Pour le plus grand bonheur de tous, Le Chat qui fume poursuit son exhumation de la filmographie d’un cinéaste hongkongais majeur trop peu connu sur notre territoire : Lam Nam-Choi (alias Simon Nam, Lam Ngai-Kai ou Lam Ngai-Choi) dont nous avions déjà chroniqué ici le formidable La Septième malédiction (1986) et dont Her Vengeance (1988) et The Cat (1992) non contents d’être aux antipodes l’un de l’autre, constituent deux jalons essentiels de la trop courte carrière.
Her Vengeance (1988)

© Le Chat qui fume
Violée par une bande de criminels, Ying (Pauline Wong) fait appel à Hung (Lam Ching-Ying), ancien membre de la triade, désormais en fauteuil roulant et reconverti en patron de bar, afin qu’il l’aide à se venger. Bien que celui-ci tente de la raisonner, Ying ne tarde pas à retrouver et tuer l’un de ses agresseurs, tombant tout entière et entraînant ses proches dans l’engrenage de sa vendetta.
Mélange concentré d’arts martiaux et de « rape and revenge » – à l’instar du Kiss Of Death (1973) de Ho Meng-Hua dont il est le remake – Her Vengeance se distingue par l’efficacité de son montage et de ses scènes de combat sans jamais toutefois éclipser la nature tragique de son récit, articulé autour de la spirale infernale dans laquelle est prise Ying, par ailleurs condamnée par une maladie vénérienne transmise par ses bourreaux.

© Le Chat qui fume
Spectaculaire (surtout lors de son climax), souvent invraisemblable – certaines facilités d’écriture pourront faire sourire – mais par-dessus tout sensible et dénué de complaisance envers son sujet, le film s’impose donc par une mise en scène léchée, ponctuée de moments loufoques – notamment lors des séquences d’action impliquant le personnage de Hung – et même d’une ou deux touches gore (mention spéciale pour la défiguration d’un antagoniste à l’acide) et paradoxalement toujours ancré dans une certaine forme de réalisme, le coeur du film tenant au parcours de son héroïne, jeune femme brisée tentant de se reconstruire – elle semblera même y parvenir à plusieurs égards – mais dont le traumatisme et, en l’occurrence, la soif de vengeance finissent par l’emporter…

© Le Chat qui fume
Portrait des plus réussis de sa protagoniste principale – en dépit de l’écriture manichéenne au possible des autres personnages, soit victimes soit bourreaux grimaçants – témoin de la maîtrise technique de Lam Nai-Choi, Her Vengeance est sans doute l’une des réalisations les plus « classiques » (et clairement une oeuvre mineure) du cinéaste mais n’en demeure pas moins intéressant, tant pour ses trouvailles esthétiques – notamment lorsque le rouge et le bleu envahissent l’image – que pour sa façon de toujours relier la vengeance au mélodrame, la plupart des morts cathartiques venant se solder par celle d’un être cher à l’héroïne (étonnante vision de la maxime « œil pour œil, dent pour dent » dont les effets se répètent du début à la fin du film).
Exercice de style (et réussite en demi-teinte) pour son auteur, Her Vengeance intrigue tant par son humeur dramatique que par la réussite de ses scènes de combat.
The Cat (1992)

© Le Chat qui fume
Dans un style largement plus délirant, The Cat est, après La Septième malédiction, la deuxième adaptation par Lam Nam-Choi de la série littéraire Wisely de Ni Kuang (sorte d’équivalent hongkongais de ce que Dylan Dog est à l’Italie).
Vivant, comme à son habitude, des aventures surnaturelles qu’il relate ensuite dans ses romans, Wisely est désormais sur la piste d’un homme, d’une jeune fille et d’un chat noir s’avérant être trois extraterrestres poursuivis par une créature monstrueuse – elle aussi extraterrestre – menaçant leur planète et pouvant aussi bien dissoudre les humains que prendre possession de leur corps.

