Larry Yang – « The Shadow’s Edge »

Ces derniers mois, la vague de ressorties de nombreux classiques hongkongais signés John Woo, Tsui Hark ou Ringo Lam nous replonge dans un âge d’or révolu. Avec une pointe de nostalgie, une question nous revient souvent : que reste-t-il de cet éden créatif dont on connaît le point final ? Déjà les films assurément. Restaurés, réédités, redécouverts, leur circulation internationale s’est même intensifiée. Ils ne sont plus seulement des objets cultes de cinéphiles, mais des références structurantes pour tout un pan du septième art contemporain (du montage à la chorégraphie de l’action, en passant par la mise en scène du corps et de la violence). Ne subsisterait-il qu’un simple souvenir ou est-il possible de trouver des héritiers dans le cinéma hongkongais contemporain ? Moins flamboyants, des cinéastes tels que Johnnie To ou Soi Cheang (Limbo, City of Darkness) incarnent sa descendance. On retrouve également quelques coups d’éclats ponctuels d’auteurs moins identifiés, à l’instar du polar Filatures de Yau Nai-hoi (qui a scénarisé pour les deux noms précédemment évoqués) avec Tony Leung Ka-Fai (à ne pas confondre avec son homonyme acteur fétiche de Wong Kar-Wai) produit par To et sorti sur les écrans français début 2008.

Copyright Space Odyssey

Venu de la publicité avant de se tourner vers des productions grand public pour son passage au grand écran, Larry Yang est sur le papier éloigné de ce cinéma frondeur. Passé notamment par la comédie romantique (Chǒng’ài) et le drame sportif (Wǒ shì mǎ bù lǐ avec les basketteurs Stephon Marbury et Allen Iverson), il s’était rapproché de l’action en 2023 sur Ride On. Il collaborait avec Jackie Chan qu’il dirigeait dans le rôle d’un cascadeur vieillissant dans un hommage à sa carrière à peine dissimulé et nourri de véritables archives. Il retrouve l’acteur sur son film suivant avec également Tony Leung Ka-Fai, pour une relecture moderne de Filatures baptisée The Shadow’s Edge. Au long-métrage de 2007, il reprend partiellement un arc narratif et le principe qui découle du titre, ainsi que quelques séquences. Carton au box-office chinois à l’été 2025, une suite est dans les tuyaux. Il fut en France l’une des belles surprises de la fin de l’année passée, offrant un baroud d’honneur inespéré à ses deux têtes d’affiches, et un prototype excitant de polar d’action 2.0 made in HK, dans un contexte de spectacles uniformisés. Profitons donc de sa sortie chez AB Vidéo en DVD et Blu-Ray pour revenir sur ce plaisir de cinéma aussi réel qu’inattendu.

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Un mystérieux mafieux (Tony Leung Ka-Fai) et ses 7 fils adoptifs manipulent et ridiculisent la police en piratant le système de surveillance ultramoderne de la ville, dans le but de récupérer une fortune en crypto-monnaie. La police devenue impuissante doit faire appel à un ancien expert (Jackie Chan) qui va s’associer avec une jeune policière (Zifeng Zhang) à laquelle il est lié par un secret qu’elle ignore. Une partie d’échec commence alors, où les cerveaux et la loyauté seront mis à l’épreuve.

Dès son ouverture à Macao dans une société de l’ultra surveillance high-tech rendue possible par l’intelligence artificielle, The Shadow’s Edge impressionne par son sens du spectacle. Le braquage initial conçu et monté en partie d’échec musclée (aux airs de tours de magie) pose un premier morceau de bravoure, ponctué par la fuite des malfrats en parachute du haut d’un gratte-ciel. La mise en scène doublement guidée par le mouvement (celui de l’action et celui des personnages) privilégie un spectacle conçu sur la vitesse. C’est moins sa personnalité filmique qui captive, que sa capacité à inscrire des fondamentaux du cinéma d’action dans une temporalité pleinement contemporaine. Il trouve un équilibre entre artifices (parfois clinquants ou racoleurs) et une forme d’authenticité physique (l’humain a toujours le dessus dans cet univers digitalisé). Comment devenir invisible dans cette société où chacun est scruté en permanence ? C’est la question qui se pose en creux dès cette introduction. En comparaison à Filatures, le monde n’est plus du tout le même, les caméras de surveillance classiques de son modèle sont à la limite de l’obsolescence. Sans jamais l’assumer pleinement, le film esquisse une lecture critique. Il est amusant de constater que la tactique des braqueurs repose sur l’effacement et l’invisibilité (masques et costumes sont nécessaires) rendus possibles par l’entraide et la coopération intense. Le collectif apparaît comme le seul moyen de triompher d’une société individualiste. Une accroche audacieuse d’autant plus que le chef de ces bandits virtuoses, qui plus est leur père adoptif se pose en antagoniste ultra charismatique campé par Tony Leung, est de prime abord plus attachant que ceux qui le traquent, lui et les siens.

