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L’Incinérateur de cadavres est, au départ, un roman de Ladislav Fuks qui permit à Juraj Herz de signer son premier long-métrage en toute indépendance. Film qui connut immédiatement des démêlés avec la censure, qui disparut avant de renaître à la fin des années 80 pour devenir une de ces œuvres inclassables qui font les délices des cinéphiles curieux.

Au sein de la nouvelle vague tchèque (Forman, Menzel…), Herz n’est sans doute pas le plus renommé des cinéastes. Il participe pourtant à un film collectif en 1965, Les Petites Perles au fond de l’eau en compagnie de Jiri Menzel et Jaromil Jires (auteur du fascinant Valérie au pays des merveilles). Mais son inspiration est beaucoup plus marquée par une certaine forme de surréalisme, par les films d’animation bricolés de Svankmajer ou les contes noirs.

Monsieur Kopfrkingl exerce la profession d’incinérateur. Doctement, il énonce avec une certaine componction les bienfaits de son art et profère avec suffisance de grandes leçons de vie. Avec un sens aigu de la satire, Herz nous peint le portrait de cet homme fat et imbu de lui-même, de ses méthodes pour faire prospérer son petit commerce et ses relations avec sa famille. L’utilisation de la voix-off et du grand angle permet au cinéaste de nous faire partager un point de vue subjectif et de nous offrir une vision grinçante de la réalité : soirée guindée où la haute société s’empiffre, signes extérieurs de richesse (la salle de bain familiale) qui masquent des turpitudes (Kopfrkingl se rend régulièrement au bordel) et une certaine hypocrisie. Mais le moment le plus significatif est peut-être celui où le patriarche emmène toute sa famille voir un spectacle de type Grand-Guignol où des scènes de meurtres sont reconstituées avec des mannequins de cire. Mais ces prétendus mannequins sont de véritables acteurs. Herz joue alors à merveille sur la confusion entre le vivant et l’inanimé, entre le réel et un univers fantastique et morbide. L’Incinérateur de cadavres va jouer constamment sur ces glissements entre un monde d’apparences policées et la folie. Kopfrkingl apprend un beau jour par l’un de ses compagnons d’armes, sympathisant nazi, qu’il possède en lui du sang allemand. Persuadé de faire partie de la race élue, il entreprend dès lors de passer à l’acte et d’éradiquer tous ceux qui parmi ses proches auraient du sang « impur » (qu’ils soient juifs ou efféminés). Rond-de-cuir ordinaire, Kopfrkingl se métamorphose en effrayant bourreau et Herz de montrer de manière subtile comment les individus les plus banals peuvent se convertir sans résistance aux pires idéologies mortifères.

Il ne s’agit évidemment pas pour le cinéaste de donner des leçons ou de prétendre à un quelconque réalisme mais d’opter pour la forme du conte macabre et un humour très noir. Par son montage fragmenté, ses inserts qui déstabilisent le regard, ses cadrages insolites, Herz dissocie le réel et l’esprit dérangé de son héros. Il y a du Topor dans cette manière de faire basculer la réalité dans le cauchemar tout en adoptant une sorte de logique absurde. L’utilisation de courtes focales qui déforment l’avant-plan et donne une importance primordiale à la profondeur de champ confère au film un caractère expressionniste et surréaliste. On songe tout aussi bien à Bosch (auquel un hommage est rendu) qu’aux premiers films de Borowczyk où le collage d’éléments disparates (objets, animaux, parties du corps…) parvient à nous faire basculer dans une autre dimension.

Entre la fable sur le totalitarisme et le conte horrifique, L’Incinérateur de cadavres se révèle être un film assez fou et totalement libre. Une étoile filante au firmament du septième art dont l’éclat n’a pas fini de briller.

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L’Incinérateur de cadavres (1968) de Juraj Herz

Avec : Rudolf Hrusinsky, Vlasta Chramostova, Jana Stehnova, Jiri Menzel

Tchécoslovaquie – 1968- 100 min – N&B – VOST

Editions Malavida Collector

Sortie en DVD le 4 mai 2022

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