Avant de signer son premier long-métrage Pas de larmes pour Joy en 1967, Ken Loach fait ses armes au théâtre et à la télévision, média pour lequel il va continuer à exercer jusqu’à la fin des années 80. Comédien puis assistant metteur en scène au Northampton Repertory Theater, il est embauché en 1963 par la BBC en tant que réalisateur de téléfilms. Il marque les esprits avec Cathy Come Home, l’histoire d’un jeune couple de parents rattrapé par le chômage et la pauvreté. Il affirme dès cette période un militantisme fort et des préoccupations à l’endroit des questions sociales. Il connaît un vif succès critique et public dès sa deuxième réalisation, Kes, présenté à la Semaine de la critique de Cannes. Cependant, au cours des décennies 70/80, il se fait moins présent au cinéma même s’il s’essaie par exemple au film en costumes avec Family Life ou qu’il intègre la sélection officielle cannoise pour la première fois de sa carrière avec Regards et costumes. Plus prolifique pour le petit écran, il peaufine un style naturaliste, parfois expérimental, doublé d’un regard sans concession face aux dérives politiques du Royaume-Uni et la dégradation des conditions de vie de ses concitoyens. En 1986, il s’exile en Allemagne pour mettre en scène Fatherland, le récit d’un jeune chanteur engagé de RDA invité à quitter son pays, partant sur les traces de son père, inspiré par le parcours de vie de son acteur principal Gerulf Pannach. Auparavant, il avait noué une solide relation avec le scénariste et dramaturge Jim Allen, qu’il a largement mis en scène à la télé de The Big Flame à Days of Hope ou sur les planches en 1987 avec Perdition. Mineur s’étant ensuite reconverti dans l’écriture, Allen a notamment vu sa première pièce, The Hard Word, transposée par un certain Ridley Scott en 1966. Complice aussi virulent que le cinéaste, ils vont collaborer sur trois films au cours de la décennie 90. Le script d’Hidden Agenda s’inspire de faits réels, il trouve sa source dans le rapport « John Stalker », un policier britannique dépêché en Irlande du Nord en 1983 afin d’enquêter sur la fusillade de membres présumés de L’Armée républicaine irlandaise provisoire (IRA). Il découvre qu’il s’agit d’un coup monté et met en lumière l’existence d’une politique autorisant à tirer pour tuer contre des suspects appartenant à l’IRA de la part de la police royale de l’Ulster. Dessaisi de l’enquête et suspendu de son poste, il fait l’objet d’un débat parlementaire le 22 novembre 1986. Plus connu en France sous le titre, Secret Défense, Hidden Agenda, marque l’incursion du réalisateur dans le registre du thriller et constitue son premier prix au Festival de Cannes (celui du Jury). Porté par une distribution mêlant Américains (Brad Dourif/Frances McDormand) et Britanniques (Brian Cox/Mai Zetterling) il était jusqu’à présent totalement inédit en haute-définition dans nos contrées. Le voilà de retour dans l’actualité à la faveur d’un combo DVD/Blu-Ray concocté par Rimini Editions incluant un nouveau master. Paul Sullivan (Brad Dourif) et sa fiancée Ingrid Jessner (Frances McDormand) se rendent à Belfast pour enquêter sur des allégations d’atteinte aux droits de l’homme commises par les forces de sécurité britanniques. Paul est assassiné dans des circonstances mystérieuses et est enregistré en tant que complice de l’IRA. Mais Ingrid et l’enquêteur britannique Peter Kerrigan (Brian Cox), mettent en doute les conclusions de l’enquête et viennent à découvrir un complot mettant en cause des personnalités haut placées…

© Orion Pictures Corporation. All Rights reserved – 1990

Introduction sans fioritures : musique douce, la caméra en un lent panoramique surplombe le paysage entourant Belfast et une citation sans équivoque de James Finton Lalor (journaliste et essayiste ayant œuvré pour l’émancipation du peuple irlandais avant de prendre un virage populiste nettement plus contestable) annonce la couleur (« Qu’elle soit morale ou matérielle, la propriété de l’Irlande, d’Ouest en Est du Nord au Sud, revient de droit au peuple irlandais »). Des grandes étendues vertes au centre ville il n’y a qu’un pas, à coup de fondus enchaînés, Ken Loach nous immerge au cœur de la capitale nord irlandaise. L’action débute lors d’une parade des orangistes, la date est floue (« Belfast a few years ago », Agnès Blondeau dans les suppléments suggère Juillet 1986), une nouvelle citation, cette fois-ci attribuée à Margaret Thatcher entache les festivités (« l’Irlande du Nord est aussi britannique que ma circonscription électorale ») tandis qu’est visible la présence importante de soldats britanniques ainsi que leurs drapeaux. Ils surveillent une population qui ne se gêne pas pour exhiber ses slogans (« no surrender ») malgré la menace de répression. Le contexte tendu précède l’entrée en scène des personnages et leurs présentations, il prime sur eux. En creux, le cinéaste nous indique déjà par ses choix qu’ils ne seront que les simples pions d’enjeux qui les dépassent, qu’en dépit de leur bonne volonté, il resteront impuissants face à l’Histoire. S’il reprend progressivement à son compte les figures du thriller et du film d’espionnage, sa touche se fait sentir dès ces premières minutes. Le prologue et son approche héritée du documentaire sont suivis par un récit de torture d’un réalisme criant, laissant encore dans l’ombre et principalement hors champ, Paul Sullivan et Ingrid Jessner. Les artifices et la (sobre) stylisation inhérentes au genre, font office de seconde peau à un long-métrage d’abord en quête d’authenticité. L’intrigue à proprement parler ne commence à prendre forme qu’après plusieurs scènes, Loach se montre davantage préoccupé par la véracité de ce qu’il filme que de l’efficacité intrinsèque. Longtemps, il prend le soin de confondre ses têtes d’affiche avec une multitude de visages beaucoup moins identifiables, rester flou sur qui ils sont. Il s’agit d’un couple d’activistes américains ayant participé à bien d’autres combats au préalable (Ingrid fait une allusion au Chili post-coup d’état d’Augusto Pinochet). Deux individus extérieurs à la réalité irlandaise font office de point d’entrée et d’ancrage dans l’histoire. Ce choix fait corps avec un autre parti-pris narratif, placer le spectateur dans une position d’arbitre disposant peu à peu de plus d’informations que ses héros et alors aiguiser son regard critique en lui donnant accès à des informations dont ces derniers sont privés. L’incident déclencheur a beau contenir plusieurs zones d’ombres, nous savons immédiatement que la vérité officielle est un mensonge, la subjectivité des différents points de vue exprimés, vise à nourrir une certaine objectivité, à moins que nous ne soyons également manipulé par le réalisateur… Ce temps d’avance dont nous croyons disposer, s’avère n’être finalement qu’un leurre qui se révèle au fil des rebondissements.

