Octobre 2001, tandis que les États-Unis peinent à se remettre du choc que furent les attentats du 11 septembre et que le pays entre dans une période de bouleversements majeurs (intervention en Afghanistan, paranoïa de l’Anthrax, suivies quelques mois plus tard de la seconde guerre du Golfe et de la controverse autour des « preuves » de l’existence d’armes de destruction massive irakiennes…), Richard Kelly, un jeune cinéaste de vingt-six ans, dévoile son premier long-métrage, tourné pour à peine plus de 5 millions de dollars. Réunissant une génération d’acteurs alors débutants (Jake et Maggie Gyllenhaal, Jena Malone, Seth Rogen pour son premier rôle au cinéma…) et certaines figures phares des années 80 (Drew Barrymore, également productrice du film, Patrick Swayze…), Donnie Darko se présente comme le récit apocalyptique et désenchanté des tourments d’un adolescent en conflit avec sa famille et son entourage. On y suit le destin de Donnie (rôle préalablement convoité par Mark Wahlberg, Vince Vaughn et Jason Schwartzman, finalement interprété par Gyllenhaal), teenager intelligent mais perturbé de seize ans vivant dans un quartier sans histoire qui, après avoir survécu à un mystérieux accident impliquant un réacteur d’avion, va peu à peu sombrer dans la folie au contact de Frank, terrifiant lapin géant, annonciateur de la fin du monde prochaine, le poussant à accomplir sa destinée… Carlotta propose de se replonger dans ce film culte en ressortant dans les salles obscures ses deux versions, son montage cinéma et sa director’s cut rallongée de vingt minutes.

© Copyright Newmarket Films – 2001

En antidatant son récit au mois d’octobre 1988, en pleine période électorale opposant le démocrate Michael Dukakis au républicain George Bush, Kelly prend le parti de traiter de la fin de l’ère Reagan, de l’Amérique toute-puissante, des années fric et réussite, période ultra-libérale dans laquelle les États-uniens camouflent leur malaise en se tournant vers des croyances new-age ou sous des tonnes d’antidépresseurs, bien à l’abri derrière les murs immaculés de leurs maisons trop bien alignées. L’évocation de cette fin de décennie 80 et de l’arrivée proche des 90’s, que le réalisateur qualifie de « violente gueule de bois […] la Guerre du Golf et Kurt Cobain se profilant à peine à l’horizon »(1), permet à ce dernier de s’amuser à faire craquer le vernis des apparences et d’en révéler les tourments cachés, déjà bien présents. Ainsi, une école privée adepte de l’uniforme stricte cache en son sein des élèves mal dans leur peau, auto-destructeurs ou cocaïnomanes, une jeune fille sage se révélant victime d’un horrible drame familial et une bigote fanatique prenant les atours d’une professeure stricte mais fréquentable. En quelques scènes introductives et elliptiques, enchâssées les unes dans les autres par des fondus au noir, le réalisateur vise à dépeindre une société bien sous tous rapports, afin de mieux faire éclater tous les a priori par la suite. Un personnage cristallise à lui seul cette idée sous-jacente, celui de Jim Cunningam, introduit à contre-jour auréolé d’un halo de lumière, tel une icône byzantine et interprété par Patrick Swayze, qui livre peut-être la meilleure prestation de sa carrière. Leader (gourou?) d’une entreprise visant à promouvoir le développement personnel en éliminant tout sentiment négatif ou influence néfaste de son existence, se mettant en scène dans des vidéos involontairement hilarantes, qui dissimule une deuxième vie autrement plus sordide. Derrière le golfeur amateur donneur de leçons se cache un monstre bien plus terrible que les simples œuvres « dégénérées » ou « pornographiques » (livres ou films) qu’il dénonce à longueur de VHS. La censure se révèle ainsi signe d’une société hypocrite à l’agonie, gangrenée par l’obscurantisme. Gorgé de références bibliques et ésotériques, évoquant aussi bien L’Apocalypse de Saint-Jean que Le Livre des Morts Tibétain (obsessions qui parcourront toute la courte carrière du cinéaste et qui trouveront leur point d’orgue dans le formidable et mal-aimé Southland Tales), Donnie Darko mêle mysticisme et satire sociale, opposant la recherche de la performance et de la perfection à tout prix, à la poésie du tâtonnement et de l’erreur, s’inscrivant ainsi dans une tradition du fantastique et de l’étrange à tendance humaniste.

