Le succès monumental de L’Exorciste en 1973 place son scénariste William Peter Blatty sur orbite. Auteur du roman originel qu’il a lui-même adapté, ce dernier n’est pourtant pas un inconnu à Hollywood. Il a déjà signé les scripts de Quand l’inspecteur s’emmêle, deuxième épisode de la saga La Panthère rose dans lequel il transpose une pièce de Marcel Achard, ou de Qu’as-tu fait à la guerre papa ?, tous deux réalisés par Blake Edwards. En 1966, il publie Twinkle Twinkle “Killer” Kane !, une nouvelle humoristique dont il tire une version longue et plus sombre, sous la forme d’un roman intitulé The Ninth Configuration. On y suit le colonel Vincent Kane, chargé de prendre la direction du Centre 18, un hôpital psychiatrique militaire qui accueille des soldats souffrant de désordres psychologiques. Là, il doit déterminer si les patients sont des simulateurs ou non. Après le carton du film de William Friedkin, les studios proposent à l’auteur de porter cette histoire sur grand écran. La préproduction n’est pas de tout repos, et le financement est acté grâce à un improbable deal avec Pepsi qui souhaite s’implanter au cœur du bloc de l’Est, plus précisément en Hongrie, où aura lieu le tournage. Malgré les embûches, Blatty, qui effectue ses premiers pas derrière une caméra, livre une œuvre à part qui l’impose comme un talent protéiforme et unique. L’édition Blu-Ray proposée par Intersections permet de redécouvrir dans les meilleures conditions cette œuvre encore trop méconnue.

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La Neuvième configuration démarre sous de curieux auspices. Un homme seul observe la pluie tomber au son d’une chanson folk légèrement kitsch signée Barry De Vorzon. Le compositeur de la bande-originale des Guerriers de la nuit révèle d’ailleurs dans son interview présente en bonus que ce morceau devait initialement figurer sur le score de Rolling Thunder. En quelques plans, William Peter Blatty instaure une ambiance mélancolique, tranchant radicalement avec les images suivantes qui accompagnent le générique. Une lune de plus en plus imposante emplie le cadre, jusqu’à écraser la silhouette d’une fusée prête au décollage sur un pas de tir. L’homme à sa fenêtre nous est alors présenté comme Billy Cutshaw, un spationaute déserteur, déjà présent dans le roman L’Exorciste où Reagan le met en garde contre les dangers de sa mission. Une connexion avec le chef-d’œuvre de Blatty qui n’est que la première d’une longue série. Cette imagerie initiale, aussi étrange que cryptique, le long-métrage va y replonger à plusieurs reprises. Des tableaux symboliques renvoient ainsi au cinéma de Ken Russel, à l’instar de ces trois crucifiés. Une iconographie mêlant le mont Golgotha biblique et le monolithe impénétrable de 2001 : Odyssée de l’espace, fruit du talent du chef-opérateur Gerry Fisher (Monsieur Klein, Wolfen, Highlander).

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Emprunt d’une contre-culture purement 70’s, le réalisateur croise les monologues de Billy Cutshaw, sorte de poète de la beat génération, à de longues tirades antimilitaristes assénées par Kane face caméra. L’asile devient un microcosme surréaliste où chaque résident déploie un talent artistique, révélant une opposition inattendue entre des influences états-uniennes et européennes. Quand certains citent des dialogues du Mouchard ou du Trésor de la Sierra Madre, d’autres rêvent de mettre en scène des comédies musicales ou des passages entiers de La Grande évasion. Une fascination pour l’âge d’or d’Hollywood perçu comme le simulacre des fantasmes yankees et des illusions perdues du rêve américain en cette période post-guerre du Vietnam. Il n’est d’ailleurs pas anecdotique que l’un des pensionnaires, qui, pour l’anecdote, devait initialement être interprété par Richard Pryor, soit constamment habillé en Superman, symbole éternel de l’american way. Un vent de folie absurde souffle sur le long-métrage, un soldat traversant le cadre en jetpack croise des soldats en uniforme SS entre deux citations de Kafka ou d’Œdipe Roi. Cutshaw, élément perturbateur, intervient à intervalle régulier pour parasiter même les séquences les plus sérieuses. En résulte un film insaisissable, souvent très drôle, mais dont le chaos et l’anarchie de façade ne saurait cacher la noirceur véritable.

