La Amicus reste en mémoire comme la maison de production spécialisée en fantastique qui marcha dès les années 60 dans le sillage de la Hammer pour rivaliser avec ses chefs-d’œuvre. Un peu en vain à vrai dire car contrairement à la firme dont Terence Fisher fut le maître, la Amicus a plus délivré des œuvres mineures au charme fou (c’est déjà beaucoup !)  que de véritables chefs-d’oeuvre. Cependant Asylum, Tales from The Crypt ou encore Le Train des épouvantes, restent parmi les meilleurs films d’épouvante à sketches des années 70 réalisés principalement par deux transfuges de la Hammer, Freddie Francis et Roy Ward Baker. Elle rendit son dernier souffle dans les années 80 avec un Club des monstres attachant mais bien fatigué. La particularité esthétique de la Amicus est d’opposer au gothique qui fit la notoriété de la Hammer un rendu plus réaliste dans une Angleterre qui varie du swinging London à la périphérie de la capitale, plus terne que pop, automnale, loin des couleurs chatoyantes du Fisher des années 50.  Les productions de Milton Subotsky et Max Rosenberg, on les aime pour leur classicisme et le délicieux humour noir de leurs contes macabres, à savourer comme on dévore un recueil de nouvelles.  Rien ne laissait donc présager l’étonnant et inclassable The Mind of Mr. Soames, cette perle cachée qui étonne par sa tonalité dramatique et l’étonnante direction qu’il prend.  Car si The Mind of Mr. Soames est un remarquable film fantastique, il est plus encore un drame humain d’une tristesse rare qui échappe aux codes du genre auxquels il semblait être affilié.

© Powerhouse films

Tout commence pourtant comme un avatar d’un sous-genre fantastique mettant en garde contre les dangers de la science sans humanité et la prétention prométhéenne des chercheurs auquel Frankenstein apporta la première pierre. The Mind of Mr. Soames tire son argument aussi magistral que dérangeant d’un roman de Charles Eric Maine. Voilà 30 ans que John Soames a été gardé dans le coma, depuis sa naissance. Avec son équipe médicale, le pragmatique et déterminé Docteur Maitland a décidé de le réveiller, mais passé le succès de l’expérience, rien ne va se produire comme prévu.  Si The Mind of Mr. Soames installe un suspense quant à l’évolution de son héros, devant passer de l’état de nourrisson à celui d’adulte éveillé, c’est avant tout la tragédie intime de cet homme que la vanité scientifique manipule et détruit qui intéresse Alan Cooke. La fable philosophique l’emporte, rappelant fortement l’extraordinaire Des Fleurs pour Algernon de Daniel Kayes ; Charlie, simple d’esprit, subissait une opération du cerveau lui permettant de décupler ses facultés mentales avant de retomber dans les ténèbres de la déficience mentale : il y avait une erreur de calcul dans la découverte. On ne sera pas surpris d’apprendre que Milton Subotsky et Max Rosenberg rêvèrent longtemps d’adapter ce roman, car l’ombre de Daniel Keyes flotte en effet sur The Mind Of Mr. Soames qui exploite avec la même mélancolie cette idée d’une science – si inexacte – sensée libérer l’être humain et l’enfermant finalement dans sa prison, l’aliénant dans sa mécanique impitoyable.

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Si les médecins ne cessent d’accorder leur attention à son évolution, ça n’est pas pour son bonheur mais pour le succès de l’expérience, le résultat attendu. John Soames n’est qu’un cobaye de plus, un objet d’observation pour le Docteur Maitland, tout autant que pour l’équipe télé qui le filme au jour le jour stigmatisant l’inanité d’une société voyeuriste nourrie par les médias avides de sensations. Cette déshumanisation, Maitland l’incarne lorsqu’il applique étape par étape sa méthode en espérant voir ses résultats aboutir, comme le promet une équation. Pour donner la réplique à l’impérial Nigel Davenport qui ne laisse transparaître que froideur sur son visage, Robert Vaughn impose avec une sensibilité qu’on ne lui connaissait pas son personnage de Docteur Bergen, philanthrope en conflit avec l’indifférence de son époque et de sa caste. Le film devient en effet particulièrement beau et troublant dans le rapport que Soames entretient avec Bergen. Reconnu comme un spécialiste du comportement, ce dernier est appelé comme consultant et va s’opposer rapidement aux méthodes de Maitland, qui va vite chercher à l’évincer. Ce que soutient Bergen est pourtant tellement évident. Bouleversant constat, quel que soit l’âge, s’il y a bien une chose que l’on ne peut refuser à l’homme c’est bien son droit à l’enfance. Maitland veut le faire grandir, lui faire passer des tests logiques, l’apprendre à manger, marcher, le punir quand il désobéit.  Alors que ce dont a besoin John, c’est de jouer, de communiquer ses émotions, et d’amour. Il doit faire des bêtises, manger salement et envoyer catapulter de la nourriture à la tête des médecins. Soames aspire à voir la nature, à étreindre les arbres, ressentir la vie et le monde.

