Luis Buñuel – « La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz » (1955)

Au moment où il tourne La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz, Luis Buñuel a déjà réalisé treize films au Mexique, pays où il s’est installé en 1946 pour s’éloigner de l’Espagne plongée dans la Guerre civile et le fascisme, et des États-Unis où il a subi des pressions idéologiques et politiques. Parmi ces films, le fameux Él (1953). Le protagoniste d’Él souffre de jalousie délirante et extrêmement agressive. Le mal dont est victime Archibald de la Cruz est comparable en certains aspects. En 2001, dans Le Monde, Jean-François Rauger écrit, à l’occasion d’une sortie DVD : « Deux films jumeaux qui s’attachent à décrire la toute-puissance destructrice de l’obsession » (1).

Archibald est un homme riche, vivant seul – bien qu’avec domestiques – à Mexico. Il est un peu renfermé, considéré par certaines des personnes qui le connaissent comme taciturne, lugubre. Archibald a des pulsions criminelles. À plusieurs reprises, une impérieuse envie de tuer l’envahit, quelle que soit la façon dont il pourrait agir : avec un rasoir, avec un pistolet, à l’aide du feu… À chaque fois, la personne qu’il vise meurt, mais pas de sa main. Par accident, en se suicidant, ou à cause d’un autre criminel.
Archibald n’arrive pas à satisfaire ses pulsions. Il rate à chaque fois son projet, son coup ! Un peu comme si le sort s’acharnait sarcastiquement contre lui. C’est ce qui donne au film sa tonalité de comédie noire. De « farce » où de « pochade », pour reprendre des termes utilisés par la critique. La critique qui très tôt évoque un film comme Noblesse oblige, réalisé en 1949 par Robert Harum (2). En ajoutant parfois que celui de Buñuel a quelque chose de fondamentalement plus inquiétant. Nous dirions en ce qui nous concerne, pour faire une référence appuyée à Freud, d’étrangement inquiétant.
Difficile de dire que le héros est un tueur en série, puisqu’on ne sait ce qu’il aurait fait, ce qu’il serait advenu de lui s’il avait réussi à véritablement tuer quelqu’un. Mais il est obligé d’insister…

Il est assez facile de voir dans les vaines tentatives d’Archibald de nuire aux personnes qu’il élit le signe d’une impuissance sexuelle. Ces personnes sont toutes des femmes. Des femmes qu’il désire. L’association entre désir érotico-affectif et crime semble venir d’un événement ayant eu lieu durant son enfance. Un soir, il a cru avoir tué sa gouvernante par la pensée et grâce à une boite à musique que lui a confiée sa mère. La gouvernante a en fait été tuée par une belle perdue, tirée par un individu participant à des combats liés à la Révolution commencée en 1910. L’enfant la voit allongée sur le sol. Il aperçoit le sang coulant de sa blessure. La jupe de la jeune femme étant relevée, il reluque ses jambes gainées de bas.
Des éléments visuels et sonores de cette scène quasi primitive reviendront lors des futurs projets ou tentatives d’assassinat.

Dans le passage qu’il consacre à La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz et au protagoniste du film, dans sa monographie sur Buñuel, Freddy Buache a cette idée intéressante : « Ses crimes lui échappent ; ce qui veut dire, symboliquement, que c’est l’amour qui lui échappe. En somme, Arcibaldo est un impuissant : incapable de réaliser ses désirs et, d’abord, de briser ce qui les entrave. (Le symbolisme de l’affabulation implique ce double aspect : tuer = faire l’amour, posséder ; et tuer = supprimer les puissances oppressives (…) ». Les puissances oppressives étant représentées par la « bonne » (la gouvernante), une « religieuse », une « fille de bonne famille » (3).

