Johnnie To et Wai Ka-Fai – « Help!!! », « My Left Eyes Sees Ghosts » et « Fat Choi Spirit »

Longtemps considéré comme un cinéaste anonyme, dans l’ombre des plus grands de Tsui Hark à John Woo, en passant même par Ringo Lam et Kirk Wong, davantage appréciés dans les années 80/90, Johnnie To passe derrière la caméra pour le grand écran en 1980 avec The Enigmatic Cave avant de retourner à la télévision pendant quelques années. A la fin de la décennie, il enchaîne quelques réussites de The Big Heat à Heroic Trio. Mais, il reste prisonnier de l’étiquette d’un faiseur s’acquittant  parfaitement de son travail. Tout change à la fin des années 90, plus précisément en 1997, date de la rétrocession, alors que tous ses petits camarades tentent l’aventure hollywoodienne avec la désillusion que l’on connaît. To décide de rester, de s’implanter dans une industrie alors en difficulté. Il fonde la Milkyway et produit un certain nombre de films qui peine à convaincre mais reste rentable étant donné la modestie des budgets. Il faut attendre la réalisation de The Mission suivi en 2001 de sa sortie française pour que le cinéaste hongkongais s’impose réellement pour devenir un petit maître du polar et acquérir  le statut d’un auteur singulier, reconnu par une critique orpheline de ses chouchous exilés. Dès lors, Johnnie To, très prolifique, enchaîne les thrillers qui vont devenir des classiques instantanés : Running on Karma, Mad Détective, PTU, Élection 1 et 2, Exilés pour n’en citer que quelques-uns. En France, il a l’image d’un auteur obsessionnel concentré sur un genre, exploitant toute l’élasticité thématique et formelle inhérente au polar allant du film de mafia au film noir en passant par le western moderne. Cannes lui ouvre les portes avec Breaking News, Élection et enfin en sélection officielle avec Vengeance interprété par Johnny Hallyday. Pourtant cette consécration ne rend pas entièrement justice à l’étendue de son talent. Car, Johnnie To n’est pas seulement un stakhanoviste mais un électron libre s’emparant de tous les genres, et pas uniquement le polar. Il a réalisé un nombre conséquent de comédies dont quasiment aucune n’a atterri dans les salles françaises, si l’on excepte sa comédie musicale, Office, qui a toutefois déconcerté le public et la presse. Grâce à l’initiative de l’éditeur indépendant Badlands, cet oubli est enfin réparé pour le plus grand bonheur des admirateurs du cinéaste avec la sortie en Blu-ray de trois comédies réalisées à la même période (2002/2003) : Help!!!, My left Eyes Sees Ghosts et Fat Choi Spirit traduisant chacune de l’inventivité et de la variété d’approches d’un des plus grands stylistes du cinéma hongkongais, aujourd’hui avalé par la Chine. C’est aussi une période féconde où il travaille en collaboration étroite avec le talentueux scénariste et réalisateur Wai Ka-Fai, association payante pour de multiples raisons.

Help!!! 

Commençons par Help!!!, qui n’a rien à voir avec la chanson des Beatles mais avec l’urgence de la situation catastrophique de l’hôpital public de Hong-Kong après la rétrocession. Le choix d’un sujet épineux indique que Johnnie To se place encore comme un résistant, un rebelle face au régime chinois et au capitalisme ce qui n’est désormais pas incompatible. Mais restons prudent face à ce genre de considération idéologique tant le film se situe sur une ligne qui peut ravir finalement tous les bords politiques. Tout sauf didactique Help!!! est avant tout un gros délire nonsensique, un concentré d’humour noir et absurde qui fonctionne à plein régime sur un scénario qui s’éparpille dans toutes les directions. Trois médecins, Joe devenu par dépit garagiste, Jim blasé par son métier et la débutante Yan, liés par le destin, réunissent leurs compétences pour affronter la déliquescence d’un système hospitalier corrompu et dysfonctionnel. Ils vont unir leurs forces pour remotiver les troupes, blasés par leur métier, préférant profiter de leurs avantages que de servir le serment d’Hippocrate. Comme ils le soulignent à plusieurs reprises « c’est si difficile d’être médecin » mais le jeu en vaut la chandelle pour le bien commun.