© Le Chat qui fume
Incarnation sans ambiguïté de l’angoisse générale à Hong Kong à l’approche de sa rétrocession à la Chine (l’année fatidique de 1997 fait l’objet de mentions explicites au cours du film et la créature ennemie, ressemblant à un ver prédateur fait de magma et de moisissure, n’est pas sans rappeler le célèbre blob, lui aussi symbole en son temps du « péril rouge ») The Cat brille par son audace visuelle, mêlant scènes de fusillade, gags, quiproquos et créatures de carton-pâte répugnantes à souhait, dans une apothéose bis aussi touchante par sa dimension artisanale que marquante sur le plan graphique.

© Le Chat qui fume
Spectacle grand-guignol mettant plus, une fois encore, l’accent sur sa mise en scène (à la fois ciselée dans ses scènes de « réalité » et sans limite lorsque la science-fiction s’invite à l’écran) que sur la finesse de son écriture, le film fascine donc autant par son outrance assumée que par la pertinence évidente de son propos, faisant probablement de lui l’une des séries B les plus cathartiques de son époque. À l’instar de La Septième malédiction, The Cat est donc d’une générosité absolue, ne se refusant absolument rien dans la frénésie de l’imaginaire et assumant autant sa candeur (voire sa naïveté) que son humour.

© Le Chat qui fume
Côté effets spéciaux, entre ses animatroniques, ses scènes de métamorphoses en stop motion et ses improbables superpositions d’images, le film s’avère aussi maladroit que merveilleux, nécessitant certes une bonne dose de suspension d’incrédulité pour profiter de la valeur poétique de ces trucages dont la saveur artisanale et la dimension presque palpable, propres au cinéma populaire d’avant l’avènement du numérique, ne font toutefois que se bonifier au fil des années. Avec son chat adepte de pirouettes d’arts martiaux, sa neige cosmique scintillante et son alien informe, The Cat nous laisse donc toujours quelque part entre le rire et la fascination pure (mais offrira aux amoureux des félins le bonheur incomparable de voir un superbe angora sauver le monde à lui tout seul).

© Le Chat qui fume
Film jubilatoire malgré ses défauts visibles – le montage, les alternances accélérés/ralentis, le mélange entre marionnette et vrai chat sont plus qu’approximatifs – fruit d’une production houleuse – l’anthologique séquence de combat entre le molosse et le chat demanda six mois de tournage et sept chats dressés et le premier directeur des effets spéciaux dût être remplacé en catastrophe, le tout sans que le résultat parvînt à satisfaire les producteurs – The Cat ne sera pas l’ultime réalisation de Lam Nai-Choi mais son échec cuisant manquera de peu de mettre fin à sa carrière, qu’il achèvera finalement en réalisant le sublime (et culte) Story of Ricky, en 1991.
Dans sa beauté comme dans ses défauts, The Cat incarne avec une dignité exceptionnelle l’univers si particulier d’un artiste-artisan excentrique mais passionné et à la créativité extrême, ayant su incarner jusque dans ses plus grands délires les tourments de son époque et offrir au cinéma bis hong-kongais certaines de ses propositions les plus démentes, dans le meilleur sens du terme.
Disponible en blu-ray chez Le Chat qui fume.
BONUS pour Her Revenge :
• Contient les 2 montages du film (CAT III et CAT 2B)
• Lam Ching-Ying par Fathi Beddiar (35 min)
• Film annonce

BONUS pour The Cat :
• Présentation par Arnaud Lanuque (13 min)
• Chat Crebleu ! Interview du scénariste Gordon Chan, de l’assistant réalisateur Sam Leong, de l’actrice Gloria Yip et du producteur CHua Lam (20 min 30)
• Neuf vies réalisé par Mio Hani, montage japonais du film (1h36, sous-titré français) : ce montage tourné en parallèle de l’original, est une sacrée curiosité. Il est un peu ce que La maison de l’exorcisme est à Lisa et Le diable de Mario Bava. C’est à dire qu’il réécrit le scénario, remplace Wisely par un détective japonais enquêtant à Hong-Kong, tout en réintroduisant la plupart du temps les séquences d’effets spéciaux, quitte à créer des champs /contrechamps improbables qui se soucient peu des faux raccords. Plus ennuyeux, ce montage présenté en SD n’en constitue pas moins une sacrée curiosité. Rien que pour y voir de façon très brève le chat prendre le volant de la voiture, il vaut le détour.
• Films annonces

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).