Akira Kurosawa – “L’Ange ivre” (1948) (Wild Side)

En 1948, avec L’Ange Ivre, Akira Kurosawa réalise son neuvième film, mais, selon ses propres mots, la première œuvre où il se sent libre dans son travail créatif. L’étau de la censure, japonaise et/ou américaine, s’est probablement desserré… un tant soit peu…
Le réalisateur a la possibilité de se concentrer sur un sujet qui lui tient à cœur, sur un monde qu’il veut essayer de décortiquer avec lucidité et en évitant les clichés : l’univers des yakuzas, des membres japonais du « Crime organisé ».
Ce film est l’occasion pour lui de travailler avec l’acteur Toshiro Mifune. La collaboration entre les deux hommes se poursuivra, longtemps. Comme celle avec Takashi Shimura, sorte de Michel Simon nippon avec qui l’auteur de Rashomon tournera plus de vingt films.

L’Ange ivre rencontre un grand succès au Japon, et Kurosawa profite d’une grève à la Tōhō, la maison de production pour laquelle il travaille à cette époque, pour présenter une version théâtrale de son récit avec quelques uns des acteurs du film – dont Mifune et Shimura. La pièce L’Ange ivre est présentée dans plusieurs villes du pays et, là aussi, l’accueil est très positif.

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L’Ange ivre est un médecin tokyoïte, Sanada – Takashi Shimura -, qui se donne pour mission de soigner un yakuza atteint de tuberculose, Matsunada – Toshiro Mifune. Celui-ci, par orgueil, par inconscience, par peur de déroger aux règles du monde fermé auquel il a juré appartenance, refuse les conseils, les ordres du médecin. Ou alors il rechigne, accepte sans réussir à tenir parole. Mal lui en prendra.

Une partie du décor est une grande mare repoussante avec laquelle les protagonistes, certains habitants – adultes et enfants -, sont en contact permanent. Un cloaque constitué d’eau sale et chaude, des détritus divers qu’y déversent quotidiennement des tokyoïtes… On dirait un corps vivant. Malade mais vivant ou, à tout le moins, atrocement fiévreux et agonisant. C’est l’été à Tokyo. L’atmosphère est étouffante, humide, malsaine. Les corps transpirent. Les moustiques pullulent.
La mare est à la fois la cause de maladies que soigne Sanada, comme le typhus qui menace les enfants, et la représentation métaphorique et métonymique du mal qui ronge la société japonaise, son organisation politique et économique. On repérera la figure métonymique dans les travellings de caméra qui glissent du milieu urbain, du personnage de Matsunada, à ce trou noir et purulent d’où émergent des mélodies morbides – la « chanson du tueur » que joue à la guitare un revenant, le yakuza Okada tout juste sorti de prison, et qui se révélera un ennemi de Matsunada et une menace pour Sanada et la femme qu’il cache en son logis.

L’intérêt du film vient de cette atmosphère glauque dans laquelle sont plongés les personnages et que Kurosawa réussit à faire quasiment palper, sentir au spectateur – les odeurs pestilentielles qu’est censée dégager la mare donnent l’impression d’arriver à nos narines. Et des relations très tendues qu’entretiennent Sanada et Matsunada. Les deux protagonistes ont une profondeur, une épaisseur humaine, existentielle, psychologique très fortes.
Sanada est un homme franc, trop franc. Altruiste et protecteur, mais aussi bougon et colérique. Il a manifestement raté sa vie professionnelle, par amour des femmes et de l’alcool, par scrupules déontologiques, aussi, peut-être. Son statut est mis en opposition avec celui d’un collègue qui, plus sérieux et travailleur, est devenu chef de clinique dans la ville, le pays en reconstruction. Son cynisme cache mal cette extrême bonté qui lui fait honneur, mais lui joue aussi des tours. S’il veut prendre soin de Matsunada c’est probablement parce qu’il reconnaît en cet individu marginal quelque chose de lui-même.

Le yakuza aime lui aussi l’alcool et les femmes. Il est présenté comme un malfrat qui n’est pas à sa place là où il est. Dont l’enfance et l’éducation ont été gâchées. Matsunada a conservé quelque chose de profondément humain dans un milieu cruel, impitoyable – c’est Sanada qui l’affirme. Mais personne n’arrivera cependant à le sauver. Il est une sorte de christ ténébreux mais blafard ; un fantôme dont le visage maquillé fait parfois penser à une créature sortie d’un opus de Robert Wiene ; un mort-vivant hanté, poursuivi par ses démons. L’Ange ivre est un beau mixte de film noir à l’américaine et de « kunstwerk » à dimension expressionniste.

