Depuis sa révélation avec Kes, son deuxième long-métrage en 1969, Ken Loach, construit une œuvre cohérente et militante, oscillant entre des films contemporains abordant les dérives sociétales et un versant historique scrutant les heures noires de la Grande-Bretagne. Connu et reconnu, le cinéaste a toujours été productif, affichant une régularité qualitative notable, invité récurrent des grands festivals, c’est à Cannes où il se distingue le plus, ayant récolté sept prix pour un total de treize sélections. Après une retraite annoncée en 2014, dans la foulée de la sortie du très beau Jimmy’s Hall (trop méconnu alors qu’il s’agit peut-être sa plus belle réalisation sur la décennie 2010), il avait effectué un retour en 2016 avec Moi, Daniel Blake. Présenté comme la majorité de ses derniers films, sur la croisette, il avait décroché à la surprise générale, la palme d’or, entrant dans le cercle très restreints des cinéastes doublement palmés (Francis Ford Coppola, Luc et Jean-Pierre Dardenne, Michael Haneke, Shōhei Imamura, Emir Kusturica, Alf Sjöberg et, pour ceux qui s’en souviennent, le relativement médiocre Bille August). Une récompense que l’on se permettra de juger un peu trop grande, remise à une œuvre certes estimable mais pointant des limites cinématographiques palpables (filmage avant tout fonctionnel) également affublée de quelques facilités d’écriture (charge flirtant avec la caricature, tentation du pathos). Il n’en demeure pas moins qu’à bientôt 83 ans, Ken Loach reste une valeur sûre n’échouant que rarement (le démagogique et paresseux, bien que très célébré, La Part des anges) et toujours pleinement en capacité d’ausculter la société au sein de laquelle il évolue. Son nouvel opus, Sorry We Missed You, constitue en ce sens, une nouvelle preuve de cette bonne santé. L’action se situe à Newcastle où vivent Ricky, Abby et leurs deux enfants. Leur famille est soudée alors qu’Abby travaille de manière dévouée pour des personnes âgées à leurs domiciles et que Ricky enchaîne les jobs mal payés. Ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. Une réelle opportunité semble leur être offerte par la révolution numérique : Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter une camionnette afin de devenir chauffeur-livreur à son compte…

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Copyright Joss Barratt 2019

Une nouvelle fois écrit par son fidèle scénariste, Paul Laverty (inséparables depuis Carla’s Song en 1996), le cinéaste fustiges les dérives de l’ubérisation, peignant une société en voie de déshumanisation, observée à travers l’un de ses piliers, la famille. Délaissant la charge frontale, au profit d’attaques indirectes ne ménageant en aucune façon les coups, Sorry We Missed You, convainc d’abord par la complexité de ses personnages principaux (tous formidablement interprétés). Construisant ses portraits dans une situation d’urgence, rapidement doublée de crises multiples (les problèmes de comportements de Seb, le fils aîné, réaction, rébellion d’un adolescent délaissé) dont les conséquences sur le foyer familial sont immédiates. Le scénario épingle sans détour ce qui au visionnage apparaît telle une évidence, un libéralisme décomplexé aux effets dévastateurs, multipliant les problèmes au lieu de tendre à les résoudre. Au nom d’un intérêt collectif, à savoir la pérennité financière des siens, Ricky, est poussé à un individualisme grandissant, pervers car guidé par un besoin vital et des aspirations nobles. Plus simplement, afin de préserver sa famille, celle-ci va se retrouver au bord de l’implosion. Obligé de se plier à des conditions et méthodes de travail, à la fois révoltantes, malsaines et dangereuses, que lui et ses collègues n’ont d’autres choix que d’accepter, rendus dociles par la précarité et la peur de ne pas trouver d’autre emploi. Plus de traces de syndicats ou d’un éventuel esprit d’équipe, de solidarité, dans un univers où chacun est mis en concurrence avec l’autre, où le moindre retard, la moindre absence peut-être fatale, où la moindre remarque est déjà perçue comme un début de révolte. Le travailleur n’a plus d’autres droits que celui d’exécuter ses « missions livraisons » et s’estimer heureux de ce que cela lui rapporte. À titre d’exemple lorsque Ricky effectue l’une de ses sessions, en se faisant aider par sa fille, gagnant d’une part en efficacité et rendant moins pénible un travail ingrat, en plus de passer du temps avec elle, il lui sera par la suite fermement demandé de ne pas réitérer. La démonstration est forte, impactante, bénéficiant d’une écriture et d’un regard parfaitement complémentaires, nous rappelant au constat suivant, Laverty et Loach comptent parmi les plus fins observateurs d’un monde moderne qu’ils dépeignent sans la moindre concession.

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Il n’en demeure pas moins qu’avec Sorry We Missed You, Ken Loach fait du Ken Loach « classique », induisant un cinéma où la mise en scène s’efface au profit du propos, témoignant d’une modestie notable, mais aussi éventuellement d’une limite voire d’une forme de paresse. Le geste militant tend à systématiquement étouffer une éventuelle proposition cinématographique. Ne prenons personne de court, c’est en partie pour cette raison que l’on ne s’extasiera pas outre mesure sur le film. Au risque de passer pour des ordures insensibles, on veut croire que la forme a vocation à nourrir, enrichir le fond et non l’inverse. Ici, l’intelligence du scénario se heurte à une mise en image avant tout « pratique », visant essentiellement à valoriser le discours. Traitement d’autant plus frustrant, que le réalisateur collabore avec un chef opérateur, Robbie Ryan, dont on a pu admirer les travaux magistraux pour Andrea Arnold, merveilles d’épure stylisée notamment sur American Honey ou Les Hauts de Hurlevents, il donne ici l’impression de négliger le potentiel. Surtout, au sein d’une sélection cannoise, où Bong Joon-Ho triomphait avec son classique instantané, Parasite, où Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, repartaient avec un prix pour leur western Carpenterien, Bacurau, une certaine idée du cinéma politique a été valorisée, laquelle, correspond davantage à nos aspirations. Ces considérations évoquées, Sorry We Missed You, constitue tout de même un bon cru, auquel on préférera – pour des motifs probablement subjectifs – les problématiques passionnantes qui traversaient Jimmy’s Hall ou la rage militante rarement égalée d’It’s a Free World.

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[Article publié une première fois à l’occasion du texte Festival de Cannes 2019 à Lyon – Morceaux choisis]

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A propos de Vincent Nicolet

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