Au début des années 70, Sergio Martino, après des débuts hésitants, aussi bien dans le mondo (Mondo Sex, L’Amérique à Nu) que dans le western (Arizona se déchaine) impose son talent de formaliste ingénieux en s’emparant du giallo notamment avec sa trilogie du vice à laquelle on peut associer La Queue du Scorpion. Le genre devient un terrain d’expérimentation, convoquant tout un arsenal d’effets visuels et sonores hypnotiques et sensoriels autour de scénarios fantaisistes à l’écriture ludique. Dernier de la liste, si l’on écarte Mort suspecte d’une mineure plus proche de poliziotesco, Torso marque une rupture narrative et esthétique, ramenant le thriller à l’italienne vers une approche plus brutale et réaliste, proche d’un cinéma horrifique anglo-saxon. Pourtant le film s’ouvre par une séquence pré-générique en trompe l’œil, hommage appuyé au Blow Up de Antonioni. La sophistication de l’enchaînement des plans alliée à un érotisme fétichisé n’est qu’un leurre. L’atmosphère onirique appartient à l’espace mental du tueur, seul moment du film qui adopte un réel point de vue, si l’on excepte quelques flashbacks furtifs sur la poupée qui se fait énucléer. Tout ce qui va suivre est marqué par une distanciation glaçante, une absence d’affect qui empêche toute identification avec les personnages, traités comme des pantins soumis à des pulsions scopiques et des exécutions sadiques.

Torso de Sergio Martino : L'intelligence et l'intuition | Le blog de la  revue de cinéma Versus

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À sa manière, Sergio Martino se réinvente avec cette histoire pourtant classique de tueur masqué sans visage, référence évidente à 6 femmes pour l’assassin. L’action se déroule à Pérouse, ville universitaire de la province de l’Ombrie.   Jane et Dani – les deux figures féminines principales – suivent des cours à l’université. Jane, l’Américaine, étudie l’histoire de la peinture italienne, passionnée par les cours de Franz, un spécialiste de l’art de la Renaissance.  Cet ancrage dans un univers artistique renommé convient idéalement au genre du giallo, qui n’a cessé de faire des grands écarts entre le trivial et le sacré, le grotesque assumé du cinéma d’exploitation et le raffinement attaché à des formes d’expression plus complexes et esthétiques.  Après un exposé sur quelques toiles sublimes, la suite plonge le spectateur dans les arcanes du bis italien le plus brutal et sanglant. Une étudiante et son petit ami sont sauvagement assassinés. Peu de temps après, le meurtre d’une autre élève entache la vie paisible d’une jeunesse insouciante. Pendant que l’enquête piétine, la liste des suspects s’allonge. Jane et Dani, avec quelques amies, décident de s’exiler dans une maison de campagne. Mais le tueur rôde toujours.

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Avec une redoutable efficacité, Sergio Martino et son scénariste Ernesto Gastaldi mettent en place une intrigue prenante qui réinvestit tous les tropes identifiables du giallo : trauma de l’enfance, érotisme associé aux séquences de meurtre très graphiques, whodunit déroulant les fausses pistes et les coupables potentiels… Mais curieusement, le récit se délite, se simplifie et perd un peu de son attrait. Tout est en place pour un film sophistiqué à l’intrigue alambiquée. Mais plus le film avance, plus il saigne à vif sa structure, passant ainsi du proto-slasher au survival épuré dans les trente dernières minutes. Sergio Martino s’écarte de ses précédents giallos, se débarrassant du glamour hitchcockien, de sa dimension roman-photo pour explorer la vie dissolue d’étudiant(e)s, regardée avec un certain dédain qui frise le mépris lors de la soirée un peu sordide des hippies dans une sorte de hangar abandonné. Le cinéaste, dans sa double position de voyeur et de moralisateur, est constamment tiraillé par une fascination/répulsion de ce qu’il filme. Le dégout n’est pas loin mais le sort qu’il réserve aux autres personnages – notamment les quelques autochtones dessinés à gros traits – n’est pas plus enviable.

Torso (I corpi presentano tracce di violenza carnale) de Sergio Martino |  Le Club

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Le « boogeyman », ange exterminateur terrorisé par la sexualité, symbole agressif d’une Italie puritaine, s’en prend essentiellement aux jeunes femmes tandis que les coupables potentiels ne sont que des hommes. Cette simplification des enjeux permet aussi à Sergio Martino de renouveler son cinéma, de tendre vers une mise en scène plus tranchante et directe, abandonnant les expérimentations et les afféteries de ses thrillers antérieurs. La photographie a beau mettre en valeur un sang bien rouge, elle n’en demeure pas moins plus crue, plus naturaliste autant dans les scènes diurnes que nocturnes. Malgré des effets spéciaux approximatifs, les scènes de meurtre sont très violentes, scandées par un montage agressif et une excellente partition de Guido et Maurizio De Angelis. La nudité offre un visage désérotisé, traversé de pulsions morbides surlignées pat le titre original, I corpi presentano tracce di violenza carnale, soit « les corps présentent des traces de violence charnelle », l’expression « violenza carnale » étant également synonyme de viol. Bénéficiant d’un budget confortable, tout proportion gardée, dû à la production de Carlo Ponti, Torso déçoit par son absence d’ancrage subjectif, son manque d’empathie envers ses personnages, mais il constitue finalement une conclusion logique pour le cinéaste qui boucle son cycle de giallo. La tension est à son apogée dans la dernière partie, jeu du chat et de la souris entre le tueur et la victime, qui propose un dispositif similaire mais savamment détourné de deux petits classiques du film de terreur, Seule dans la nuit de Terence Young et surtout Terreur aveugle de Richard Fleischer, référence assumée par son réalisateur. Ce petit théâtre de la mort filmé en vase clos, montrant Jane seule dans la maison avec le tueur qui ignore sa présence, culmine lors d’une admirable séquence autour d’une clé dans une porte, modèle de mise en scène au service d’un suspense qui atteint un climax d’une rare intensité. Même si leurs personnages sont peu étoffés, Suzie Kendall et Tina Aumont sont formidables, bien entourées par des gueules familières du cinéma bis italien (Luc Merenda, John Richardson, Roberto Bisacco). On retrouve aussi avec plaisir dans un petit rôle Conchita Airoldi, déjà présente dans L’Étrange vice de Madame Warth et future productrice de, entre autres, Le Ventre de l’architecte, Dellamorte Dellamore, A ma sœur, Pasolini et Lunette noires.

Torso de Sergio Martino – La Boutique Carlotta Films

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Ce petit classique du giallo, anticipant le slasher, tout comme La Baie sanglante de Mario Bava, ressort quelques années après l’édition épuisé d’Ecstasy of Films, chez Carlotta en Blu-Ray et en 4K dans une copie restaurée du plus bel écrin. L’éditeur reprend le bonus le bonus d’Ecstasy, l’intervention passionnante de Jean-François Rauger, Une violence charnelle entre refoulement et débauche. Parmi les documents inédits, on trouve des interviews de Sergio Martino qui se remémore le tournage du film, du scénariste Ernesto Gastaldi qui revient sur les caractéristiques du giallo, de l’acteur Luc Merenda et enfin de la fille du cinéaste Federica Martino (qui songe à un remake du film !).

 

 

 

 

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