Film] Help!!!, de Johnnie To et Wai Ka-Fai (2000) - Dark Side Reviews

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Le film démarre sur les chapeaux de roue avec une séquence démentielle où un patient, admis à l’hôpital Sir Kau Kei Hau (qui existe réellement) est trimballé de personnel en personnel dans une indifférence générale. Aucun des employés ne veut s’en occuper, se refilant le pauvre homme comme un bout de viande d’un service à l’autre. Sauf qu’on apprend qu’il s’agit d’une figure importante qui a donné son nom à l’établissement. La jeune Yan, seule motivée dans ce marasme, décide de prendre la situation en main. Le rythme effréné, quasi-hystérique, peut dérouter le spectateur novice, peu habitué à tant d’agitation et d’invraisemblances assumées. Le film a beau être tourné dans des décors réels avec en arrière-plan une véritable équipe médicale, il se détourne de toute forme de réalisme, devenant ainsi une sorte de théâtre furieux où tout peut arriver sans aucune logique. Dans cette parodie cantonaise -volontaire ou non – de la série Urgence, les événements les plus loufoques se succèdent à un tempo en sur-régime, servi par un montage d’une virtuosité inouïe et un sens de l’espace dont seuls les deux cinéastes ont le secret. Les dingueries s’accumulent, du suicide hallucinant d’un malade à un ballet de parapluie convoquant une poésie inattendue. Johnnie To et Wai Ka-Fai décrivent un monde chaotique où le personnel s’agite dans tous les sens, ne parvenant plus à trouver leur identité dans cet univers de folie et où les mystérieux bureaucrates échappés d’un Terry Gilliam restent bien planqués dans leurs bureaux, cherchant jusqu’au bout à tirer profit financièrement d’un secteur à l’agonie. La satire, poussée à l’extrême, peut rebuter les amateurs d’un humour plus discret, mais elle est constamment transcendée par l’inventivité permanente d’une mise en scène ludique, véritable champ d’expérimentation visuel, et d’une interprétation impliquée de jeunes comédiens charismatiques et profondément attachants. Dans ce bordel ambiant, effrayant et drôle, il n’est pas interdit non plus d’y voir la métaphore d’un système politique et social au bord du gouffre, de l’implosion, même si, comme dans toute production populaire hongkongaise, le retour à l’ordre et à l’espoir s’avère nécessaire, avec un hymne à l’entraide et à la résilience. Le happy-end a du mal a dissimuler la colère de ses auteurs, et en particulier de Johnnie To, qui parvient souvent dans ses œuvres les plus légères, à transmettre sa vision du monde désenchantée. Tourné en 20 jours, dans des conditions difficiles, Help!!! se déguste comme un spectacle son et lumière assez contradictoire, où le pessimisme et l’optimisme ne cessent de s’entrechoquer et qui culmine par une longue scène de carambolage absolument impressionnante, digne des meilleurs polars d’action locaux. Un film fou, fou, fou qui risque de ne pas plaire à tout le monde. Et en fin de compte, tant mieux. Si on accepte les partis pris raadicaux, le plaisir est assuré de suivre avec jubilation les aventures rocambolesques de ces trois médecins redonnant foi à l’un des métiers les plus essentiels. Dans son carton final, le film rend hommage non seulement aux médecins, mais aussi aux infirmières, aux brancardiers, aux techniciens et à tout le petit personnel pour qu’un hôpital puisse fonctionner correctement. Étrangement les dirigeants sont exclus de ces louanges. Quel taquin ce Johnnie To !