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Cet échec d’un système prétendument infaillible impose un changement de méthode et la nécessité de se tourner vers un « vieux chasseur » afin d’attraper le « renard rusé ». Entre alors en scène le vétéran Jackie Chan, dans la peau du professeur missionné pour former une jeune génération qui dispose d’outils hors normes qu’elle ne sait pas suffisamment utiliser, faute de bases dans son apprentissage. Le film épouse dès lors un mouvement similaire à celui de ses personnages : un retour aux sources pour mieux affronter le présent. Il rend la haute-technologie obsolète et célèbre sincèrement, derrière un opportunisme assumé, un pan du cinéma hong-kongais. Larry Yang poursuit son travail autour du mythe Jackie Chan. Il le met en scène dans un rôle actif et passif, celui du mentor en retrait bientôt contraint d’être partie prenante dans l’action. Le capital sympathie de l’acteur est intact. Sa crédibilité aussi, jusque dans l’exécution des cascades qu’il continue d’effectuer à plus de soixante-dix ans. Figure paternelle de substitution pour la jeune policière qu’il prend sous son aile, dont le père décédé était son coéquipier, il se trouve relié à elle par une tragédie commune. Face à eux, Tony Leung et ses sept fils adoptifs se posent tel un miroir inversé. Son apprentissage touche à sa fin et ses protégés sont, pour certains, prêts à remettre en cause son autorité voire à le trahir. Chan et Leung sont les garants d’un monde en voie de disparition dont ils tentent de faire perdurer les valeurs, sans toutefois être dupes de l’après. Leur rapprochement pour les besoins de l’intrigue, outre son utilité narrative, acte cette proximité psychologique, bien qu’ils servent des intérêts contraires. Cet ancrage émotionnel au sein d’une grosse machine intensifie par l’affect des séquences redoutablement spectaculaires.

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Polar d’action nerveux, le film séduit par son sens du divertissement et sa capacité à conjuguer plusieurs registres : ludique dans son versant espionnage, tendre dans sa dimension familiale, et décomplexé dans son sens du spectacle et ses déchaînements de violence. Sans prétendre à la maestria de ses aînés, Larry Yang s’appuie sur des chorégraphies très efficaces et sur l’implication de ses acteurs pour donner du relief à l’ensemble. Aux antipodes des ralentis opératiques d’un John Woo, il privilégie une mise en scène vive, faite d’accélérations et de brutalité, non sans effets ostentatoires parfois excessifs, mais avec un entrain certain. Ce choc entre générations culmine dans un double climax simultané spectaculaire, où deux écoles et deux visions du monde s’affrontent. Dans une certaine jubilation, on passe d’une attaque à mains armées avec matériel lourd à un antagoniste seul face à une meute là pour le tuer. Entre une violence explicite peu avare en hémoglobine et des moyens qui semblent illimités pour manier les technologies multiples, le réalisateur dispose d’un arsenal de première ordre pour rassasier son public de manière inventive et respectueuse. Plus qu’une résurrection, The Shadow’s Edge apparaît comme une relecture contemporaine d’un héritage assumé. La mise à jour qu’il opère d’un petit classique du genre, Filatures, dit discrètement quelque chose de son époque, qui au fond n’est qu’une relecture de la précédente, reproduisant les mêmes schémas, politiques et narratifs, dans un cadre renouvelé. En se plaçant du côté de ses figures tutélaires plutôt que de la modernité qu’il met en scène, Yang signe une œuvre lucide, qui trouve un équilibre inattendu entre hommage et actualisation. Il prend position pour un certain cinéma, tout en n’ayant aucunement honte d’appartenir à une autre histoire, s’il regarde en arrière c’est pour mieux exister dans le présent. Une proposition ludique et maline, à laquelle il serait dommage de résister. 

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A propos de Vincent Nicolet

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