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Sanada est manifestement un porte-parole pour Kurosawa. On le comprend lorsque le médecin fustige les méthodes considérées comme « féodales » des yakuzas ; leur sexisme ; la faiblesse et la lâcheté morales dont ils font preuve et qu’ils cachent derrière des apparences grossières et une inexcusable violence physique exercée contre autrui. Lorsque ce médecin condamne le goût pour le sacrifice de ses concitoyens. Lorsqu’il manifeste un progressisme social qui est cependant pensé et compris comme un combat extrêmement difficile et parfois voué à l’échec. Sanada voudrait éradiquer de la société, avec vigueur mais sans grand optimisme, ce cancer que constitue le Milieu. Le Milieu dont les méthodes et la structure sont des restes, des résurgences d’un passé dépassé et à dépasser, et qui se développe funestement et agressivement comme des bacilles dans ce Japon encore en partie en ruines. Matsunada en était un représentant. Incurable, il était probablement condamné à disparaître. Ce monde criminel perdurera peut-être, à travers ceux qui ont éliminé Matsunada et l’ont remplacé. Mais, pour Sanada, l’attention doit finalement être portée sur ces adolescents dont il s’occupe aussi, et qui manifestent une détermination positive, une volonté farouche de vivre, font preuve d’un courage exemplaire, selon ses propres paroles. Ces jeunes qui représentent l’avenir du pays. On pense bien sûr à la jeune fille qui guérit de la tuberculose et avec laquelle Sanada fait un bout de chemin à la fin du récit, en chantant. Et l’on a vu cette affiche publicitaire collée sur un mur, qui vante les mérites de vitamines destinées à donner ou redonner du tonus, à favoriser la croissance et à prévenir le vieillissement.

Kurosawa fait allusion à travers les dialogues au conflit guerrier qui a récemment pris fin, mais ne montre pratiquement pas, sinon symboliquement, le désastre causé par les bombardements de Tokyo et la terrible vie que mènent les habitants de la capitale dans l’immédiat après-guerre. Il ne montre pas la présence américaine – il ne peut le faire d’ailleurs, on en comprend aisément les raisons. Cela dit, vers la fin du film, on aperçoit des bâtiments détruits, et l’on sent, on comprend bien alors en quelle période est située l’action.
Par contre, on voit que les yakuzas évoluent dans un milieu où l’influence de la culture américaine est forte : les clubs où est jouée de la musique jazz, notamment le « Number One ». C’est ce qui fait que certains exégètes, souvent anglo-saxons d’ailleurs, voient en L’Ange ivre une critique de la lourde présence et de la domination américaines faisant perdre au Japon sont identité. C’est le cas de Stephen Prince dans son ouvrage intitulé The Warrior’s Camera – The Cinema of Akira Kurosawa (1999).
Cette vision nous semble intéressante, mais discutable. L’influence de la culture américaine était déjà forte dans le Pays du Soleil Levant avant la guerre. Certes les yakuzas sont utilisés par les Vainqueurs qui occupent le pays après 1945, mais la puissance et la capacité de nuisance de cette organisation criminelle est séculaire. C’est elle, en soi et indépendamment du contexte politique et social, à laquelle s’attaque Kurosawa. Il en témoigne dans son livre Comme une autobiographie, en 1982, quand il parle de son différend avec le coscénariste Keinosuke Uegusa quant à la manière de représenter les yakuzas. Il ne faut pas sous-estimer, enfin, la déclaration d’amour que fait Kurosawa, avec cette œuvre, au cinéma occidental, comme nous l’avons évoqué plus haut : et principalement aux films de gangsters hollywoodiens. Et il faut savoir que la chanson qui clôt significativement le film sur une note positive est une chanson populaire japonaise datant de 1947 : La Colline qui donne sur le port (Minato no mieru oka).

Le Blu-Ray proposé par Wild Side présente la meilleure image à ce jour, permettant de découvrir le film dans des conditions optimales. Si le film à clairement subi les ravages du temps, il paraît désormais difficile de faire mieux. Malgré ses rayures – pas si nombreuses d’ailleurs – et son image pas toujours stable, cette version est la plus satisfaisante. De plus, elle n’abuse pas du DNR et conserve le grain origine. La piste sonore est correcte.

Pas mal de suppléments intéressants viennent compléter le film. Le documentaire japonais “Akira Kurosawa contre Toshiro Mifune” ne parle pas que des rapports entre le cinéaste et l’acteur. Il s’attarde sur la collaboration de Mifune et de Kurosawa en revenant sur les débuts de Mifune avant sa rencontre avec le cinéaste. Y sont abordés l’importance de la musique et des décors, notamment lors d’un entretien avec Yoshiro Muraki. Jean Douchet, quant à lui, dans un entretien d’une dizaine de minute résume la carrière de Kurosawa et tente de dégager toute la singularité de L’Ange ivre et le grand sens de la mise en scène de Kurosawa. Enfin, le livret de 50 pages de Charles Tesson, en plus d’être richement illustré, affine un peu les dires de Jean Douchet, évoque toute la genèse du film, l’importance de la quête rédemptrice en quoi L’Ange Ivre constitue une transition dans l’oeuvre de Kurosawa. 


(Nous remercions Tomomi Suzuki qui nous a donné des informations sur l’affiche publicitaire vue dans le film, et sur la chanson intitulée
La Colline qui donne sur le port).

A propos de Enrique SEKNADJE

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