Entre classicisme et cinéma d’exploitation pure, L’effrayant Docteur Hijikata aka Horrors of malformed men reste une merveille de poésie corrompue, immanquable pour tout amateur d’imaginaire décalé. Par le biais du conte d’épouvante, Teruo Ishii dresse une fantasmatique vision du japon d’après guerre et de ses hantises qui agite ses matières interdites en faire naître une potion magique.

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Copie Ecran du Blu Ray © Le Chat qui fume

L’inquiétant regard d’une femme au visage blafard et silencieux perce l’obscurité. La caméra descend lentement le long du corps, découvre ses seins, puis le couteau qu’elle tient entre ses mains et déplace de gauche à droite, et suis le mouvement de la lame à hauteur de son visage avant qu’un plan large ne découvre la cellule d’un asile psychiatrique, emplie des hurlements d’une foule grouillante de femmes. L’effrayant Docteur Hijikata frappe dès les premières séquences par son esthétique ahurissante : le contraste des couleurs primaires, du rouge sang au noir des ténèbres semble faire émerger les visages de la pénombre, tandis que la maîtrise du cadrage gère l’espace en utilisant à merveille les ressources du cinémascope.

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L’incroyable séquence d’ouverture en trompe l’oeil

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’œuvre d’Edogawa Rampo fut pour le cinéma japonais des années 70 une source d’inspiration féconde pour des monuments d’étrangeté dont l’univers continue de nous fasciner aujourd’hui. Avec le chef d’œuvre de Musumura La Bête aveugle, L’effrayant Docteur Hijikata de T. Ishii est probablement l’une des adaptations de Rampo les plus étonnantes qui soient en terme d’ovni cinématographique. L’effrayant Docteur Hijikata se situe au carrefour d’inspirations contradictoires, entre le trivial et le sublime, quand l’héritage de l’art traditionnel japonais rencontre une veine de baroque décadent. Les freaks, l’univers sacrilège d’une inversion des valeurs, la jonction de l’érotisme grotesque et de la splendeur de la poésie pure de ce beau conte cruel et délirant évoquent tout autant le Maruo de La Jeune fille aux camélias (Maruo qui, il n’y a décidément pas de coïncidence, adaptera à son tour le roman de Rampo en 2010) que les estampes les plus morbides ou les plus incongrûment oniriques d’Hokusai, telle sa Femme serpent fumant. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que ce soit dans cet entre-deux hétéroclite que l’oeuvre trouve sa profonde unité même. Nous sommes de l’Eroguro pur avec cette recette géniale d’érotisme, d’horreur et de grotesque entremêlés pour un résultat vertigineux qui rend possible l’impossible et l’impensable et explose tous les tabous. Evoquant l’anormalité, elle s’inscrit elle-même hors de la norme. A ce titre, l’incursion sur une île destinée à abriter la re-création d’une humanité « régénérée » sous le signe de la laideur nous offre probablement les moments les plus « beaux » du film. La mise en scène instaure une distanciation constante quand les figurants évoluent comme à l’intérieur d’un spectacle de danse, ou le cadre naturel se fait décor. Créatures imaginaires issues d’accouplements contre nature, entre l’homme et l’animal, de la vieillesse et de la beauté, naïades glissant sous les barques… les bacchanales y sont chorégraphiées, entre hiératisme et frénésie, au rythme de pantomimes oniriques sur le mode du buto : jaillie de la laideur, de la sauvagerie et du sordide, cette fleur du Mal y est stylisée dans un maniérisme qui confine au lyrisme.

L’effrayant Docteur Hijikata s’inspire autant de la littérature fantastique occidentale (E.A.Poe et Wells) que de la tradition des Kaidan. L’oeuvre d’Edogawa Rampo est à ce titre tout à fait symptomatique de ce métissage des sources littéraires  (Le pseudonyme E.Rampo est lui-même une transcription phonétique d’Edgar Alan Poe). La folie du savant fou se mêle avec brio aux terreurs séculaires de l’Asie. L’effrayant Docteur Hijikata témoigne une fois de plus de la capacité du cinéma japonais à fondre avec brio le cinéma d’exploitation (épouvante, érotisme.. ) et la tragédie. Le cinéma bis n’est pas loin, dans ses aventures improbables à la Jules Verne ou ses découvertes d’expériences abominables. Il ne serait guère étonnant que Sergio Martino s’en soit inspiré pour Le continent des hommes poissons. Cela ne va pas sans certaines maladresses : les coups de théâtre, les personnages stéréotypés, une résolution de l’intrigue qui se réduit à schéma policier (machination, complot, découverte des coupables). Mais le lien du second degré et du drame est toujours ténu et c’est finalement la puissance thématique de la vengeance, de l’expiation, de la rédemption impossible et des amours interdites déchirantes qui l’emporte sur l’archétype du savant fou.

