Steven Soderbergh – « Sexe, mensonges et vidéo » (1989)

En 1989, alors âgé de vingt-six ans, Steven Soderbergh entre dans l’histoire du Festival de Cannes en devenant le deuxième plus jeune réalisateur récipiendaire de la Palme d’Or et ce dès son premier film, Sexe, mensonges et vidéo. Cela, un peu plus d’une décennie après s’être découvert un goût pour le septième art, au cours de son adolescence à Bâton-Rouge en Louisiane. Durant cette période, il multipliait les réalisations de courts-métrages et de documentaires en super 8. Il reçu en parallèle une formation de monteur, métier qu’il exerça notamment lors de son exil à Los Angeles, où il s’établit dès ses dix-sept ans. Ce séjour à la cité des anges n’ayant pas tenu toutes ses promesses, il revint prématurément à sa destination d’origine. Il se rapproche du milieu de la musique et collabore avec le groupe Yes, pour qui il signe 9012 Live, un rock-documentaire dans la foulée de la très lucrative tournée 1984-1985, qui obtiendra une nomination aux Grammy Awards. Il renoue ensuite avec la fiction en mettant en scène le court Winston, conçu dans le but d’attirer l’attention de financiers en vue de son premier long-métrage, en plus de pré-explorer des thématiques similaires à celles de son futur coup d’essai. Mission accomplie, il parvient à se faire financer à hauteur d’un peu plus d’un million de dollars par la RCA Columbia Pitctures Home Video, un script que l’on dit écrit en huit jours (après une longue maturation préalable). Produit mais pas encore distribué, Soderbergh ne mise pas sur une sortie en salles et voit ce projet telle une carte de visite utile pour sa carrière, quitte à ce qu’il ne soit exploité que sur circuit vidéo. La donne change lorsqu’il présente son métrage au Festival de Sundance en Janvier 1989 et repart avec le Prix du public. Une boite de production encore méconnue, Miramax Films, en acquiert les droits de distribution. La suite de l’histoire est parsemé d’heureux accidents allant du triomphe cannois au succès très important qu’il va rencontrer au niveau mondial (plus de soixante millions de dollars de recettes. Œuvre culte et importante qui, à l’aune des années 90, aura complètement bouleversé le paysage du cinéma indépendant américain (ouvrant la voie à toute une génération de cinéastes), Sexe, mensonges et vidéo, ne bénéficiait dans l’hexagone que d’éditions DVD loin de lui rentre justice. L’Atelier d’images qui, l’an passé déjà, s’était attelé à remettre au goût du jour un autre film du réalisateur, L’Anglais, s’est chargé de réparer ce tort. Graham Dalton (James Spader) a un étrange secret : il collectionne en cassettes vidéo des témoignages de femmes qui lui confient leur vie sexuelle. De retour dans sa ville natale après une longue absence, il retrouve un ancien ami John (Peter Gallagher) qui a “réussi”, et sa femme Ann (Andie McDowell). L’arrivée de Graham va perturber le couple et les événements vont prendre une tournure inattendue…