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Si l’on a souvent cité l’influence (avérée) de David Lynch sur le long-métrage (le décor de banlieue faussement paisible évoquant Blue Velvet, la vieille femme distillant des messages cryptés et prophétiques renvoyant à la Dame à la Bûche de Twin Peaks), sa vision d’un surnaturel éminemment politique invoque un autre immense auteur du petit et du grand écran (il a scénarisé La Planète des singes, de Franklin Schaffner) : Rod Serling et sa Quatrième Dimension. Véritable fan de la série, Richard Kelly, qui adaptera l’un des épisode (lui même tiré d’une nouvelle de Richard Matheson) à l’occasion de son dernier film en date, le passionnant bien qu’inégal The Box en 2009, puise dans l’univers du créateur, la plupart de ses motifs récurrents et obsessions. Le temps comme menace inéluctable (le compte à rebours, basé sur un cycle lunaire, énoncé par Frank, les nombreux plans sur des horloges…), le mirage trompeur des apparences (l’œil et le miroir reviennent à d’innombrables reprises), même le symbole de la spirale, présent sur le réacteur d’avion, rappelle le générique du show télévisé culte. La culture populaire des 80’s demeure, évidemment, au centre des références (la bande originale réunissant Tears For Fears, Joy Divison ou Echoes and the Bunnyman, le montage clippé et volontairement un peu daté de certaines séquences, une séance d’Evil Dead au cinéma, l’un des amis du héros déguisé en Hulk Hogan…), faisant du long-métrage un précurseur du revival (peut-être déjà obsolète) des années 2010, tendance Super 8 ou Stranger Things. Pourtant, loin de borner ses clins d’œil à une simple escapade en vélo un soir d’Halloween (Tonton Steven et son E.T. ne sont pas loin), le réalisateur va piocher dans d’autres sources moins geeks. Ainsi, la littérature fantastique (Stephen King bien sûr, l’image de Donnie arpentant les couloirs du lycée une hache à la main, renvoyant inévitablement à Shining), ou plus classique (Richard George Adams à travers son livre Watership Down, lui aussi pétri de symbolique religieuse et de lapins s’opposant à leur condition, au cœur de nombreuses scènes ajoutées dans la version longue), et le cinéma américains des années 50 (l’ami imaginaire aux grandes oreilles évoquant Harvey avec James Stewart) sont également de la partie. De par son nom, original et évocateur, et sa dimension de martyr sauveur du monde (l’évocation de La Dernière tentation du Christ de Martin Scorsese n’est pas anodine), le protagoniste se pose en véritable super-héros messianique, comme tout droit issu d’un comic book, tandis que ce plan sur un œil crevé convoque le fantôme de Luis Buñuel (grand pourfendeur de l’hypocrisie des classes aisées) et de son Chien Andalou, élargissant encore le spectre des inspirations de Donnie Darko. Cette manière de s’éloigner d’une simple pop-culture cannibale et stérile, ne se nourrissant que de ses propres références, aujourd’hui plus que jamais en vogue à Hollywood, affiche le même constat que le récent Under The Silver Lake. Pourtant, contrairement à David Robert Mitchell, Richard Kelly ne se sent pas obligé de cracher dans la soupe qui a bercé sa jeunesse et ne se croit pas plus malin que les codes qu’il emprunte.

