Œuvre à paternités multiples, Glengarry Glen Ross est au départ une pièce de théâtre de David Mamet jouée pour la première fois en 1983 qui vaut à son auteur le Prix Pulitzer de l’œuvre théâtrale l’année suivante. Le dramaturge n’en était pas à son coup d’essai, American Buffalo avait connu un franc succès près de dix ans auparavant mais il entrait alors définitivement dans la cour des grands, avec un style et une langue bien à lui, le Mamet Speak. On pourrait le résumer ainsi, des dialogues ultra-rythmés conçus sur des phrases courtes avec répétitions et interruptions, mélangeant vulgarité crue et poésie brute, avec une utilisation appuyée de l’argot. Dans ses écrits, le texte est le moteur de l’action pour dépeindre des thématiques récurrentes telles que le capitalisme comme jungle darwinienne, la masculinité toxique, fragile, performative mais aussi la trahison, la manipulation et le mensonge comme mode de vie, le pouvoir et la victimisation. Son sacre sur les planches ne laisse pas indifférent le monde du cinéma qui lui ouvre ses portes en tant que scénariste. On peut retrouver son nom au générique de films tels que Le facteur sonne toujours deux fois de Bob Rafelson, Le Verdict de Sidney Lumet et bien sûr le carton que sera Les Incorruptibles de Brian De Palma en 1987. Une année qui marque également son passage à la réalisation avec Engrenages. Un auteur star est né et Hollywood est à ses pieds.

Glengarry Glen Ross © Intersections
En 1984, un jeune cinéaste d’une trentaine d’années signe son premier film, Reckless, une histoire d’amour entre un marginal et une fille de famille aisée, au sein d’une ville construite autour d’une usine American Steel. Il affirme d’entrée un goût pour les rapports de dominations et les relations asymétriques (pour reprendre les termes de Guillaume Orignac dans les bonus). Il explose deux ans plus tard, avec Comme un chien enragé, inspiré d’un fait divers porté par Christopher Walken et Sean Penn, respectivement père et fils à l’écran. Le récit intense d’une relation toxique et dysfonctionnelle soutenue par des acteurs au sommet. Compagne du bad boy Penn, Madonna compose la bande-originale et devient l’amie du metteur en scène. C’est elle qui souffle son nom à la Warner pour mettre en scène Who’s That Girl, qui marque une incursion vers la comédie. Le film connaît un revers critique et commercial cinglant, ponctué par une flopée de nominations aux Razzie Awards, dont celle du pire réalisateur. Il effectue son retour avec After Dark My Sweet adapté de Jim Thompson, un néo-noir caniculaire sur fond de triangle amoureux. Il retrouve les faveurs de la presse mais connaît un deuxième échec consécutif au box-office. Ce début de carrière prometteur révèle tout de même une trajectoire accidentée, celle d’un auteur touche à tout, doué, avec une prédilection pour la noirceur mais également capable de sorties de route.

Glengarry Glen Ross © Intersections
Un projet d’adaptation pour le cinéma de Glengarry Glen Ross est mis en chantier. L’écriture reste entre les mains de David Mamet, grassement payé pour l’occasion. Il faut dès lors trouver le réalisateur adéquat pour respecter son texte sans diminuer son impact, être à l’aise avec le rythme des dialogues et les pointures de jeu. Associé assez tôt à cette transposition, Al Pacino, qui a beaucoup aimé Comme un chien enragé, souhaite travailler avec James Foley. L’acteur décide de le rencontrer avec plusieurs scripts à lui proposer, dont celui de Se7en . Les deux hommes s’entendent sur le bébé de Mamet. Foley a pour lui d’avoir démontré sa capacité à travailler avec des grands acteurs, à rester fidèle à une écriture littéraire et à gérer parfaitement les scènes de tensions verbales. Pacino l’épaule pour élaborer un casting qu’ils veulent grand et glamour, dans lequel on retrouve la légende hollywoodienne Jack Lemmon aux côtés d’Ed Harris, Alan Arkin, Kevin Spacey ou encore Alec Baldwin tout juste sorti du triomphe d’À la poursuite d’octobre rouge de John McTiernan. Une distribution dense et éclectique confrontant les écoles et générations sur un texte qui a déjà fait ses preuves, le tout entre les mains d’un cinéaste de talent : toutes les conditions sont réunies pour convertir l’essai sur grand-écran. Pourtant, à sa sortie en 1992, en dépit d’excellentes critiques, le long-métrage ne performe pas outre-mesure au box-office. Cet échec ne l’empêche pas de devenir peu à peu une référence en termes de jeu ou d’écriture jusqu’à faire l’objet d’une forme de culte sur la durée. Il revient dans l’actualité en France grâce à une édition Blu-Ray concoctée par Intersections, profitons-en pour revenir sur ce joyau de la décennie 90.