Archibald croit ou veut croire qu’il est doté, depuis son enfance, d’une puissance totale et que, si les femmes qu’il souhaite ou s’apprête à trucider, meurent, c’est parce qu’il l’a voulu. Ses pensées et ce sentiment d’actions surnaturelles effectivement accomplies s’accompagnent d’un fort sentiment de culpabilité. Archibald évoque à plusieurs reprises ce qui serait, le concernant, un vécu obscur, tragique. Il veut se marier avec la jeune fille de « bonne famille », et très pieuse, prénommé Carlota pour échapper à ce qui le damne.

Interrogé par un juge, il s’accuse clairement d’être un criminel récidiviste. Et il raconte son histoire. C’est ce récit, commencé avec la religieuse qui finira par mourir, et le jugement absolutoire du magistrat, qui permettent apparemment à Archibald de guérir et de trouver une compagne de route après avoir jeté à l’eau sa boite à musique – une femme qui, contrairement aux autres, ne représente pas, ne défend pas précisément un Pouvoir, n’est pas foncièrement pharisaïque (4)
Ce jugement est le suivant : « Vous êtes un grand criminel en puissance (…) [Mais] désirer la mort d’autrui n’est pas justiciable (…) La pensée n’est pas criminelle » [Texte des sous-titres].

La juriste et essayiste argentino-française Marcela lacub a écrit un texte surprenant concernant La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz (5).
Elle considère que le film n’est pas tant un éloge de la liberté de penser qu’une « critique de la justice pénale ». Une mise en question de la position du juge consistant à dire qu’Archibald est un criminel en puissance, mais pas un criminel en acte, et ce uniquement parce qu’il n’a pas pu concrètement tuer ses potentielles victimes. Une mise en question de cette position consistant à s’interroger froidement et de façon simplement juridique sur ce qui a eu lieu, mais nullement sur les intentions et le pourquoi des intentions, sur les circonstances au sens large, d’une manière humaine et morale.
Marcela lacub considère qu’Archibald est bien un assassin. Probablement parce que, si la possibilité lui en avait été laissée, si les circonstances avaient été de son côté, il serait allé au bout de ses projets et actes. Mais la lecture entière du texte montre que l’autrice vise finalement les « procédés archaïques que sont les châtiments ». Puisque certaines circonstances auraient pu empêcher un condamné en tant que criminel en acte d’aller jusqu’au bout de son désir, tout criminel est en quelque sorte un non-criminel en puissance.

Le point de vue de vue de Marcela lacub est critiquable en ce qu’il évacue la question du fantasme et la dimension artistique du film réalisé par Buñuel. Il est intéressant en ce qu’il interroge cette distinction héritée de la philosophie aristotélicienne entre la puissance et l’acte et trouve ainsi une piste de réflexion originale dans une œuvre touffue.

Notes :

1) Jean-François Rauger, « Obsessions criminelles », Le Monde, 30 septembre 2001.
https://www.lemonde.fr/archives/article/2001/09/30/obsessions-criminelles_4190386_1819218.html
2) André Bazin, « La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz », Radio Cinéma, 1957. Repris in André Bazin, Le Cinéma de la cruauté, Flammarion, Paris, 1987, pp.92 à 94.
3) Freddy Buache, Luis Buñuel, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1980 (Première édition : 1975), p.78.4) 4) Il se trouve que, au cours de son aventure, Archibald a eu l’occasion d’anéantir symboliquement cette jeune femme. En brûlant le mannequin qui avait été conçu à son image. Voilà peut-être aussi pourquoi le désir criminel n’a pas ou plus lieu d’être avec elle. Elle qui se prénomme Lavinia : celle qui lave Archibald de ses péchés.
5) Marcela lacub, « Que signifie être un assassin ? À propos de La vie criminelle d’Archibald de la Cruz de Luis Buñuel », Savoirs et clinique (Transferts cinéphiles – Le Cinéma latino-américain et la psychanalyse), 2014/1 (n°17), pp. 34 à 40.

Un film restauré en 2K, distribué par Tamasa.
Sortie sur les écrans : 27 avril 2022.

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