Copyright L’Atelier d’Images 2022

« Lorsque j’ai terminé le scénario je me suis demandé comment quelqu’un de direct et d’honnête comme Graham décrirait le film et j’ai pensé à ces trois mots qui d’ailleurs me semblent couvrir tous les thèmes du film qui sont aussi ceux de l’Amérique d’aujourd’hui, la vente du sexe, la pratique du mensonge et l’invasion de la vidéo ». C’est ainsi que Steven Soderbergh expliquait son choix de titre, au cours d’un entretien accordé à Positif réalisé durant le festival de Cannes, publié en septembre 1989, mois de la sortie de son long-métrage. Il manifestait sans détour le désir d’épouser l’état d’esprit de son protagoniste mais aussi de désamorcer une dimension éventuellement provocatrice sous-jacente à cette appellation impactante dans la forme et immédiatement évocatrice, en dévoilant certaines de ses finalités. Un indice quant à son positionnement dans le récit et de fait, son inspiration partiellement autobiographique. Les premières secondes nourrissent cette facette, on observe une route en mouvement avant de découvrir le visage de Graham au volant d’un cabriolet. Ce point de départ filmique mobile, renvoie directement aux conditions d’écriture revendiquées par le cinéaste (rédigé lors d’un voyage et faisant suite à un douloureux échec amoureux) en plus d’établir le postulat, celui d’un homme sur le chemin du retour. L’introduction, magistralement agencée, s’étoffe par couches successives, d’abord par l’émergence d’une voix-off féminine, celle d’Ann, précédant son apparition physique à l’écran. Volonté de dissocier image et son (un procédé employé tout du long), de les confondre tel un tout à la fois chaotique et parfaitement ordonné. Si un bloc narratif fluide et linéaire rythme la séquence (une séance de psychanalyse à domicile), celui-ci se confronte à l’intronisation des différents personnages exposés dans leurs environnements respectifs : Ann et son quotidien insatisfait de mère au foyer, John partagé entre son lucratif travail d’avocat et ses penchants adultères, sa maîtresse Cynthia qui est également la sœur de son épouse. Tandis que chacun se révèle par ses secrets plus ou moins avouables et sa duplicité à l’égard de soi-même ou de son cercle de proches, le flou demeure cependant autour de Graham, simplement dépeint comme un hôte inattendu, un copain de fac de John, élément sans ancrage tangible à ce stade. Ce quatuor présenté avec précision et mordant (les juxtapositions pleines d’ironie cruelle entre les confidences tourmentées d’Ann et les ébats de son mari) par Soderbergh, pose les bases et un cadre au sein duquel nous ne sortirons plus mais voué à imploser.

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Récit d’apparences et de mises à nu, Sexe, mensonges et vidéo, feint d’épouser la routine de ses personnages (peu de décors, observation d’habitudes) pour mieux la disséquer et la court-circuiter. Les jeux de désynchronisation évoqués précédemment, autant qu’un parti-pris fort, peuvent ressembler au mode d’emploi d’un film, où la parole et l’action ne racontent pas la même chose, les gestes étant souvent plus révélateurs que les mots. À l’instar de cet échange au café entre Graham et Ann. L’un totalement honnête et transparent sur ses pensées se tient les bras croisés, faussement fermé. À l’inverse, les propos rassurants et le sourire de façade de son interlocutrice quant à sa situation personnelle sont trahis par des gestes sur son verre à forte connotation sexuelle, lesquelles sous entendent sans ambiguïté une frustration qu’elle se refuse à accepter. Le dépouillement relatif de la réalisation tend moins à dissimuler cette dualité constante, qu’à la laisser s’exprimer dans son plus simple apparat, l’air de rien, tel une composante à part entière du microcosme filmé. Pour autant, Steven Soderbergh n’hésite pas à contrarier les règles formelles qu’il a fait mine d’imposer, notamment lorsqu’il conclut son premier acte par une scène purement atmosphérique (aspect accentué par les superbes notes musicales de Cliff Martinez). L’insomnie d’Ann devient prétexte à aller contempler le sommeil de l’invité de la maison, cet instant suspendu n’a rien de gratuit : il marque le réveil de l’épouse « endormie » sortant enfin de sa passivité, prête à déborder d’un cocon désormais trop étroit pour elle. Cette mue s’accompagne d’un second bouleversement visuel (et narratif), l’incursion d’une nouvelle source d’images, les fameuses vidéos du titre, enregistrées par le caméscope de Graham. Documents intimes dévoilés par bribes, étonnement pudiques, en dépit de leur nature potentiellement torride, ils constituent le secret le plus précieux du protagoniste. Les choix de mise en scène du héros et du metteur en scène, reliés par le montage, se confondent, le métrage bascule progressivement de la comédie de mœurs acide vers le drame sophistiqué, avec une aisance remarquable, sans jamais perdre de sa spontanéité initiale. Le regard précis et délicat de Soderbergh épate. La sensualité inhérente à certaines scènes tient davantage à une sensation de vérité accrue (voir les cadrages en vigueur lors des rapports sexuels, focalisés sur les visages, ou la manière de camoufler la nudité des personnages) et de lâcher prise de la part de ses comédiens (tous formidables et dans leurs meilleurs rôles pour certains, à commencer par Andie McDowell), à l’agencement des plans entre eux, qu’à une quelconque recherche de sensationnel. Cette approche que l’on pourrait qualifier hâtivement d’intellectuelle, témoigne surtout de la maturité précoce d’un homme prenant un plaisir ludique à déjouer les attentes, pour mieux les satisfaire par surprise.

