Quel drôle de film, objet anachronique lors de sa sortie en salles en 1997 tant par sa forme que par son contenu, époque où les revendications féministes étaient au point mort, où l’on évoquait du bout des lèvres les propos et comportements sexistes, malgré des évolutions incontestables comparées aux décennies antérieures. Comme si le combat était gagné et que tout devait être mis sous le tapis. Cela dit, Antonia et ses filles repose sur un malentendu imputable à sa diffusion et à sa réception cannoise où certaines projections étaient interdites aux hommes. Cette stratégie, courante aujourd’hui, se retourna contre elle. Une partie de la critique presse n’était pas prête, y compris dans les revues/hebdos les plus progressistes. Dans les Inrockuptibles, pour ne citer qu’un exemple révélateur, le journaliste, sur un ton clairement sarcastique, faussement bienveillant, en parlait comme d’un film peu subtil qui ne faisait pas dans la dentelle, caricaturant à outrance les personnages masculins. Cette remarque n’est pas complètement fausse mais réductrice, ne rendant pas justice au beau film de Marleen Gorris. À chaque époque, on ne veut bien voir que ce que l’on a envie de voir. Le film fut un échec dans les salles françaises même s’il gagna l’Oscar du meilleur film étranger. Le temps a joué en sa faveur heureusement. La communauté queer en parle même comme d’une œuvre culte après sa diffusion dans quelques festivals de renom. Tamasa a la bonne idée de l’éditer en combo Blu-ray/DVD. Avec du recul, il est clair que la fable tendre et grinçante de la réalisatrice n’est pas sortie au bon moment, trop en avance sur certains aspects et sciemment datée sur d’autres, notamment sa dimension néo-baba clairement assumée.

5abcdcea 6e2e 4b80 b741 18f26e4d7823 antoniaetsesfilles28c29dr

Copyright Tamasa

Antonia et ses filles n’a rien non plus du tract anti-mâle que certains se sont empressés de dénoncer. Il affiche clairement une position féministe mais réserve à certains hommes de très beaux rôles. Il s’agit davantage d’une rêverie, d’une mini-fresque étirée sur quelques générations s’appuyant sur une utopie. Rien à voir avec les précédents opus de Marleen Gorris, nettement plus misandres et transgressifs, manifestes punks devenus cultes aux Pays-Bas que ce soit Le Silence autour de Christine M et surtout le très dérangeant Miroirs brisés. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Antonia revient avec sa fille dans le village où elle est née, quelque part aux Pays-Bas. Dans ce trou perdu qui n’existe nulle part dans la réalité, les deux femmes vont bouleverser les habitudes des locaux en créant une société matriarcale fondée sur des valeurs épicuriennes : plaisir, désir, consentement s’y mêlent dans la joie et la bonne humeur où personne n’est exclu à condition d’accepter les règles tacites de ce mode de vie alternatif. Les hommes sont les bienvenus mais la plupart ne voit pas d’un très bon œil ce changement, mettant à mal leur virilité et leur comportement quotidien.

Antonia's Line - Prime Video

Copyright Tamasa

La cinéaste n’élude pas les violences faites aux femmes. Elle aborde le viol à plusieurs reprises de façon frontale mais se débarrasse très vite de ce dolorisme qui pourrait empêcher le film de trouver sa propre voie ; il ne s’agit pas de nuance, ni de timidité mais d’évacuer le mal pour se concentrer sur tout ce qui peut être positif. D’ailleurs, après une agression, Antonia, pour punir l’un des bourreaux caricaturés à gros traits (peut-être trop au point qu’aucun homme ne risque de se comparer à lui, ce qui peut poser problème), l’exclut définitivement du village, ne faisant pas appel aux autorités qui de toute façon n’auraient certainement entamé aucune procédure. Le rape and revenge n’aura pas lieu. Ce n’est évidemment pas le propos de cette ode à la liberté, à la beauté et à la sororité. La matriarche, très en avance sur son temps, s’est choisi une famille de cœur, longue lignée de femmes fortes qui ont traversé les années sans avoir besoin d’un homme pour exister. Le film aborde le lesbianisme avec un naturel confondant dans un contexte où l’homosexualité féminine n’était pas très visibilisée dans les années 90, si ce n’est parfois dans la comédie ou quelques thrillers sexualisant à outrance la relation. Pour cela, la réalisatrice a eu du flair en choisissant la comédienne Willeke van Ammelrooy pour interpréter Antonia car, dans sa jeunesse, elle fut une de ces petites starlettes écumant les films érotiques d’exploitation des années 70, devenant même l’égérie de l’impayable Jean-Marie Pallardy dont elle fut la compagne. Elle est ainsi la vedette de quelques polissonneries du cinéaste aux titres équivoques comme L’Arrière-train sifflera trois fois ou Règlement de comptes à OQ Corral. Le contre-emploi, très référentiel, apporte une touche subversive et politique au film.

Pera Museum | Antonia's Line

Copyright Tamasa

Cette comédie douce-amère, chronique d’un village des Pays-Bas sur un demi-siècle, baigne dans une atmosphère irréelle, proche du conte, imaginant une sorte d’utopie, société matriarcale construite sur un modèle soixante-huitard qui s’appuie sur la solidarité, l’entraide et la bienveillance. La mise en scène, d’une exquise beauté, s’appuie sur de lents travellings cotonneux et une lumière irradiante faisant la part belle aux couleurs pastel, rayonnantes comme dans un livre d’images pour la jeunesse. La présence du rose n’a rien d’anodin, traduisant une forme d’idéalisme fantasmé avec une touche d’ironie.
Comme dans tout conte, la réalisatrice s’appuie sur des archétypes concernant les personnages. Certes les antagonistes – masculins évidemment – sont dessinés à gros traits, frisant la caricature. Mais c’est une convention qu’il faut accepter pour apprécier à sa juste valeur cette saga fantaisiste qui fuit comme la peste le naturalisme. D’un point de vue topographique, la réalisatrice ne cherche pas à ancrer son récit dans un terroir crédible, reconnaissable. L’action a beau se situer quelque part en Hollande, le film fut tourné dans le nord de la France. Le nom du lieu est par ailleurs inventé. Ce décentrage géographique n’est ni une contrainte associée à la production ni une coquetterie : il traduit une volonté de raconter une histoire universelle de sororité pour nous dire en substance : « voilà comment le monde devrait être, comme les rapports humains devraient se construire ». Et ça fait du bien par les temps qui courent.
Le combo Blu-ray/DVD est accompagné de deux interventions ; celle de Harry Bos qui revient factuellement sur le film avec une analyse pertinente et celle de Marie Kirschen, journaliste militante, qui propose une lecture intime du film, très important dans sa construction en tant que féministe.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Emmanuel Le Gagne

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.