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S’il ne manque pas d’y revenir par à coups, au détour de dialogues explicatifs et orientés, témoignant au passage d’un positionnement assumé et sans ambiguïté, Ken Loach s’éloigne le plus souvent de la tentation didactique. Il impressionne notamment par sa capacité à fondre des revendications tels de simples éléments d’arrière plans (les tags sur les murs de Belfast) et orienter l’attention sur des détails en apparence secondaires. Une fois sa mécanique pleinement lancée, entre mensonges, chantages, entretiens secrets et complot étatique, le tout dans le dos de citoyens maintenus dans l’ignorance ou désinformés, Hidden Agenda nous plonge dans un climat sombre et oppressant. Le scénario de Jim Allen suit une trajectoire à inverse des mouvements de caméra inauguraux (larges puis resserrés), l’intrigue d’abord intimiste et en comité restreint, s’élargit par couches pour révéler une vaste machination. Paul Kerrigan, serviteur du système intègre découvrant ses vicissitudes à mesure qu’il avance dans son enquête, se retrouve seul et sans alliés. Son parcours au sein du récit est marqué par les désillusions, on assiste à l’effondrement progressif de ses idéaux. Il fait face à des hommes sans morale et corrompus tirant les ficelles : « laissez les historiens découvrir le pot aux roses dans 50 ans ». À chaque fois que la vérité semble prête à éclater, que la mise en lumière des exactions commises s’approche, l’issue favorable est systématiquement empêchée. Ce pessimisme croissant accouche d’une conclusion en forme d’impasse où un statut quo glaçant triomphe. En ce sens, le cinéma est pour son réalisateur le dernier moyen de réparer une injustice, de réussir là où les autorités compétentes ont échoué ou abdiqué. Le cinéaste se pare du genre pour étayer une thèse qui n’a jamais pu être certifiée en tant que telle mais son dessein inavoué (pour faire écho à une transcription littérale du titre) se situe ailleurs. Sorti en salles quelques semaines après la démission au cours de son troisième mandat de Margaret Thatcher, son film tient autant à prendre la défense d’une population irlandaise instrumentalisée et maltraitée par ses décisions qu’à mettre en évidence l’illégitimité de son pouvoir et de ses victoires électorales. La « Dame de fer » n’aura eu de cesse de diviser pour mieux régner (libéralisme forcené et décomplexé, destruction des services publics britanniques, précarité accrue des plus vulnérables) et ainsi perdurer à la tête du Royaume-Uni. Avant même de dénoncer son idéologie, c’est elle que vise le cinéaste à travers son thriller, qui attaque le « mal » à la racine.

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Œuvre haletante, Hidden Agenda permet à Ken Loach de jouer sur deux tableaux en simultané et s’affranchir d’un côté comme de l’autre des critiques susceptibles d’affleurer. L’apparence plus accrocheuse de son long-métrage n’atténue en rien la virulence de son propos, tandis que ses charges bien senties ne portent aucunement atteinte à la tension croissante de son intrigue. Réussite importante et minorée, le film fit l’objet de vives contestations du côté des conservateurs britanniques qui tenteront de faire pression sur le festival de Cannes, en vain. Inexplicablement tombé dans l’oubli au fil des années, cet opus se révèle à la lumière de la suite de sa filmographie, un tournant précédant sa reconnaissance totale. Trois ans plus tard, il signera Raining Stones, toujours écrit par Jim Allen, qui remportera de nouveau le prix du Jury à Cannes et en 1995 Land and Freedom, l’une de ses réalisations les plus abouties, qui achèvera de faire de lui un auteur incontournable sur la scène mondiale. Cette édition Blu-Ray conçue par Rimini, en plus d’un très beau master, propose trois suppléments parmi lesquels une interview de Ken Loach et une autre de Frances McDormand, toutes deux tirées d’archives de la RTBF. Le document le plus dense et éclairant, s’avère être l’entretien avec Agnès Blandeau, maître de Conférence en Anglais à l’université de Nantes, revenant en long et en large sur la position du metteur en scène à l’époque, le climat au Royaume-Uni, avant d’approfondir le film et son propos.

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