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Œuvre rigoureusement écrite et construite, Sexe, mensonges et vidéo, parvient à s’affranchir de toutes ses limites supposées pour se poser en prototype parfait, débordant d’inventivité et d’imagination, imposant un langage filmique moderne auquel se joint un commentaire passionnant sur l’Amérique de la fin des années 80. Le temps d’absence de Graham correspond peu ou prou à la durée des deux mandats présidentiels de Ronald Reagan, son retour résonne ainsi comme l’heure de l’inventaire. Ses retrouvailles contrariées avec son ancien ami John (impérial Peter Gallagher), avatar clinquant des doctrine reaganiennes rompu aux principes de l’argent roi, du consumérisme effréné, de l’écrasement d’autrui à son seul bénéfice personnel (la logique de performance permanente), traduisent une fracture désormais criante à l’intérieur de la société américaine. Le héros que l’on comprend jadis proche de ce modèle, a complètement changé, est devenu un marginal. Il agit au sein du long-métrage comme un révélateur, confronte chacun face à ses démons et tourments. Il secoue et apaise finalement un foyer en crise, rapproche deux sœurs que la vie a mis en concurrence, avant de panser ses plaies durant un dernier acte aussi brillant que déchirant. Le recours aux vidéos (outre refléter l’arrivée massive d’un nouveau médium dans les foyers), objets de confessions privées pouvant devenir publiques, préfigure l’avènement à venir des émissions de télé-réalité comme le souligne Philippe Rouyer dans les suppléments. Elles exposent l’intimité des intervenantes à un regard extérieur en mesure de se démultiplier. Une fois n’est pas coutume (la suite de sa carrière le démontrera à maintes reprises), Steven Soderbergh n’est pas seulement un observateur avisé de son époque, il est souvent très lucide quant aux changements annoncés, irrémédiables, qui guettent. Élégant, virtuose, intelligent et sensible, son premier film, est un coup de maître, dont la force originelle ne s’estompe pas d’un iota plus de trois décennies après sa conception.

Trop longtemps négligé sur support physique, Sexe, mensonges et vidéo bénéficie enfin d’une édition de premier choix grâce à L’Atelier d’images. En plus d’un master haute-définition d’excellente facture, celle-ci s’accompagne de près de deux heures de suppléments, parmi lesquels plusieurs sont exclusifs ou totalement inédits en France. Philippe Rouyer avec Un Vent de Liberté, disserte longuement et passionnément sur le long-métrage dans un module riche en détails et anecdotes savoureuses, notamment lorsqu’il raconte la constitution du casting. De la défection de Jennifer Jason Leigh, aux refus de certains agents d’actrices craignant un objet trop provocateur, à ses doutes sur Andie McDowell avant de se raviser au moment des essais, ressort la capacité d’adaptation du cinéaste, qui va ensuite imposer une semaine de répétition en amont du tournage, créant ainsi un esprit de troupe et une complicité palpable à l’écran. Le même Philippe Rouyer, intervient pour une analyse de la séquence finale, évoquant la vision positive de la technologie pour Soderbergh, utilisée dans son métrage à des fins réparatrices. Le réalisateur est également très présent, d’une part en commentaire audio (aux côtés de Neil Labute), d’autre part avec deux documents autour du film, l’un datant de 1990, l’autre de 2018. Intéressant aussi, Les coulisses du tournage, où trois des acteurs principaux (Peter Gallagher, Andie MacDowell, Laura San Giacomo) sont invités à parler rétrospectivement de cette expérience majeure pour leurs carrières respectives. Enfin, précieux parce qu’il donne la parole à des hommes de l’ombre et qu’il s’avère régulièrement captivant, un entretien entre l’ingénieur du son Larry Blake et le compositeur Cliff Martinez, lesquelles reviennent, entre autres, sur la volonté du metteur en scène de « synchroniser la musique avec les lignes vidéos ». Disponible en combo UHD/Blu-Ray, Blu-Ray et DVD, il s’agit assurément de l’une des sorties immanquables de ce premier trimestre 2022 !

Sexe, mensonges et vidéo par L’Atelier d’Images – disponible dès le 15 Février.

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A propos de Vincent Nicolet

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