Pour peu qu’on soit adepte de l’égarement dans les mouvements d’images qui en appelle plus à l’instinct qu’à l’intellect, Upstream Color se révèle une très belle expérience qui suggère symboliquement des pistes plus qu’il n’offre de réponses, ne révélant jamais son vrai visage ou ceux de ses protagonistes. Comme Kris et Jeff, les deux amoureux réunis par la présence d’un Mal, d’une contamination commune qui les fait communier, le spectateur ne cesse d’avancer à tâtons dans l’élaboration du sens, s’éveillant progressivement à l’étrangeté d’une forme qui procède par correspondances, assemblage d’éléments disparates, de couleurs et de sons. Que voit-on ? Que signifient ces séquences et ces regards ?

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Pourquoi les personnages semblent-ils avoir compris sans nous et quelle est la motivation, la signification de leur comportement ? On est rapidement intrigué par l’odyssée de Kris – et aussi perdu qu’elle – à qui on fait ingurgiter un mystérieux ver la rendant dépendante. Ce pourrait être le début d’un film de genre nostalgique à la Body Snatchers ou trash à la Brain Damage ; mais Upstream Color invite à une appréhension sensorielle du monde qui met en éveil l’ouïe et le regard, tout en exploitant à satiété l’univers du toucher.

Kris ne cesse d’avoir des révélations au contact des choses. De la maladie naît une extra sensorialité, comme une osmose avec les éléments : les mains se tendent, la peau affleure, les doigts effleurent. Ce grand sens du geste, du mouvement confine au rite secret dont l’interprétation n’appartient qu’aux héros… et au réalisateur. Il y a dans Upstream Color, des moments de fascinations cellulaires, de microscopie gracieuse et sibylline. En cette fusion des sons et des couleurs, les images ne font sens que par leur profond mystère. Certains parleront de film prétentieux ; nous préférons voir un objet précieux et exigeant, ouvert au spectateur car l’invitant à s’y frayer un chemin, à y flotter – entre inquiétude et apaisement – aidé par la très belle musique composée par Shane Carruth lui-même. Il n’est pas si courant qu’une œuvre appartienne aussi intégralement à son réalisateur : tout comme son excellent premier long métrage Primer, Shane Carruth ne se contente pas d’écrire son film. Il en assure la photo et en est l’un des interprètes principaux ; son très beau montage procède par associations et sauts inattendus, mirages poétiques qu’il convient de décrypter ou d’apprécier comme une mélodie particulière, à la manière d’une odeur qui nous attire.

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Régulièrement la piste sonore de la scène précédente vient empiéter sur la suivante, la voix des héros poursuivant le discours sur leurs bouches muettes. Le procédé pourrait être agaçant ou arty, il est juste beau et émouvant. Car au-delà de sa simple intrigue, Upstream Color, avec sa végétation mutante et son agriculture sacrilège évoque la douleur de notre propre univers. Shane Carruth nous invite à reprendre contact avec lui, à réécouter les battements de cœur de la terre. Si Upstream Color donne finalement l’impression d’avoir obtenu quelques clés, c’est que son héroïne a réappris l’essence de la vie ; elle a en quelque sorte repris contact avec son humanité. Upstream Color évoque le passage d’une dépossession à une réappropriation. La construction de couple – deux êtres contaminés – passant par toutes les étapes du vide et de la peur, ne tend-il pas finalement un portrait fidèle de l’individu moderne ? C’est ce que capte si bien Upstream Color dans son abstraction même. Deux âmes dessinent à nouveau leurs contours et reprennent forme humaine. Dès lors, le film peut commencer à perdre son flou, raconter une histoire, leur histoire. La fin est un début.

Upstream Color est disponible en vidéo chez ED DISTRIBUTION depuis le 6 février 2018.
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Chronique initialement publiée à la sortie du film en salles le 23 aout 2017.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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