Glengarry Glen Ross © Intersections
Par une fin de journée pluvieuse dans une petite agence immobilière de Brooklyn, quatre employés reçoivent un ultimatum : ils doivent vendre plusieurs propriétés en 48h ou ils seront licenciés. Un engrenage infernal se met en place, à base de corruption et de jeux de pouvoir où l’indécence, l’opportunisme et les coups bas sont rois.
Crédits bleutés sur fond noir, musique jazz (composition de James Newton Howard) et sound design aux relents urbains accompagnent les crédits du générique d’ouverture. Un court mouvement, celui d’un métro, précède une action (un appel depuis une cabine téléphonique) et l’utilisation d’une nouvelle couleur (le rouge). L’extérieur est défini avant que les personnages ne soient intronisés et que Glengarry Glen Ross ne s’affirme en huis clos. James Foley soigne l’atmosphère et l’immersion avec un minimum d’éléments. Ce décor planté, la caméra va observer en alternance deux blocs de paroles qui s’entrechoquent, débités par deux hommes, Shelley Levene (Jack Lemmon) et Dave Moss (Ed Harris), l’un et l’autre au téléphone. Les dialogues sont pris sur le vif, sans contexte. Les mots fusent et sont les vecteurs de l’action. Le cinéaste s’intéresse moins au sens des mots qu’à leurs effets sur ceux qui les prononcent. Sa mise en scène capte la parole avec rigueur, par un recours à des gros plans contrariant la racine théâtrale de son matériau, orientant l’attention sur des détails pour mieux étoffer progressivement son périmètre. Dans un deuxième temps, il profite d’un échange entre Shelley et Dave dans les toilettes d’un restaurant, face à des miroirs pour introduire en arrière-plan, dans l’entrebâillement d’une porte et à travers un reflet, leur supérieur hiérarchique, John (Kevin Spacey). Leur situation professionnelle est critique, l’orage gronde à l’extérieur, tous semblent à cran, prêts à épuiser ce qui leur reste d’énergie.

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Tragédie contemporaine, Glengarry Glen Ross annonce plus nettement la couleur apocalyptique dans le grand speech de « M.Fuck You » joué par Alec Baldwin. Dans un texte d’une violence chirurgicale, joué avec une arrogance intense et déshumanisée par un acteur qui tient l’une de ses plus grandes performances, se déploie une doctrine brutale : celle d’un capitalisme réduit à un impératif unique, « marche ou crève ». Ce moment, aussi terrifiant que fascinant, agit comme une prophétie. Trois décennies plus tard, cette logique semble s’être banalisée. La survie individuelle passe par la pression constante et la mise en concurrence généralisée. Le collectif, lui, ne subsiste que pour mieux se désagréger. Dans ce « monde à la con », la parole devient une arme létale : elle construit, détruit, manipule. Elle n’est plus un moyen d’échange mais une condition de survie. Après cette séquence ravageuse, les personnages sont acculés : vendre, se vendre, acheter, voler… Tous les moyens semblent désormais envisageables. La question morale affleure alors, sans jamais trouver de réponse stable : la fin justifie-t-elle encore les moyens, ou révèle-t-elle simplement la faillite d’un système où il n’existe plus de fin, seulement des survivants temporaires ?

