On commence en douceur avec un détour du côté de la Semaine de la critique avec le documentaire Tin Castle de Alexander Murphy. Dès sa scène d’ouverture, on comprend que l’on est bien dans un cinéma du réel, une approche de cinéaste sur le monde qu’il observe, et non un simple documentaire télévisuel, et ces allers-retours incessants dans ce mobil-home de fortune en bord de route. Dix enfants, un père, une mère, et une vie qui s’organise dans ces maisons éphémères depuis presque 14 ans. Et là où la logique se pencherait vers le chaos social et familial, Tin Castle nous prouve l’inverse. Et c’est ce qui frappe et retourne : l’homogénéité, l’équilibre, le respect de tout instant entre chaque membre de cette famille XXL, il y a de l’écoute, du jeu, des rires malgré les difficultés (plus d’électricité pendant des jours), du soutien sans faille malgré des destins tragiques (la prison du père). Et c’est là où Murphy réussit son pari, c’est de ne jamais apitoyer sur le sort décidé de cette famille nomade qui se refuse à habiter dans une habitation fixe, de ne jamais stigmatiser non plus, mais bien l’inverse, de décortiquer ce qui s’apparente à une micro-société en auto-gestion où chacun tient son rôle, et que l’amour sans faille qui les unit donne malgré les difficultés un sentiment d’invincibilité. Des séquences sont redoutables, cette scène de cache-cache dans les hautes herbes, l’échange bouleversant d’un fils auprès de son père la veille de son mariage, et les rires, les sourires, et cette capacité incomparable à faire front, ensemble, en communauté. Le collectif, une thématique qui d’ailleurs ne cesse de revenir dans ce Cannes 2026 (nous en avions déjà parlé pour Hamaguchi et Yeon Sang-ho). Murphy trouve ainsi l’équilibre parfait entre une présence marquante (par ses qualités de cinéaste) et un œil aiguisé à dénicher des moments familiaux décisifs, Tin Castle pourrait bien repartir avec le prix du meilleur documentaire cette année (L’Œil d’or).

Retour à la compétition officielle avec le second long-métrage d’Arthur Harari après Onoda, L’inconnue. Un Niels Schneider méconnaissable dans le personnage de David Zimmermann va croiser la route de Léa Seydoux lors d’une fête déguisée. Après un rapport sexuel, ce David va rentrer chez lui et découvrir que son corps a changé, qu’il est désormais dans celui d’une femme, et pas n’importe laquelle, évidemment celui de Léa Seydoux. Mais pire, il découvrira que son corps à lui a été transféré sur celui de sa rencontre nocturne, les deux se retrouveront, et se confronteront avant de tenter d’y trouver une explication. Dans cette transition physique et de genre, Harari installe une ambiance particulière, de bizarrerie, de malaise profond, de pesanteur, et semble par moments vriller dans un face-à-face en anti-miroir bergmanien, ou lorgner du côté de l’elevated horror américain (et notamment avec It Follows de David Robert Mitchell). Puis de ces transitions de genre, et l’impossible acceptation d’un corps qui n’est pas le sien, Harari attaque la primordiale question de sa représentation physique, et la souffrance qu’elle engendre lorsque celle-ci ne correspond pas à son identité propre. Et il y a donc avec L’inconnue toute la difficulté à aimer et être aimé lorsque l’on est prisonnier d’un corps qui n’est pas le nôtre, et cette douleur hermétique et intérieure de ne pas pouvoir « être », exister car confiné par sa représentation extérieure. Harari s’attaque de front évidemment à la question de la transidentité, de la douleur de ces prisonniers d’un corps, et toute la souffrance générée par ces grandes interrogations identitaires. Mais il le fait comme un grand cinéaste sait le faire, avec une intelligence redoutable, et une émotion qui empoigne : la confrontation d’une jeune fille prisonnière dans le corps d’un homme faisant face à son père qui la rejette, ou encore le visage final de Léa Seydoux, ces images ne sont pas prêtes d’arrêter de nous hanter, des scènes de grâce et de douleur qui pénètrent et transpercent. Et elles le font car elles sont muettes, une telle situation improbable, évidemment que personne ne peut y croire. Et cela renforce la dimension de souffrance, car de cette malédiction incompréhensible et incurable, il n’y a même pas la possibilité d’en parler. Et c’est ce qui rend la douleur encore plus douloureuse. Une scène de sexe entre un homme dans le corps d’une femme et inversement est là aussi d’une force d’incarnation et de représentation monstrueusement dominatrice, les corps se pénètrent, alors qu’ils sont l’un et l’autre étrangers à eux-mêmes, dans une métaphore sordide du viol de ces corps lésés et abandonnés à leur sort. Harari tape très fort, confirme haut la main toutes les promesses d’Onoda et va ici encore plus loin, plus fort. On l’espère au palmarès de fin de semaine.

On termine avec le Roumain Cristian Mungiu et son Fjord, également en compétition officielle. Une famille roumano-norvégienne s’installe dans un village en bord de fjord en Norvège. Rapidement, leur comportement interroge, et notamment leur mode de vie très pieux selon des principes chrétiens très stricts. Jusqu’à ce que l’on découvre des ecchymoses sur le corps de deux enfants de leur famille, la protection de l’enfance est prévenue, et va s’en suivre alors un long procès pour juger de la capacité du couple Mihai (interprété par Sebastian Stan) et Lisbet (Renate Reinsve) à garder la garde de leurs enfants, qui sont d’ailleurs placés le temps des investigations. Comme toujours chez Mungiu, il y a cette remarquable capacité à décortiquer les tréfonds des âmes humaines, à zoomer là où l’obscurité gagne, et ici, dans un racisme bourgeois, normalisé, un racisme ambiant et nauséabond qui gagne tout un village stigmatisant cette famille immigrée. Mais point de manichéisme chez Mungiu, car le doute est là, persiste, et jamais cette famille à l’idéologie chrétienne extrémiste n’est non plus dépeinte en enfants de chœur, on ne sait pas d’où viennent ces bleus, et Mungiu nous laisse consciemment dans cet interstice douteux. Mais là où Fjord réussit quasiment tout ce qu’il entreprend, c’est par sa capacité à filmer la haine générée par la différence, le rejet conscient de l’autre sans jamais chercher le dialogue et la compréhension des mœurs divergentes. Et ce sont comme toujours les enfants qui paient le prix d’un tel comportement, eux déracinés de leur famille, puis de leurs amis, sans que jamais la parole ne leur ait été offerte, ils errent dans le film dans un mutisme effroyable, la parole n’existe pas chez eux, c’est le monde des adultes qui se déchirent, mais sans eux. Fjord utilise consciemment ce petit monde prétendument évolué intellectuellement, cette bien-pensance pseudo-ouverte en masque cachant la réalité de nombreuses campagnes européennes, où la différence est rejetée, où le dialogue n’est jamais engagé, et ce qui amène le film à sa plus violente des conclusions qu’est la fuite comme seul échappatoire à la stigmatisation. Moins puissant que son précédent long-métrage RMN déjà présenté à Cannes, Fjord reste une partition absolument saisissante et passionnante sur ce qu’est l’immigration, ses conséquences, et la difficulté à être ce que les autres ne sont pas, être minoritaire au centre d’une majorité différente.

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