Si l’aube des années 80 marque un peu la fin du giallo, désormais chargé d’appâter le client en lui proposant plus d’érotisme et de violence (cf. La sœur d’Ursula), il reste néanmoins quelques réalisateurs pour faire œuvre de résistance en respectant les codes, servant ainsi une forme de classicisme du genre. Après une très intéressante première incursion en 1977 avec Il gatto dagli occhi di giada, Bido offre avec Terreur sur la lagune un véritable chant du cygne : un cinéaste de 27 ans, amoureux du genre propose un parfait film-synthèse qui en rassemble tous les éléments sans tomber dans le référentiel. Car Bido cherche la continuité plus que l’exercice de style froid qui autopsie. Il est d’ailleurs étonnant que Terreur sur la lagune ne soit pas plus connu tant il répond à tout ce qu’on peut espérer d’un giallo : intrigue solide, fausses pistes et chausse-trappes, événements extraordinaires… et des meurtres, bien sûr. Le film s’ouvre sur une belle rencontre dans un train, séduction timide entre Stéfania Casini et Lino Capolicchio qui rappelle combien le genre est aussi un décor idéal pour la naissance d’histoires d’amour presque féériques. Notre héros, Stéfano, professeur à l’université part donc rejoindre son frère, Paolo, curé paroissial près de Venise. Ici commencent à avoir lieu des crimes, reliés entre eux par des séances de spiritisme auxquels toutes les victimes ont assisté.

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La subtile photo de Mario Vulpiani, fidèle collaborateur de Marco Ferreri (La grande bouffe, Liza, L’audience, Dillinger est mort), impose son apparent réalisme pour mieux nous entrainer dans des atmosphères plus troubles lorsqu’elle s’attaque aux intérieurs ou aux séquences nocturnes, comme si le passage du jour à l’obscurité faisait brusquement s’effacer le réel, que les lieux se métamorphosaient, les repères tangibles disparaissaient. Il suffit d’un magnifique crime sous la pluie, de l’agression de Stefania Casini ou d’une stupéfiante scène d’angoisse dans une église pour que ce glissement opère. Le compositeur Stelvio Cipriani s’échappe lui aussi des années 70 (donc très loin du temps de La Baie Sanglante de Rabid Dogs ou de La Lame infernale) pour entrer dans sa période la plus électronique très Krautrock, tout en batterie et synthétiseur. Les Goblin lui prêtent main forte, apportant leur son de rock progressif, et le résultat s’en ressent. La musique qui accompagne (qui ressemble beaucoup à celle de Un’ombra nell’ombraSolamente Nero avec son piano mélancolique rejoint par la basse et les distorsions synthétiques installe un climat envoûtant, fusionnant deux décennies – tradition et modernité. Tandis que des notes à l’orgue retentissent, le montage enchaîne les plans de quelques secondes, voire des plans instantanés, larges et rapprochés, plongées et contre plongées pour suggérer l’angoisse qui s’accélère : un encensoir qui se balance, un christ menaçant, un regard inquiet derrière des bougies et l’ombre d’un rôdeur. Pour illustrer le fétichisme inhérent au genre, le cinéaste s’attarde sur des objets écaillés, statues et autres antiquités baroques, ou poupées désarticulées.

Terreur sur La Lagune s’apparente à un sous-genre, qu’on pourrait qualifier de giallo provincial, celui qui s’éloigne de la ville, des citadins pour s’approcher d’un portrait de la vie rurale et des milieux populaires, à l’instar de La longue nuit de l’exorcisme, de Mi Caro Assassino et de La Maison aux fenêtres qui rient qui avait également pour héros Lino Capolicchio. Aussi retrouve-t-on cette approche apparemment réaliste que chez Avati, ainsi que sa propension à dessiner le visage du peuple. Le suspense n’exclut pas la vision politique. Terreur sur La lagune expose une dichotomie du monde, partagé entre sa classe de privilégiés et les modestes, les clients des cafés, les pêcheurs, les indigents, où ceux qui cachent comme une tare leurs enfants retardés désignés comme les monstres. Et lorsque le héros vient interroger le père de la première victime, celui-ci lui répond « Quand on est pauvre comme moi, il n’y a ni suspect, ni piste (…) Vous avez besoin de savoir. Et moi j’ai besoin d’oublier ». L’univers décrit par Bido est bien celui des défavorisés qui, quels que soient les crimes, resteront éternellement les premières victimes. En prenant pour décor l’île de Murano, Antonio Bido choisit donc un lieu de périphérie débarrassé du tourisme, des touristes et de toute représentation idyllique, mais qui respire la crasse, l’humidité et la pauvreté. On y croise peu de sourires, juste des gens taiseux, marqués par le quotidien, méfiants lorsqu’ils voient des étrangers faire irruption sur leur territoire. L’antinomie des habitats est caractéristique du fossé entre les individus, entre la pièce vétuste, chambre dénudée et sans fenêtre et l’appartement somptueux d’un comte homosexuel ayant sorti un garçon de la rue pour en faire son gigolo. L’air de rien y toucher, à l’heure où beaucoup de polizieschi pouvaient s’avérer parfaitement réactionnaires (bonjour Mr Lenzi !), beaucoup de gialli se positionnaient clairement à gauche. Comme un Aldo Lado, assez comparable stylistiquement d’ailleurs dans sa sobriété et sa façon d’aborder de manière très réaliste un cadre pour mieux se permettre des glissements, par l’entremise de la fiction, Antonio Bido égratigne les institutions.