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Entre buto et baroque décadent : fééries, bizarreries et grotesques

L’effrayant Docteur Hijikata introduit également une réflexion sur les mécanismes sociaux et le pouvoir à travers la figure récurrente des maîtres et des esclaves.
Cette vision d’un vengeur fou qui s’est assigné pour mission d’inverser les rapports de la beauté et de la monstruosité et d’asservir les hommes dits normaux dans cette univers clôt ou la difformité règne en maîtresse constitue une attaque cinglante de l’empire militariste et nationaliste du Soleil Levant et de son héritage pervers occulté dans le Japon d’après-guerre. La première vision du monde extérieur à l’île (donc dit civilisé) est ironiquement celui du héros enfermé dans un asile, hanté par un passé dont il ne se souvient pas. Ce n’est que sur l’île des mutants qu’il parviendra à arracher le secret de la réalité qui lui a été dissimulée à dessein, et celui de son identité.. Evadé de l’asile, la sensation que le moindre de ses gestes est épié le conduit à se déguiser à chaque fois, comme dans une annihilation constante de sa personnalité. La quête de la vérité ne peut passer qu’en volant d’abord l’identité d’un autre, qui est physiquement son sosie et de se faire passer pour lui. A l’instar de Kagemusha, excepté le chien, l’animal fidèle à son unique maître, aucun ne descellera la supercherie, ce qui permettra de vivre protégé par cet autre moi jusqu’au bout. Avant de faire la découverte de la monstruosité physique des gens de l’île, il fera celle de la déliquescence d’une famille bourgeoise enfermée dans ses non-dits, ses tromperies, ses adultères et ses complots. La fréquentation de cette société corrompue fera office pour lui d’un miroir terni, dont le reflet lui donnera une vision atténuée mais prémonitoire de la réalité bien plus terrifiante qui l’attend de l’autre côté des flots. Dans cette omniprésence de la dualité, l’homme n’existe pas sans son double, sans son autre moi déformé et dissimule toujours sa pourriture intérieure sous la beauté du masque, au risque toujours présent d’un basculement des valeurs.

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Copie Ecran du Blu Ray © Le Chat qui fume

Le climat dérangeant du film tient à ce que derrière la fiction et la vigueur de l’imaginaire perce le traumatisme post atomique de la mutilation, des corps irradiés ainsi que le souvenir des camps d’internement nippons. Au delà de la dimension mythique et littéraire du savant fou, bref, du démiurge, l’œuvre métaphorise les fantômes du Japon de la deuxième guerre mondiale et des expérimentations médicales tenues si longtemps secrètes. Il ne paraît d’ailleurs pas fortuit que chaque individu ayant pénétré dans l’île soit marqué sous le pied de la svastika. Le film de Teruo Ishii devient une perturbante allégorie sur l’homme et la normalité, hantée par la véritable horreur de l’Histoire et ses fantasmes de régénération et d’hégémonie d’une race supérieure.
La traduction anglaise du titre original fait passer au pluriel ce qui signifie en réalité « les horreurs d’un homme malformé » ce qui résume pourtant à merveille les préoccupations métaphysiques de l’œuvre. Ces créatures matérialisent la monstruosité d’une âme rongée par la douleur, le désir de vengeance et la vision du monde. C’est à nouveau à l’ « horreur » des ténèbres conradiennes que ce rapporte cet effroi du monde qui conduit à son reniement et à son désir de destruction, épouvante face à soi et face aux hommes, épouvante universelle. Ironie, le maître de l’île a beau se défier du monde il reproduit les mêmes asservissements, les mêmes enfermements, la cage qui retient les monstres sur l’île ne faisant que répéter la cellule de l’asile. A l’intérieur d’une île vouée à l’éloge de la différence, subsiste toujours la domination d’un homme sur les autres.

Tel un dieu créateur, cet apprenti sorcier roi sur son île a instauré selon ses propres règles, ses propres mécanismes de la reproduction de l’espèce à l’encontre de la règle commune du monde extérieur. Il réinvente la genèse de l’humanité par la métamorphose blasphématoire de toute beauté en laideur par une corruption de l’âme et du corps qui se propage et se perpétue telle une épidémie. « Voici mon monde » jette –t-il à la face de ses semblables. C’est par le refus de la loi du monde « normal » que le savant décide de prendre le contrepied des critères du beau et du bon.

Toute la force du cinéma japonais populaire des années 70 se manifeste dans cette capacité à mettre en scène un univers particulièrement déviant, mais toujours avec une si somptueuse élégance.

Cette perle est disponible chez le Chat qui fume dans une copie … monstrueusement belle .


Bonus :

Teruo Ishii par Julien Sévéon
Bande-annonce

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

1 comment

  1. Chef-d’œuvre cinématographique ! L’effrayant Docteur Hijikata offre une esthétique captivante entre classicisme et cinéma d’exploitation. Une plongée poétique dans le Japon d’après-guerre. Incontournable pour les amateurs d’étrangeté.

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