Jean-Pierre Le Goff – “Malaise dans la démocratie”

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » Cette maxime prononcée par Albert Camus lors de son discours de Suède en 1957 demeure brûlante d’actualité. En effet, les attentats de Paris ont rappelé aux habitants de ce pays la réalité dramatique de l’histoire du monde. Devant de tels événements aussi désarmants, la paralysie prédomine : l’émotion et les bons sentiments réconfortent mais ne permettent pas de comprendre ce fanatisme meurtrier.

Jean-Pierre Le Goff, en sociologue confirmé, tente de tirer les leçons des évolutions de notre société démocratique et individualiste pour les mettre en perspective avec ces événements.

Pour lui, la révolution culturelle des années 1960 a façonné la société française actuelle. Certes, d’autres faits ont contribué à cette évolution, la mondialisation ou encore l’intégration européenne. Néanmoins, l’individualisme, tel qu’on le voit à l’œuvre, découle de ces années-là. Son essai se propose de décrire ce nouveau type d’individualisme et d’analyser son impact sur la société.

Les écrits de Tocqueville ont montré que la recherche de la liberté et de l’émancipation individuelle sont inhérents d’une société démocratique. Mais l’individualisme décrit par Tocqueville est contenu grâce à différentes structures (les associations par exemple) évitant ainsi une désaffiliation des individus. Cette forme d’individualisme, balancée entre des aspérités contraires, permet, malgré tout, la structuration d’une société. Or, Jean-Pierre Le Goff identifie un tournant dans les années 1970 pour cet individualisme refréné. « Tout un courant intellectuel considère le développement du souci de soi, du bien-être individuel, des sports et des loisirs…comme le progrès indéniable d’une démocratie pacifiée, débarrassée de toute idéologie ? » Dès lors, plus rien n’empêche cette génération, souvent issue de la contre-culture des années 1960 (c’est là le paradoxe), de transmettre ses valeurs et ses pratiques au reste de la société. L’auteur dresse un idéal-type de ce phénomène dont la figure du bourgeois-bohême constitue le modèle par excellence. On y trouve, pêle-mêle, la recherche paradoxale et variant selon les temporalités de la performance et de l’harmonie ; le désengagement politique et la vision consumériste des associations ; la valorisation des autres cultures ou encore la prédominance des sentiments et des émotions.

Après cette constations, l’auteur s’intéresse à l’infusion de ce nouveau paradigme au sein de différentes institutions. Le système scolaire, tout d’abord, dont ses évolutions pédagogiques ont, paradoxalement, contribué à son délitement. « L’autonomie préconisée par les nouveaux pédagogues n’a plus rien à voir avec celle de l’ « autonomie de jugement » inséparable de l’instruction, marquant le passage de la minorité à la majorité selon l’idéal des Lumières ; elle s’applique à l’enfant dès son plus jeune âge et est devenue synonyme d’une libération de l’enfant de la contrainte et de la frustration. » Il poursuit avec le monde du travail où les critiques du taylorisme et la volonté d’une autonomie ont conduit à l’introduction des notions de performance et d’objectifs. Ces injonctions, couplées à un chômage de masse, isolent l’individu dans son travail conduisant à une déshumanisation et une nouvelle forme de servitude plus pernicieuse qu’auparavant. Il poursuit son étude avec les nouvelles modalités de la fête reprenant à son compte les traces de Philippe Murray et de son Homo-festivus. Les fêtes seraient devenues un modèle de transgression « banalisée et assistée, s’intégrant au mode de fonctionnement d’une société utilitariste et hygiéniste comme autant de moments cathartiques permettant aux individus d’éprouver des émotions liées à l’excès sans avoir nécessairement à en payer le prix ». Il s’en suit un tableau exhaustif des différentes typologies des fêtes institutionnalisant une contre-culture.

Enfin, il dresse un panorama des nouvelles formes de spiritualité. Sur un ton sarcastique, il décrit ce qu’il appelle « un bazar psychologique et spirituel » empruntant tantôt des notions de psychologie tantôt des embryons de religiosité diffuse.

Après La fin du village, Jean-Pierre Le Goff reprend ses observations en formalisant et en structurant son propos. Son essai, quoique peu confiant dans l’avenir, décrit avec précision les ressorts de la société française. Indispensable pour comprendre ce qui se joue dans les fractures françaises.

Malaise dans la démocratie

de Jean-Pierre Le Goff

Editions Stock

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