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L’Eglise est montrée du doigt comme le lieu de l’hypocrisie, de la pulsion refoulée, parfait refuge des psychotiques en tous genres, garantis d’y être protégés de leurs crimes. L’ironie tranchante d’Antonio Bido s’expose dans ce formidable flash-back où le prêtre – modèle pour les humbles – se remémore la communion eucharistique exercée auprès d’adeptes au regard plein de confiance et d’innocence, ne se doutant de rien. Ce n’est pas la première fois que ce cinéma d’exploitation condamne la domination de l’Eglise, ses exactions – jusqu’aux crimes pédophiles. On se souvient de La longue nuit de l’Exorcisme ou de Who saw her die ? Mais dans Terreur sur la lagune, ce regard ne souffre pas l’ambigüité, la révélation finale se faisant l’écho provocateur d’un constat cinglant. Rien d’étonnant à ce que Bido admire Luis Buñuel tant on le sent jubiler lorsqu’il cède au blasphème.

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Rien ne manque donc à Terreur sur la lagune tous les ingrédients sont réunis de manière presque trop évidente, mais le spectateur s’y sent délicieusement bien, en terrain connu. Faute de chercher à révolutionner le genre, Bido dissémine ses trompe l’œil avec élégance, installe son climat d’entre-deux, le spectateur se prenant totalement au jeu de l’enquête, jubilant lorsqu’il voit les protagonistes écarquiller l’œil et trouver la révélation primitive dans un tableau naïf (oui, comme dans L’oiseau au plumage de Cristal) ou le « T » toujours mal imprimé d’une lettre anonyme. Bido n’oublie pas LA scène originelle à traduire – ce meurtre d’une jeune fille jamais élucidé qui ouvre le film – et le leitmotiv des flashs du héros venant altérer sa perception. Le plaisir renouvelé de ces oeuvres réside dans cette fusion de mystère à résoudre et de puzzle de la mémoire à reconstituer. Antonio Bido fait partie de ces réalisateurs qui, derrière leur modestie, font briller le giallo de ses derniers éclats.

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Le DVD : Le Chat qui fume propose une fois de plus une édition exemplaire, tant par la qualité de l’image et du son que par les suppléments proposés. Jean-François Rauger nous gratifie de ses commentaires éclairés, de la manière dont le travail d’Antonio Bido s’inscrit dans une ère où le giallo n’a plus sa place. Selon lui, Terreur sur la lagune, en plus d’être un giallo respectueux de son climat et de son mystère, fait également œuvre de réflexion sur le genre – sur son fonctionnement, sa raison d’être et sa dimension subversive. Antonio Bido se souvient quant à lui du tournage, des rapports avec l’équipe, avec de multiples anecdotes, et de cette expérience de cinéaste fan du genre lorsqu’il tourna Terreur sur la lagune en 1979. On appréciera d’autant mieux Terreur sur La lagune après avoir écouté Bido en parler qui se rappelle de manière étonnante son travail formel, les techniques employé et un regard extrêmement pertinent sur le genre qui ne laisse jamais rien au hasard – ouvrant de nouvelles perspectives pour une nouvelle vision du film. Il cite volontiers Dario Argento et Alfred Hitchcock, apparaissant régulièrement comme l’exemple parfait du cinéaste cinéphile. En sus, nous avons droit à un petit sujet dans lequel il commente des photos de tournages et un chouette clip réalisé pour illustrer la Danse Macabre de Saint-Saëns. Un bel entretien avec l’acteur Lino Capolicchio vient compléter la galette. Une nouvelle fois, on s’aperçoit de l’amertume de ces artistes regrettant ce que sont devenus les films italiens maintenant, à l’ambition désormais limitée, toujours soumis à leur future diffusion télévisuelle. En plus des cadeaux désormais traditionnels (bande annonces, film en mode vhs, 3 giallos préférés – ici c’est Olivier Père qui s’y colle), l’éditeur nous offre également le CD de la béo de Stelvio Cipriani. Que demander de plus ?

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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