My Left Eye Sees Ghosts - Watch HD Video Online - WeTV

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My left Eyes Sees Ghosts

Moins déconcertant que Help!!!, My left Eyes Sees Ghosts permet au duo de changer de registre et d’univers, dans un savoureux mélange des genres, convoquant le mélodrame, la comédie et le fantastique avec le sens du spectacle qu’on leur connaît. En amont, il nous est proposé un pastiche d’un J-horror thaïlandais à succès, The Eye des frères Pang. Le point de départ est identique même si très vite, le film va prendre de multiples directions, s’éloignant de l’intrigue d’origine. On suit May qui perd son mari dans un accident de plongée. Elle est ostracisée par sa belle-famille la rendant responsable de sa mort. Pour enfoncer le clou, elle est perçue – à juste titre d’ailleurs – comme une escroc car elle a menti sur sa situation financière ainsi que son nom. Contrairement à la famille du défunt, elle vient d’un milieu très modeste. Ses frères et sœurs sont un peu destroy et son père, un magouilleur de premières. Mais, inconsolables, elle aimait vraiment son homme mais personne ne la croit. Elle sombre dans la dépression et l’alcool avec des idées suicidaires. Après un accident de voiture dont elle réchappe miraculeusement, elle est blessée à l’œil gauche. Elle commence alors à voir des personnes mortes. Elle rencontre Ken, un fantôme de ses années de lycée, décédé dans des circonstances étranges.

L'Étrange Festival - XXXème édition - 3 au 15 septembre 2024 - My Left Eye Sees Ghosts2024 - My Left Eye Sees Ghosts (Ngo joh ngan gin do gwai)

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Tout est en place pour un grand mélo surnaturel digne du chef-d’œuvre de Joseph L. Mankiewicz, L’Aventure de Mme Muir, sauf que l’œil goguenard de Johnnie To, toujours associé avec Wai Ka-Fai, tire le film du côté du cinéma burlesque le plus débridé, accumulant les gags visuels pas toujours d’une grande finesse et laissant gesticuler des comédiens en roue libre. C’est peut-être là que le bas blesse. Pendant une bonne demi-heure, la mécanique ne fonctionne pas trop, l’humour tombant régulièrement à plat. La présence trop fragile de Sammi Cheng n’aide pas trop à rehausser le niveau. Dans le registre de la comédie, elle semble mal à l’aise. Heureusement, son jeu finit par s’affiner, surtout quand elle est en interaction avec Lau Ching-Wan. Une étroite complicité s’installe et on finit par croire à leur duo qui s’échappe progressivement des conventions de l’humour cantonais. Le fantastique, avec quelques légères digressions horrifiques, prend le dessus et oriente le métrage vers un drame sentimental touchant qui transcende un scénario déséquilibré. Le romantisme l’emporte à l’image d’un final très émouvant qui remet en perspective tout ce que l’on a vu. Loin des grandes réussites de leurs auteurs, My left Eyes Sees Ghosts n’en demeure pas moins une œuvre charmante et divertissante avec ses effets spéciaux bricolés mais rigolos, ses ruptures de ton et son univers hybride qui peut rappeler parfois le Fantômes contre fantômes de Peter Jackson. La mise en scène, plus posée que d’habitude, épouse une mélancolie insidieuse contaminant une histoire qui s’extirpe petit à petit de ses ressorts comiques pas toujours très bien gérés.

Copyright Badlands Fat Choi Spirit

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Fat Choi Spirit

Enfin, le dernier film de la salve proposé par Badlands, est sans doute le plus connu, gros succès au box-office à Hong-Kong, même s’il est invisible par chez nous. Fat Choi Spirit est conçu comme un film de réveillon pour célébrer le nouvel an chinois, une œuvre qui se veut réconciliatrice et populaire, une sorte de feel-good movie intergénérationnel, saluant l’esprit d’équipe et la beauté du geste. Il s’agit aussi, en apparence du plus hermétique des trois pour un public occidental, peu coutumier du Mah-Jong, jeu de société quasi institutionnel dans le pays, équivalent du poker pour les États-Unis ou de la belote en France. Sauf que les traditions se perdent un peu dans nos contrés. La grande question qui nous taraude est la suivante : peut-on apprécier le film sans rien piper du Mah-jong ? Les quelques similitudes avec certains jeux de cartes peuvent aider les plus observateurs mais dans l’ensemble, l’activité reste cryptique, aidée toutefois par des sous-titres amusants indiquant la qualité du jeu (bon, moyen, très bon). En introduction, vous pouvez vous familiariser avec Mah-jong avec l’explication sommaire des règles par Arnaud Lanuque dans un bonus très instructif. Mais sans participer activement, cela reste finalement très théorique. Au fond peu importe, car comme dans tout film de qualité, la mise en scène parvient à rendre captivante des enjeux qui nous dépassent par la simple puissance du montage et de la tension qui en découle. Toutes les parties sont filmées comme des affrontements tendus et spectaculaires, avec néanmoins un humour et une distance jubilatoire. Donc oui, pas besoin d’être un spécialiste pour apprécier pleinement ce film divertissant et souvent amusant, mené à un rythme endiablé, qui impose un univers à la fois très ancré dans le réel et totalement absurde, défiant les lois de la logique.

