Commençons par les choses qui fâchent avant de traiter sereinement le beau film de Massimo Dallamano. Pour simplifier, la version que vous allez visionner provient du montage américain, qui diffère réellement de celui italien, notamment au début et à la fin. Je conseille aux amateurs qui l’auraient dans leur besace de ne pas s’en séparer. Le plus curieux dans cette affaire tient au bidouillage opéré, car le film est proposé dans trois langues différentes. Si vous optez pour la version française ou italienne, vous retrouvez la musique d’origine de Gianfranco Reverbi et Giovanni Fusco. Or, en anglais, raccord avec le montage, la partition, à l’orchestration plus classique, est signée Richard Markowitz. Passée cette frustration légitime de ne pas voir le film tel qu’il a été conçu, concentrons-nous sur la copie qui nous est présentée par Rimini, issue probablement d’un master US, d’une durée de 88 mn au lieu de 90 mn. Certes, la conclusion, différente, contredit la personnalité troublante de son réalisateur. Ceci étant énoncé, revenons un peu sur son parcours atypique. Massimo Dallamano débute dans les années 40 sur de petites productions locales obscures avant de devenir l’un des grands chefs opérateurs, avec comme titres de gloire Et pour quelques dollars de plus et Pour une poignée de dollars. Il passe à la mise en scène de fiction tardivement, si l’on excepte un documentaire co-réalisé en 1959, Tierra Magica, en 1967, à l’âge de 50 ans, avec Bandidos, excellent western qui reprend la thématique de l’élève surpassant le maître. En moins de dix ans, il réalise onze longs métrages, s’inscrivant dans une économie du cinéma de genre jusqu’à sa brusque disparition, en 1976, dans un accident de voiture.
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Essentiellement reconnu pour son magnifique Mais qu’avez-vous fait à Solange ?, Dallamano dépasse le statut d’honnête artisan par ses thématiques et ses obsessions récurrentes. C’est un puritain qui observe ses contemporains à travers le petit trou de la serrure, fustigeant l’hypocrisie d’une bourgeoisie attirée par la dépravation et le vice, aspirée par le vertige de la répulsion/fascination pour l’innocence souillée des jeunes femmes. Cet aspect n’apparaît pas vraiment dans Le Tueur frappe trois fois, tiraillé par ses influences multiples. En revanche, sa vision désenchantée — et, il faut bien le dire, patriarcale — des rapports hommes-femmes commence à émerger.
Le film démarre comme un polar classique avec comme toile de fond, l’atmosphère glauque de l’univers des narcotrafiquants et la présence inquiétante d’un assassin masqué qui tue ses victimes avec couteau à cran d’arrêt. Le personnage central du film, Franz Bulon, vieil inspecteur fatigué sous pression de sa hiérarchie, enquête sur un trafic de drogue à grande échelle. Tous les témoins potentiels pouvant faire avancer l’affaire sont éliminés à l’arme blanche par un mystérieux tueur. Tout est en place pour l’un de ces thrillers fantaisistes sous forte influence des krimis. Mais cette production italo-allemande bifurque de manière bien insolite. Car Franz, qui traîne le poids des années avec une tristesse très prégnante, est empêché dans son travail par sa jalousie maladive. Il soupçonne sa femme (Luciana Paluzzi, très à l’aise dans un rôle insaisissable) plus jeune d’une trentaine d’années, de le tromper. Quand il rencontre l’énigmatique Max Lindt, il lui propose un étrange marché.

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Le proto-giallo promis, entre polar urbain et film de machination, avec un zeste d’érotisme et des meurtres très peu graphiques, dérive dès lors vers le drame de la jalousie, évoquant l’univers troublant d’un Claude Chabrol. Sauf que l’esprit narquois et critique se substitue ici à une étude caractères et de mœurs à la mélancolie poisseuse et ambivalente. Dallamano entretient une réelle ambiguïté quant à son positionnement moral, entre regard misogyne et (auto) critique de cette misogynie. S’il est du côté de son personnage central, il est clair que Franz est un grand malade, un névrosé pathologique qui ne peut accepter la liberté de sa femme, qu’il aimerait garder prisonnière dans une tour de verre. Dallamano observe avec nostalgie un vieux monde qui s’écroule, dépassé par une jeunesse cynique et volage, symbolisée par l’attitude arrogante de Max, idéalement incarné par Robert Hoffman qui joue habilement de son physique de play-boy.
Réalisé à une période charnière, en 1968, année de tous les bouleversements idéologiques, politiques et sociétales, Le Tueur frappe trois fois est clairement un film du regret, une œuvre sciemment réactionnaire qui finit paradoxalement par émouvoir. Comme si Dallamano s’avouait vaincu, dépassé lui-même par les mutations de son époque. Pour cette raison, cette histoire policière retors ne manque pas d’intérêt, d’autant que la mise en scène est de bonne facture. Technicien hors pair, le cinéaste peaufine compose des cadres très sophistiqués, n’abuse pas des zooms et peaufine particulièrement sa lumière. En revanche, s’il est très à l’aise avec les plans nocturnes en extérieur, il l’est nettement moins dans les intérieurs du commissariat, filmés platement comme une série policière lambda.

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Ainsi, pour les raisons évoquées ci-dessus, il est évident que la fin ouverte paraît factice, en contradiction avec l’esprit tragique du récit. Le choix de John Mills pour incarner le flic s’avère un choix judicieux. Il porte en lui une fatigue et un désenchantement qui contaminent ce beau film à redécouvrir, déceptif à bien des égards — notamment sur l’identité du tueur, révélée à mi-parcours sans grands éclats — mais stimulant dans son approche psychologique, un cran au-dessus du tout-venant de l’époque au sein du cinéma de divertissement.
En bonus, outre le livret, toujours aussi riche en anecdotes, signé par Marc Toullec, l’intervention, érudite de Stéphane Lacombe jette un éclairage passionnant sur la carrière de Massimo Dallamano et le film concerné.
(ITA/ALL-1968) de Massimo Dallamano avec john Mills, Luciana Paluzzi, Robert Hoffman
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