Glengarry Glen Ross © Intersections
James Foley filme un baril de poudre verbale toujours sur le point d’exploser. Dans la langue de David Mamet, l’instant prime et supplante les autres temporalités. L’essentiel de l’action a lieu hors champ, laissant à la parole la charge d’inventer, de manipuler ou de maquiller le réel. Foley « cinématise » Mamet en resserrant l’espace et en fragmentant le jeu, là où le théâtre repose sur la continuité. Il fait évoluer une pièce « horizontale » (dialogues) en tension « verticale » (rapports de domination visibles et hiérarchisés dans le cadre). Guillaume Orignac considère, en bonus, que le réalisateur tire du texte une variation de néo-noir. Une idée pertinente, que viennent conforter plusieurs marqueurs. Glengarry Glen Ross dépeint un univers corrompu où personne n’est réellement innocent : du loser pathétique aux opportunistes cyniques sans oublier une hiérarchie opaque et écrasante. Ses accents tragiques s’accommodent d’un fatalisme limpide : dès le départ tous sont déjà condamnés. Dans un réalisme poisseux, le cinéaste déplace les codes du genre vers un univers où l’illégalité n’est plus une exception mais une méthode. Il ne montre pas des gangsters dans un monde normal, mais un microcosme où les règles normales produisent elles-mêmes du crime. Le capitalisme façonne ses propres criminels, transformant les vendeurs en prédateurs et le langage en instrument de domination. L’absence de femmes à l’écran ne constitue pas un oubli, elle parachève une construction dramaturgique sciemment pensée. Le film est entièrement structuré autour d’hommes qui travaillent ensemble, se jugent, se dominent et se détruisent. Aucun extérieur n’est possible : ni affectif, ni familial, ni sentimental. Cette masculinité totale est paradoxalement instable car performée en permanence. Le désir est remplacé par la quête de réussite, d’argent et de pouvoir, il est vidé de toute dimension affective. Foley et Mamet dissèquent ainsi un système masculin qui tourne à vide et s’autodétruit.

Artisans indispensables de cette réussite, les acteurs en incarnent toutes les facettes et toute la complexité. Al Pacino, électrique, projette ses répliques comme une arme, dans un flux tendu et quasi ininterrompu, qui percute tour à tour ses partenaires. Face à lui, l’impassibilité glaçante de Kevin Spacey répond à l’épuisement tragique d’un Jack Lemmon à bout de souffle, tandis qu’Alan Arkin impose un effacement inquiet et qu’Ed Harris déploie une colère stratégique, déjà contaminée par la mécanique qu’elle prétend contester. Ensemble, ils dessinent une cartographie des positions possibles au sein d’un univers impitoyable, où chacun lutte pour exister sans jamais pouvoir s’extraire du jeu. On remercie Intersections de remettre en lumière cette œuvre respectée et parfois même adulée, qui n’a pas encore la reconnaissance qu’elle mérite. Il s’agit possiblement de la meilleure réalisation de James Foley (avant une suite de carrière beaucoup plus inégale) et de la meilleure adaptation de David Mamet. L’édition proposée contient un très beau master haute-définition issu de la dernière restauration 4K du film. Elle s’accompagne d’un livret de vingt-huit pages comprenant un essai de Guillaume Orignac (qui est également présent sur une passionnante analyse vidéo) et une interview d’époque du réalisateur par Christophe Gans. On retrouve plusieurs entretiens dont un avec Joe Mantegna, l’interprète de Ricky Roma sur les planches (joué pour le grand-écran par Al Pacino) qui revient sur son parcours, sa rencontre avec David Mamet et son Tony Award pour ce rôle avant d’avouer n’avoir jamais vu l’adaptation en entier. On peut également apprécier un long échange avec James Foley qui revient sur son expérience avec une certaine franchise et générosité. Un commentaire audio du réalisateur décédé mais aussi de Jack Lemmon sont aussi disponibles. Sur un mode ludique, on invite à savourer Trailers From Hell avec John Landis commentant la bande-annonce ratée qui tente de faire passer Glengarry Glen Ross pour un film de casse. Du très bel ouvrage.
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