Luigi Comencini débute à la fin des années 40 avec une série de comédies qui n’attirent pas l’attention d’une critique qui le considère avec un certain dédain, ne voyant en lui qu’un artisan parmi les autres. De ses débuts avec De nouveaux hommes sont nés à Pain, amour et fantaisie et sa suite Pain, amour et jalousie en passant par L’Empereur de Capri avec l’incontournable Toto, il devient une valeur sûre du cinéma populaire italien greffant discrètement des thématiques personnelles – la critique sociale, la place des femmes dans la société et l’approche singulière de l’enfance – sur des farces pas toujours très subtiles. A côté de ces productions inégales, il s’empare de sujets plus sérieux, à la croisée du mélo et du film noir, avec des œuvres estimables comme Les Volets clos et La Traite des blanches, sans atteindre les incontestables réussites des films de Pietro Germi, Giuseppe De Santis et Luigi Zampa. Durant cette période incertaine, il réalise Belle de Rome, plaisant divertissement qui mérite mieux que sa réputation, véhicule pour la très affriolante Silvana Pampanini, actrice en vogue à l’époque, étrangement oubliée aujourd’hui. La présence de la comédienne est une opportunité assez maligne de la part du réalisateur et des scénaristes pour développer une histoire gentiment critique, fustigeant les bonnes mœurs de l’époque et le machisme d’un système patriarcal tendrement moqué. Rien de très subversif, ni de révolutionnaire, mais suffisamment pour glisser un point de vue progressiste qui commence à contaminer le cinéma italien le plus commercial. La problématique posée d’entrée par le film est la suivante : quelles sont les perspectives et les ouvertures pour une femme si elle souhaite réussir et s’épanouir dans un pays conservateur, où l’hégémonie masculine n’est pas remise en cause ? Quelles sont les stratégies payantes ? Pour Nannina, la solution semble évidente : le jeu de séduction au gré d’opportunités et d’alliances diverses ne permettant pas aux hommes d’en sortir grandis.
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La belle romaine a beau être amoureuse du boxeur Mario, elle n’en reste pas moins lucide quand il est incarcéré en prison. Elle est obligée de gagner sa vie. Grâce au coureur de jupons, Gracco, mari volage et dragueur invétéré, elle trouve un emploi comme caissière dans un bar tenu par Oreste, un veuf surveillé de près par sa belle-sœur. Il tombe sous le charme de Nannina au point d’investir une somme d’argent pour l’ouverture d’un restaurant pour son employée à la condition qu’ils se marient. Gracco, qui n’a pas dit son dernier mot, tourne autour de la jeune femme, bien décidé à mettre le grappin dessus. Belle de Rome est habilement construit selon les règles du marivaudage classique. Certes, la portée satirique demeure timide, n’embrassant pas un discours féministe. Mais elle reste un personnage fort, espiègle et surtout intelligent, « loin du sois belle et tais-toi » de certaines productions de l’époque. Comencini se positionne de son côté, raillant le comportement puéril de la gent masculine, incapable de faire preuve de sang-froid devant le sex-appeal de Nannina. Pire, ces tristes sires se révèlent inquiétants dans leur attitude de petits harceleurs du quotidien. Ils ne se remettent jamais en cause, ne doutent de rien, ce qui est logique car ils sont en phase avec une société discriminatrice qui leur donne raison. Consciemment ou non, le film diffuse un malaise, dont on a du mal à se défaire, essentiellement à travers Gracco, génialement interprété par Alberto Sordi, passé maître dans l’art de composer des clowns pathétiques et ignobles, égocentriques et menteurs. Tout ce qu’il entreprend pour attirer l’attention se traduit à l’écran, au mieux, par une absence d’empathie pour autrui ou, au pire, par un mépris teinté de cynisme. Comencini en a parfaitement conscience, et pour le démontrer, il le place dans la position du père fouettard.

