Joan Micklin Silver – « Hester Street »

À la fin du XIXe siècle, Yankel Bogovnik, un juif russe (Steven Keats) a quitté la Russie pour s’installer à New York, à Hester Street. D’abord sujet des moqueries de ses camarades américains, il finit par s’intégrer habilement à ce nouveau mode de vie : il se fait appeler Jake, rase sa barbe, et travaille en tant que couturier. Mais lorsqu’il rassemble assez d’argent pour que sa femme (Carol Kane) et son fils viennent le rejoindre aux Etats-Unis, la désillusion et l’exaspération s’emparent de lui : Jake ne peut supporter les difficultés d’assimilation de sa femme à la culture américaine. Hester Street, sorti en 1975, est le tout premier long métrage de la cinéaste américaine Joan Micklin Silver, et adapte le roman Yekl: A Tale of the New York Ghetto d’Abraham Cahan. Tourné en noir et blanc, le film s’appuie beaucoup sur le jeu des regards pour évoquer les dynamiques conflictuelles entre les personnages, en particulier entre Jake et sa femme Gilt, dont la relation se fissure peu à peu, plongeant Gilt dans une profonde mélancolie. Ponctué de quelques rares scènes en extérieur, dans les rues de la ville, à la frontière des Etats-Unis, et dans un parc arboré, Hester Street se construit un peu à la manière d’un huis-clos dans le logement exigu de Jake, Gilt et leur fils, où la colère, le rejet, le désespoir et la peur hantent les murs.

Copyright Midwest Films

Joan Micklin Silver compose un dyptique entre l’arrivée de Jake à New York et celle de Gilt et son fils. Yankel (futur Jake) devient tout d’abord la risée des natifs américains, le traitant un animal dans un zoo. « Oh, il rit, regardez ! », s’exclament-ils tout en lui ôtant son chapeau pour l’essayer. Mais bien vite, Yankel anglicise son nom en Jake, et change son apparence physique pour se fondre dans la masse. La transition se fait de manière particulièrement fluide et rapide, de telle sorte qu’il apparaît aux yeux des autres comme un américain à part entière. Mais le tournant s’opère dès lors sa femme et son fils débarquent sur le continent : la séquence de retrouvailles se fait au travers d’une grille, derrière laquelle Gilt s’étonne de voir son mari sans sa barbe —« Je ne t’ai pas reconnu », dit-elle, dans un regard figé et mélancolique, qui ne cessera de s’intensifier au fil de son immigration. Dès le début, Jake semble éprouver un certain agacement à l’idée que sa femme ait l’image d’une étrangère. Il la brutalise à la douane, la pressant pour présenter leur certificat de mariage à l’agent, se plaint de l’agitation de son enfant : le choc culturel n’est ici pas tant la confrontation de l’immigrante avec son nouvel environnement, mais plutôt le rejet par son mari face à ses difficultés d’adaptation et son attachement à ses traditions juives orthodoxes. Très vite, Jake impose un nouveau prénom à son fils : il s’appellera Joey, au lieu de Yossele. Hester Street dépeint une chronique d’immigration à la fois évolutif et paradoxal : car ici, le rejet de l’immigrante Gilt vient de son propre mari, lui aussi immigré. Une vingtaine d’années plus tard, Jhumpa Lahiri, écrivaine américaine d’origine indienne, produisait le même récit dans sa nouvelle « The Third and Final Continent » issu du recueil Interpreter of maladies, où un père de famille part s’installer aux Etats-Unis et se retrouve envahi par le choc culturel de sa femme le rejoignant quelque temps plus tard. Dans le film de Joan Micklin Silver, la caméra donne l’impression de tourner en rond, passant du regard furieux de Jake à celui brisé et teinté de mélancolie de Gilt, comme dans une valse de mésentente.

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Hester Street, plus qu’un récit d’immigration, donne à voir une peinture déchirante du reniement de l’être (jadis) aimé, où le protagoniste choisit sans hésiter sa cohérence et son apparence sociale plutôt que l’amour qu’il porte à sa femme. Gilt subit de manière ininterrompu des avalanches de reproches, de « Arrange-toi un peu », de réprimandes quant à sa perruque juive —« Ici, on ne porte pas ça », de « Va dans la chambre » dès lors qu’une connaissance de Jake pénètre dans leur logement. Gilt sombre peu à peu dans un désespoir et un sentiment d’incompréhension, sans pour autant céder à la pression de se conformer aux attentes de la société américaine. Une séquence remarquable par sa mélancolie montre Gilt face à un colporteur, finissant par oser lui demander s’il aurait un médicament pour permettre à son mari de l’aimer à nouveau. De ses yeux profondément teintés de tristesse naît une empathie que seul son fils semble recevoir.

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Au contraire d’un nouveau départ dans une ville synonyme de prospérité et de changement —car vers les années 1900, New York était considérée comme la ville industrielle la plus importante des Etats-Unis—, Hester Street peint la tragédie d’un amour brisé par le décalage des attentes et la pression sociale. Joan Micklin Silver, avec ce premier long métrage, laisse la saveur amère d’un portrait de femme plongée dans l’affliction et la nostalgie : « Chez moi, il m’aimait. Il ne me laissait jamais seule ».

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