Copyright Badlands Fat Choi Spirit

On suit donc Andy, surnommé le roi du jeu, aujourd’hui ruiné, séparé de sa famille dont la mère est atteinte d’Alzheimer et de sa petite amie fantasque. D’un optimisme et d’une générosité sans égal, il trouve dans le mah-jong un art de vivre qui va lui permettre de se reconstruire. Fat Choi Spirit n’est habité par aucune critique sociale et politique. Il s’agit d’une pure commande à laquelle ses auteurs s’en tiennent à la perfection, redorant l’image d’un petit peuple, tour à tour espiègle, tricheur, humain et/ou opportuniste mais finissant par s’unir lors d’un final fédérateur. La drôlerie du film réside dans un comique de l’impensable déployé par un imaginaire enfantin où tout devient possible. La petite amie du héros, sorte de Robin des bois local, devient tour à tour policière, puis inspectrice des impôts avant de redevenir hôtesse de l’air. Elle décide même d’augmenter sa poitrine pour raviver la flamme avant de retrouver sa silhouette initiale. Y croire ou ne pas y croire n’a pas d’importance dans ce jeu grandeur nature où tous les personnages s’amusent comme des gosses à déjouer le réel et le vraisemblable. Il en résulte un film extrêmement stimulant et brillant porté par une troupe de comédiens délicieux,  se livrant à un grand numéro de cabotinage. Bien sûr, Andy Lau est parfait dans son rôle de joueur invétéré, philosophe et généreux mais il est entouré par des personnages hauts en couleurs qui lui donnent la réplique. La mise en scène, souple, aérienne, servie par un montage frénétique rendant lisible toutes les séquences, parvient à sublimer un humour burlesque qui pourrait être assommant sur le papier et des situations rocambolesques qui n’ont aucun sens. Si vous acceptez les partis pris de ce voyage au cœur du mah-jong, vous allez être récompensé par cette immersion loufoque et euphorisante dans un univers aussi exotique que stimulant. Un petit bonheur !

Parmi les bonus, chaque film propose un making-of d’époque, les interviews du scénariste Yau Nai-Hoi et du monteur Law Wing-Cheong et une présentation pertinente de Julien Carbon, coréalisateur d’un joli film oublié Les Nuits rouges du bourreau de Jade. Sur Fat Choi Spirit, Arnaud Lanuque a la bonne idée de revenir sur le Mah-jong et d’en expliquer sommairement les bases pour tous les néophytes que nous sommes.

Help

(HK-2000) de Johnnie To et Wai Ka-Fai avec Celilia Cheung, Ekin Cheng, Jordan Chan

Bonus:
-Présentation du film par Julien Carbon (15 min)
-Interviews du scénariste Yau Nai-Hoi et du monteur Law Wing-Cheong (30 min)
-Making-of d’époque (13 min)
-Film annonce

My Left Eye Sees Ghosts

(HK-2002) de Johnnie To et Wai Ka-Fai avec Sammie Cheng, Ching-Wan Lau, Cherrie Ying, San-Sans Lee

Bonus:
-Présentation du film par Julien Carbon (10 min)
-Interviews du scénariste Yau Nai-Hoi et du monteur Law Wing-Cheong (24 min)
-Making-of d’époque (21 min)
-Films annonces

 

Fat Choi Spirit

(HK-2002) de Johnnie To et Wai Ka-Fai avec Andy Lau, Ggi Leung, Ching-Wan Lau, Louis Koo, Cherrie Ying

Bonus:
– Présentation du film par Julien Carbon (19 min)
– Présentation du Mah-jong par Arnaud Lanuque (18 min)
– Interviews du scénariste Yau Nai-Hoi et du monteur Law Wing-Cheong (29 min)
– Making-of d’époque (5 min)
– Film annonce

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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