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La méchanceté insidieuse du film derrière sa bouffonerie assumée peut se voir comme l’ancêtre de Mary à tout prix où de sacrés tordus étaient prêts à toutes les horreurs pour voler le cœur de la candide Mary ! En surface, le brave veuf est sympathique mais il exerce tout de même un chantage douteux. Pour finir, son amoureux boxeur n’est qu’une coquille vide qui agit avant de réfléchir. D’ailleurs, le happy-end laisse planer un doute. À aucun moment le spectateur ne croit en cette idylle si on a en mémoire l’ouverture chaotique du film. Le dénouement conventionnel n’est finalement qu’une illusion, obéissant en surface à la sacro-sainte morale de l’époque. En 1955, la femme n’est pas libre. Son autonomie est toute relative : user de ses charmes est finalement un atout dont Nannina est bien consciente. Elle pourrait être présentée comme une arriviste, une opportuniste, ce qui n’est pas le cas. Elle reste honnête, ne promettant rien à ses affreux coureurs de jupons. Si l’émancipation totale de Nannina ne peut être dévoilée à l’écran, son avenir n’en reste pas moins incertain avec son boxeur pas très futé. Toute la bêtise des hommes qui évoluent dans un monde qui leur est favorable, incapables de se prendre seuls en charge, trouve sa définition parfaite dans cette réplique édifiante : « Heureusement que les hommes sont aussi stupides, sinon comment une pauvre fille comme moi ferait pour gagner sa vie ».
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En miroir de cette dimension corrosive, reflet intelligemment déformé de la guerre des sexes dans les années 50, Luigi Comencini effleure également certaines préoccupations qui seront au cœur de son cinéma, en l’occurrence l’enfance. Il aborde assez crûment l’incompréhension des adultes face à leur progéniture. Cette impossible communication passe par une violence suggérée et distanciée par le prisme du burlesque. Mais l’agressivité du personnage de Gracco vis-à-vis de son fils instaure un réel malaise. Comencini observe avec dureté le comportement déplacé d’un père qui confond dressage et éducation. Ce manque d’amour va devenir un des motifs déchirants du cinéaste qui réalise, une dizaine d’années plus tard, l’un de ses chefs-d’œuvre, L’Incompris. Pour ne pas oublier que l’on reste attaché à des ressorts comiques, Comencini s’amuse à brocarder la religion à travers la bigoterie des ménages, déjà présente dans l’amusant L’Empereur de Capri. La séquence où la femme de Gracco prône l’abstinence pour qu’un vœu se réalise en atteste avec beaucoup de drôlerie.
Toutes ces thématiques sont en germe au sein d’une agréable comédie qui bénéficie d’une interprétation remarquable et surtout d’un rythme constant. Luigi Comencini affine progressivement un style visuel qui ne paie pas de mine en apparence, succession de plans moyens et larges peu variés, pouvant créer un sentiment de monotonie. Or, à y regarder de plus près, il crée une dynamique en harmonie avec le ton frivole du film, tant par les dialogues qui fusent, la gestuelle très affutée des comédiens et surtout cette manière de filmer les personnages dans des espaces clos. Comencini réfute les champs/contrechamps, observe ses personnages en pleine ébullition dans des compositions de cadre minutieuses. Ils rentrent et sortent du champ, s’agitent en arrière- et avant-plan avec une précision comique dans ses meilleurs moments. Pas besoin d’agiter sa caméra ou d’exhiber une belle image pour imposer une mise en scène brillante. Belle de Rome, en dépit de sa facture modeste et de sa légèreté, en est la plus belle démonstration. On ne remercie jamais assez Tamasa d’exhumer de telles œuvres, mineures certes, mais qui rappellent à quel point les Italiens étaient passés maîtres dans la comédie grand public.
Le digipack DVD/Blu-ray est accompagné d’un livret instructif de 16 pages, « En écrivant avec des courbes » par Diogo Serfin et d’un entretien avec Paolo Palma, une historienne spécialiste du cinéma italien.
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