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Dans sa présentation disponible en supplément, l’autrice Fleur Hopkins-Loféron, évoque à juste titre l’influence de La Neuvième configuration sur des œuvres telles que La Part des ténèbres, L’Échelle de Jacob ou Shutter Island. Difficile en effet de ne pas penser aux thrillers d’Adrian Lyne et Martin Scorsese (ainsi qu’au roman originel de Dennis Lehane) au vu de la stupéfiante révélation du dernier acte, à laquelle ils ne sauraient néanmoins être réduits. Le traumatisme de la guerre, la question de la légitimité du meurtre en cas de conflit, ainsi que son impact sur les soldats, autant de réflexions qui traversent les trois films. Pourtant, le long-métrage de Blatty suit une voie qui n’appartient qu’à lui. Une dimension théâtrale en premier lieu, qui est explicitée par la volonté du lieutenant Reno (Jason Miller, inoubliable Père Karras de L’Exorciste) et de son comparse, le lieutenant Spinell (Joe « Maniac » Spinell), de mettre en scène Hamlet… avec des chiens. Au-delà de la drôlerie de l’entreprise, ces échos à la pièce de William Shakepseare prennent tout leur sens dans un flashback déchirant, où le colonel tient un crâne funeste entre ses mains. Le réalisateur fait le choix d’une unité de lieu, en l’occurrence, un château gothique constamment entouré d’une épaisse brume presque surnaturelle. Des échos au cinéma horrifique cher à l’écrivain, qui apparaît d’ailleurs dans le rôle d’un médecin. Cet édifice reconstruit pierre par pierre depuis l’Allemagne (le spectre de l’Europe hante encore et toujours l’Amérique), sorte de repaire de Dracula (un poster de Bela Lugosi est même visible) dans lequel Kane est accueilli au son de « Bienvenue en Transylvanie ». L’antre du mal en somme, dans lequel le héros pénètre de son plein gré, et qui accueille un affrontement philosophique et spirituel.

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William Peter Blatty considérait son roman, ainsi que l’adaptation qu’il en tira, comme le deuxième volet d’une trilogie thématique composée de L’Exorciste et de Légion, qui sera d’ailleurs retitré L’Exorciste 3 pour le grand écran. Si dans le classique de William Friedkin (qui s’intéressa d’ailleurs un temps à l’adaptation de Twinkle Twinkle “Killer” Kane !), l’objectif du père Merrin était de débarrasser du Mal la petite Reagan, incarnation de l’innocence même, ici, Kane souhaite trouver le Bien jusque dans des monstres assoiffés de sang. Deux missions pour deux personnages hantés par leur passé qui finissent, dans un geste sacrificiel et christique, par endosser les péchés du monde. Et les points communs avec L’Exorciste ne s’arrêtent pas là. Contrairement au livre, La Neuvième configuration inclut dans son final une médaille religieuse, talisman sacré qui semble contenir l’âme du héros, son essence, renvoyant à la conclusion du film de 1973 (encore plus explicité dans sa version longue). Il se dégage du colonel Kane une profonde mélancolie, un vertige métaphysique dont il ne se sépare jamais. Repéré dans Fat City et précédemment dans Sauvez le Neptune aux côtés de Charlton Heston, qui fut d’ailleurs approché pour incarner le protagoniste, Stacy Keach livre une prestation remarquable. Il forme ici avec Scott Wilson en Billy Cutshaw, astronaute ironiquement terre à terre, un duo qui s’impose comme le nœud gordien du récit. Ce dernier bouscule la foi de son interlocuteur, et celle de Blatty par la même occasion, en questionnant l’existence de Dieu qu’il compare à un pied géant descendant du ciel (l’absurdité des Monty Python n’est pas loin). En résulte une dialectique, proche de celle qui animera Mulder et Scully dans X-Files, comme le souligne Fleur Hopkins-Loféron, un affrontement entre déisme et science qui, tel que le démontrera Prince des ténèbres des années plus tard, peuvent trouvent un point d’ancrage, voire de fusion. Croyance contre preuve, Kane contre Cutshaw, destin contre chaos, autant d’oppositions au cœur d’un long-métrage passionnant, surprenant, déroutant même, qui n’a que peu d’équivalent dans l’histoire du cinéma.
Intersection a le bon goût de remettre le film à l’honneur de la plus belle des manières, renforçant le regret que le cinéaste ne soit revenu qu’une seule et unique fois après pour le terrifiant L’Exorciste 3. Leur édition propose entre autres, outre l’entretien passionnant avec Fleur Hopkins-Loféron, des interviews de Blatty lui-même, ainsi que de Stacy Keach qui revient sur la phase de casting pour le moins chaotique. Un livret de 32 pages signé par l’excellent Yal Sadat complète un tableau déjà bien fourni.

Disponible en Blu-Ray chez Intersections.
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