brass avec Serena Grandi, Franco Branciaroli, Malisa Longo (DVD/BR)

Éditions Sidonis Calysta.

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