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Période propice aux bouleversements, l’adolescence, ses désirs et son mal-être, sont au cœur du film, des excellents dialogues (à l’instar de cette scène très drôle où le héros et ses amis s’entraînent à tirer à la carabine en dissertant sur la vie sexuelle des Schtroumpfs) aux séquences de confessions, assez intimes, à sa psychanalyste (interprétée par Katharine Ross, Elaine Robinson du Lauréat, autre film de teenager culte et révolutionnaire), tout tend à faire des tourments du jeune adulte la véritable cause de ses visions prophétiques. Sa peur de la solitude et ses questionnements sur le sens de la vie sont accentuées par la director’s cut (mauvais choix de termes, puisqu’il s’agit plus d’une version rallongée, Kelly ayant précisé que le montage sorti au cinéma le satisfaisait pleinement), certains échanges s’y avérant plus suggestifs, quitte, malheureusement, à alourdir le propos et à frôler une vision purement religieuse et christique rompant avec l’ambiguïté et les zones d’ombre du récit. Autour de lui, une jolie nouvelle, une amoureuse timide et secrète, des « bullies » bas du front, une prof libertaire, renvoient à tous les clichés de teen movie vieux comme le monde (ou du moins, comme John Hughes). À l’inverse du protagoniste (libre tant dans ses paroles que dans ses actes), le monde des adultes semble cloisonné, restrictif, la censure gagnant du terrain (à l’instar de cette professeure voulant absolument interdire le livre Les Destructeurs de Graham Greene) et les moralisateurs tendant à brimer les libertés dans une volonté d’aseptiser les rapports humains, or le réalisateur (lui-même très jeune au moment où il tourne le film) prend position pour le souffle punk et anar de son héros. Plus les pulsions seront brimées, moralement condamnées, plus la réaction sera violente, Donnie inscrit ainsi « They Made Me do It » après avoir vandalisé le lycée. Ce dernier perçoit en Frank son propre désir (besoin?) de destruction, sa pulsion de mort (il se déguise d’ailleurs en Grande Faucheuse à l’occasion de la fête d’Halloween). Les messages sibyllins, les visions de lapin prophète, les prémonitions lui viennent dans son sommeil ou lorsqu’il est sous hypnose, son inconscient prenant ainsi le pouvoir, lui ouvrant par là même une porte vers une Twilight Zone, un monde transcendantal allant à l’encontre des préceptes de Jim Cunningham. De fait, la haine, la peur mais aussi l’alcool, la drogue et « le sexe avant le mariage » étant, selon le gourou, à proscrire, toute passion adolescente (parfois destructrice), toute source de plaisir, mais également tout moyen de faire surgir le « ça », indispensable à la création artistique, se retrouvent prohibés. Imaginaire et destruction étant ici intimement mêlées, l’art et le feu se muent alors tous deux symboliquement en révélateurs des vérités cachées. Ainsi l’écran d’un cinéma affichant l’image de sa prochaine « mission » donne à l’adolescent, semi-conscient, accès aux secrets inavouables du personnage interprété par Patrick Swayze, en conséquence, l’incendie qu’il provoque met à jour le véritable visage du criminel aux yeux du monde qui l’idéalisait tant, les flammes venant mettre en lumière ses plus funestes non-dits. Comme Fight Club sorti l’année précédente, Donnie Darko est un film millénariste, nihiliste et, finalement, mal compris. Si le long-métrage choc de David Fincher relève plus de la fable houellebecquienne traitant de la perte de repères de l’homme occidental contemporain, que du simple et puéril pamphlet anticapitaliste à twist, le galop d’essai de Kelly, quant à lui, dresse le portrait d’un jeune homme seul et mélancolique (les premiers plans dévoilant Jake Gyllenhaal seul, contemplant la ville depuis les hauteurs sont assez symptomatiques) qui trouve dans l’auto-destruction la force empathique d’aider son prochain, de se réconcilier avec sa mère, d’aider une jeune fille à reprendre confiance en elle et de trouver l’amour. Sous ses airs de fable apocalyptique geek, se cache une chronique bouleversante d’un ado qui cherche sa place dans un monde sombrant dans la folie et l’entraînant dans l’abîme.

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(1) Interview de Richard Kelly présente en bonus sur l’édition DVD de Donnie Darko, Metropolitan Filmexport, 2002

 

 

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A propos de Jean-François DICKELI

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