Nous l’avions manqué à Cannes, où il remporta le Prix du Jury ex aequo avec Sirat (difficile d’imaginer deux façons de faire cinéma plus opposées). La sortie des Échos du passé en DVD et VOD offre l’occasion de réparer cette très grande faute.
Les titres français et anglais – Les Échos du passé et The Sound of Falling – saisissent joliment le cœur de l’œuvre : l’empreinte laissée par les événements passés, la répétition et la survivance des traumas. On leur préférera pourtant le titre original, In die Sonne schauen, d’une part parce qu’il place le regard au centre du dispositif, d’autre part parce qu’il rappelle la célèbre maxime de François de La Rochefoucauld : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. » C’est bien à cette épreuve du regard que se confrontent les femmes qui se relaient dans le film, au risque de l’éblouissement. Le cadre, les phénomènes d’exposition, d’apparition et de disparition constituent les moteurs mêmes de cette vaste saga empreinte des splendeurs de l’effroi.
Telle un puzzle, la narration éclatée s’étend sur plus d’un siècle autour de quatre grandes figures féminines : Alma (Hanna Heckt), Erika (Lea Drinda), Angelika (Lena Urzendowsky) et Lenka (Laeni Geiseler). Liées à des contextes historiques distincts, des deux guerres mondiales à l’époque contemporaine, elles évoluent dans le même lieu – une ferme du nord-est de l’Allemagne -, où les présences se superposent et se répondent.
La construction fragmentée n’a rien d’une coquetterie postmoderne : elle tisse des liens presque magiques entre les époques et les protagonistes. Elle convoque les ombres du Miroir de Tarkovski, construisant/ invoquant? une mémoire individuelle qui trouve son unité dans les bribes, sa narration dans les éclats de mémoire. Jamais d’ailleurs les enfants et leurs yeux emplis de mystère mélancolique n’avaient peut-être été mieux saisis depuis Stalker. Les transitions, souvent très douces, parfois en surimpression, troublent les repères et l’on serait un peu perdu, n’étaient les costumes et objets. Dans cette splendide reconstitution, on cherchera cependant en vain des marqueurs historiques par trop évidents : le temps, loin d’être linéaire, s’y déploie par replis. À la ligne chronologique se substitue l’arabesque.
Chaque jeune femme est possédée par quelque chose qui déborde le cadre – historique comme cinématographique. Et si le choix du format carré, associé à de très nombreux surcadrages, domine tout le début du film, ce n’est précisément que pour dire cela. Malgré leur curiosité facétieuse (elles ne cessent de se coller aux portes et serrures), les filles n’ont jamais qu’une vue tronquée du réel. Leurs corps et leurs âmes sont pénétrés par un vaste champ de forces qui leur échappe. Est-ce pour cela qu’elles convoquent notre présence dans de foudroyants regards caméra qui soudain tentent d’élargir le champ ?

À cette impossibilité de saisir pleinement le réel répond la prolifération des dispositifs voués à en fixer les traces. La photographie est omniprésente. Daguerréotypes retrouvés révélant des secrets, cérémonie de la photographie mortuaire (pour laquelle on coud les paupières du défunt), découverte du Polaroid. Les pratiques et techniques évoluent avec le temps mais ne captent jamais que la même tension, entre perpétuation des rituels familiaux et disparition des êtres, singularités et ressemblances, matérialité et évanescence. L’influence de Francesca Woodman est notable. Comme chez la photographe, les corps féminins se dissolvent. Tout échappe, malgré les efforts pour retenir dans le cadre. De la même façon que Woodman étire les temps de pose, Schilinski a l’art de faire durer juste un peu trop une scène. Dans des jeux enfantins anodins mais ralentis (un cache-cache qui s’éternise ; une course dont la dernière ne franchit la ligne qu’après trop de temps, etc.), se glisse déjà un devenir fantôme. Sound Of falling puise sa modernité expérimentale dans les origines de la photo. Se dégage alors une esthétique pictorialiste hypnotique, comme si pendant 2H30 on pouvait voir les photogrammes d’Heinrich Kühn se mouvoir. Loin de toute tentation vintage, elle touche au contraire à l’universalité: tôt ou tard, nous appartiendrons à notre tour à ces vieilles photos jaunies, aux craquelures d’un passé éteint. Ici, la réalisatrice troque la nostalgie contre une permanence qui courtise l’éternité, le temps immuable. On pense aussi énormément A Ghost Story dans cette bouleversante représentation de la permanence du lieu – même si les vieilles maisons se détruisent et se reconstruisent – tandis que les humains passent.