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Evadé du centre, il subira d’emblée le regard des autres. Il ne comprend pas les mécanismes sociaux usuels, la circulation de l’argent, les règles du jeu et se heurte à la violence extérieure. Ce nouveau-né à la taille d’adulte est lâché dans la nature avec son innocence animale. Il se laisse pénétrer par la beauté végétale, son corps élancé plein de gestes gauches et incertains, plein de grâce aussi, tandis que son regard émerveillé s’illumine. Le génial chef opérateur Billy Williams (Gandhi, Le lion et le vent, Un dimanche comme les autres), encore à ses débuts, avait dirigé la photo de Love de Ken Russel l’année d’avant. Il adoptera régulièrement un naturalisme délicat, aux couleurs discrètes assez caractéristiques de certains films anglais des années 70 lorsqu’elles n’entrent pas dans la vivacité pop. Dans The Mind of Mr. Soames, il organise une opposition symbolique intérieurs / extérieurs. D’un côté la clinique surexpose ses teintes froides, en pleine lumière. Et de l’autre paradoxalement, le monde extérieur révèle des teintes particulièrement sombres, grisâtres, pour signifier la transition angoissée d’un monde à un autre, comme une sortie vers la nuit. On peut se demander si Bernard Rose ne s’est pas inspiré de Soames, dans son Frankenstein de 2015, pour composer une créature enfantine, propulsée dans un quotidien menaçant alors qu’elle sait à peine marcher et parler.

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La dimension subversive a beau se draper des archétypes du genre, elle est bien là. A la vision absurde et désopilante du très british Terence Stamp jouant au gamin, on mesure ce que soumet The Mind of Mr. Soames derrière son argument extravagant : une attaque en règle de la société anglaise à travers une éducation stricte en lutte contre toute tentation permissive. Difficile de ne pas lire également en ce Mr.  Soames plein de détresse et de pureté, avec ses pulsions violentes émergeant au contact du mal civilisé, le visage de tous les traumatismes de l’enfance, de tous ceux qu’on a privés de l’âge du bonheur et qui se retrouvent brisés en tant qu’adultes. On n’oubliera jamais ce moment de réveil où John ouvre pour la première fois les yeux : où nous saisissons la terreur de naître au monde. Ces cris de bébé dans un corps de 35 ans, quelle fabuleuse et dérangeante idée. L’opposition entre le savant sans état d’âme, dénué d’empathie et l’humaniste qui se pose comme père et ami de cet orphelin, trahit bien la confrontation de deux formes de sciences qui s’étend à la conception même de l’homme dans son rapport à l’autre, l’égocentrisme ou l’altruisme. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : la réflexion de Montaigne est tout à fait à propos. L’individu se définit-il par la somme de son éducation, de son expérience, de son conditionnement social ou par sa singularité, son moi originel, ses pulsions premières ? Comme l’exprime le « mind » du titre, le film d’Alan Cooke ébauche une réflexion à la fois modeste et efficace autour de « l’âme », de sa nudité et de la manière dont la civilisation lui impose des contraintes oppressives et contre-nature. Mené par un Terence Stamp fabuleux, The Mind of Mr. Soames réussit à être exaltant dans les réflexions qu’il propose et incroyablement émouvant dans son portrait de l’innocence confrontée à la douleur d’exister.

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Très belle copie que celle proposée par Powerhouse Films – Indicator, avec comme toujours des suppléments fort intéressants, à commencer par un commentaire audio de Kevin Lyons créateur du site The Encyclopedia of Fantastic Film and Television  et de Jonathan Rigby auteur de English Gothic: Classic Horror Cinema 1897–2015. Quel bonheur que cet interview exclusif avec Terence Stamp (The Mind of Mr Stamp (2018, 19 mins) qui évoque ses débuts, ainsi que les moments qu’il passa loin des caméras. Dans Memories of Mr Soames (2018, 5 mins), l’acteur Christian Roberts, le chef opérateur Billy Williams, le chercheur John Comfort, and le mixeur John Aldred se souviennent de leur expérience sur le film. En plus de la bande annonce et d’une galerie photo, on trouvera l’indispensable livret papier de 36 pages. L’analyse de Laura Mayne est pertinente, notamment lorsqu’elle évoque les influences évidentes du roman de Daniel Kayes. Des extraits d’interviews de Robert Vaughn, Terence Stamp, Nigel Davenport sont très éclairants, tout comme la comparaison entre le roman et son adaptation. Enfin, comme toujours on lira avec attention les extraits de réception critique de l’époque.

Combo Blu-Ray / DVD édité par Powerhouse films
Les films possèdent des sous-titres en anglais uniquement.

 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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