Le son participe pleinement de ce travail de débordement. Loin d’être un pur élément diégétique à la Michael Haneke, il forme un murmure qui relie les scènes entre elles, et confère au flux d’images une dimension presque abstraite, sinon fantastique. Cette rumeur continue se révèle plus évocatrice que les dialogues ou les voix off puisque rien ne se dit clairement. Tout s’éprouve ; tout se décante dans la psyché des jeunes filles; tout se transmet à leur corps défendant.
De corps il est donc beaucoup question. C’est en lui que les blessures s’instillent et se perpétuent. Si les mutilations dont les hommes sont victimes en temps de guerre sont manifestes, celles qui affectent les femmes s’avèrent plus souterraines. Aussi chacune est-elle soumise à des élans incontrôlés : rires et hoquets intempestifs, pulsions de noyade. Livrée aux regards et aux assauts prédateurs des hommes, traversée par les tragédies et les non-dits, la chair dessine une féminité qui jamais ne peut s’appartenir pleinement. Y affleurent pourtant des formes de sensualité trouble.
Cette gigantesque expérience sensorielle et métaphysique évoque dans un lancinant désenchantement le temps qui passe et la tristesse des petites filles. Les voix féminines séparées par les époques retrouvent une harmonie dans cette tragédie de la chute, celle qui se fait dans un bruit sourd ou dans le silence. Prédation, viols, inceste, pulsions suicidaires, stérilisations forcées, traumas transmis de génération en génération : le tableau pourrait sombrer dans une noirceur accablante ou un didactisme pesant. Le feuilletage presque magique du récit, le travail sonore de déréalisation et le rayonnement des jeunes interprètes tiennent à distance le sordide comme l’explication psychologique. Bien loin de la démonstration, l’ensemble s’organise autour d’une expérience sublime de la hantise.
Sound of falling parle de notre inaptitude au bonheur, de nos angoisses face à la mort (la nôtre, celle des autres) mais aussi de l’irrésistible attirance qu’elle exerce sur nous. Dans ce déchirant chef d’oeuvre, le philosophique rejoint alors le surnaturel.( je trouve que cela a déjà été dit)
Pour conclure, qu’il me soit permis d’esquisser un rapprochement entre ce qui apparaît comme l’un des romans les plus marquants de l’année, La Maison vide, et l’une des œuvres cinématographiques les plus étincelantes, Les Échos du passé. Chez Laurent Mauvignier comme chez Masha Schilinski, l’ampleur historique se cristallise dans un lieu unique, à travers une succession de destins féminins. Au cœur des deux propositions s’impose la question du point aveugle. Le roman s’attache à combler les failles d’un récit familial lacunaire en recourant à la fiction; le film en propose une saisissante mise en forme par les jeux de cadrage. Tandis que le premier s’inscrit dans l’héritage des grands récits du XIXᵉ siècle dont il retrouve l’envergure, le second déploie une méditation poétique sur l’image: chaque auteur creuse le réel tout en interrogeant son médium propre. Partout, l’envoûtement opère.

Les Échos du passé,
couleurs, 155 minutes.
Sortie DVD/VOD le 19 mai. Le DVD s’enrichit d’un entretien avec la réalisatrice.
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