Lucio Fulci – « L’Emmurée Vivante » (1977)

Si le giallo demeure principalement associé aux noms de Mario Bava (celui qui l’a inventé) et de Dario Argento (celui qui l’a popularisé), Lucio Fulci pourrait en quelque sorte figure de troisième homme. À la fois parce qu’il s’est essayé au registre à plusieurs reprises, mais surtout parce que plusieurs de ses gialli figurent parmi le haut du panier de sa filmographie. Sur un laps de temps somme toute assez court (ce qui ne l’empêche pas de tourner Beatrice Cenci et Obsédé malgré lui à la même période), il signe Perversion Story (1969), se lançant ainsi un an plus tôt que son compatriote Argento (L’oiseau au plumage de cristal, 1970), rejoint peu après par Le Venin de la peur (1971) et La Longue nuit de l’exorcisme (1972), soit deux œuvres hissant le cinéaste au sommet de son art, laissant ensuite cinq années s’écouler jusqu’à sa quatrième incursion giallesque : L’emmurée vivante. Réalisé en 1977, alors que le genre vient de connaître son pic de popularité avec Les Frissons de l’angoisse (1975), le film vient après des essais divers pour un metteur en scène touche à tout, capable de se lancer dans une adaptation de Jack London avec Croc Blanc en 1973 (puis une improbable suite dans la foulée, Le Retour de Croc-Blanc en 1974) avant d’aller signer un western nihiliste et ultra violent avec l’excellent Les Quatre de l’apocalypse (1976) ou encore un drame méconnu avec Edwige Fenech, La Pretora (rebaptisé On a demandé la main de ma sœur dans notre cher hexagone). Sette note in nero, peut se lire comme la conclusion de la première partie de carrière du réalisateur, tandis que la seconde se distinguera davantage par ses incursions dans le cinéma de morts-vivants, qui lui permettront de connaître le succès à échelle internationale.1959, alors qu’elle n’est qu’une enfant en sortie scolaire à Florence, Virginia assiste au suicide de sa mère du haut d’une falaise en Angleterre au moyen d’une étrange prémonition. Des années plus, désormais adulte, Virginia Ducci (Jennifer O’Neill, la même que celle l’on a pu voir chez Howard Hawks dans Rio Lobo et Robert Mulligan dans Un été 42) a la vision d’un meurtre tandis qu’elle passe dans un tunnel. L’un des murs de la maison de son mari abrite un cadavre. Avec l’aide d’un spécialiste du paranormal, elle explore la demeure et finit par tomber sur un squelette. Dévoiler ce secret au jour s’avère un geste funeste…

Les Films du Camélia 2019

Au moyen d’une double introduction (entrecoupée d’un générique tranchant délibérément avec la tonalité générale tout en rappelant le goût du décalage propre à son auteur), Lucio Fulci par sa seule mise en scène, crédibilise son postulat (lequel en d’autres mains pourrait parfaitement tomber dans le ridicule) et inclus le surnaturel en tant que donnée objective de l’intrigue. Première partie de l’exposition partiellement délocalisée, où s’entrechoquent deux actions simultanées, semblant communiquer entre elles telles un dialogue muet. La force du montage étant alors de désynchroniser musique et texte à la fois dans le but de retranscrire le chaos de l’héroïne mais également parvenir d’un même geste à harmoniser les images et ainsi fluidifier la progression de la séquence. La chute de la mère du haut d’une falaise nous renvoie (sciemment ou pas) à la fin de La Longue nuit de l’exorcisme, comme si ce nouveau giallo avait besoin de se connecter d’entrée avec son prédécesseur, film avec lequel L’Emmurée vivante contient d’autres filiations, à commencer par la présence au casting de Marc Porel (Le Clan des Siciliens, La Horse), cette fois-ci employé dans un rôle d’une tout autre nature, celui d’un psy. Surtout et cela apparaît avec plus de netteté au cours de ce que l’on pourrait qualifier de seconde mi-temps introductive, la deuxième vision de Virginia, la première à l’âge adulte. D’un point de vue esthétique, Fulci emprunte alors autant aux couleurs éclatantes caractérisant le rêve érotique mettant en scène Florinda Bolkan et Anita Strindberg dans Le Venin de la peur, qu’au réalisme brutal hérité de Non si Sevizia un Paperino (le VRAI titre de La Longue nuit… à la signification bien différente, mais on se répète), traçant un trait d’union entre deux œuvres antérieures, opérant une sorte de fusion. Une approche permettant de rationaliser l’irrationnel à l’écran en invitant le surnaturel dans le réel tel une projection déformée ou le prolongement perturbé de celui-ci. Le visage de Jennifer O’Neill s’intercale par le montage entre deux esthétiques de prime abord opposées, faisant à la fois office de liant tout en créant une sensation de faux effet Koulechov aussi fascinante qu’impactante. Ces prémisses du récit posent les contours esthétiques de l’œuvre ainsi que son leitmotiv narratif, les prémonitions.

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Lucio Fulci réfrène quelque peu le sadisme et la grande violence graphique auxquels il s’est souvent adonné, pour aller sur un terrain étonnamment plus psychologique, pouvant donner l’impression sinon d’un film plus classique, au moins d’une œuvre accessible d’un plus grand nombre. Il fait de son protagoniste un objet d’étude à l’intérieur de l’intrigue (au sens propre et figuré), réutilisant à des fins de suspens, multiples détails entrevus durant ses « hallucinations », autant comme des indices pour l’enquête que pour la remise en cause de leur véracité par certains personnages secondaires, dédoublant de ce fait régulièrement les perspectives. Surtout le cinéaste fait cohabiter tel un défi, un jeu, des climax formels visant une forme de sidération pure, avec des dialogues très explicites, à la teneur autrement plus théorique, testant une compatibilité de styles, intensifiée par la dualité des horizons esthétiques évoqués précédemment. L’ambivalence de ce traitement recèle une vertu autre que son éventuelle originalité, elle fait naître un sentiment de doute constant chez le spectateur, l’amenant à régulièrement reconsidérer ce qu’il voit ou croit voir, rendant ce qui, par essence, devrait être prévisible, peu à peu imprévisible. Un mot pour finir sur l’excellente bande-son composée par le trio Fabio Frizzi, Vince Tempera et Franco Bixio, popularisée des années plus tard par un admirateur du réalisateur qui ne s’en est jamais caché, à savoir Quentin Tarantino réutilisant à deux reprises le thème emblématique du long-métrage pour les besoins de Kill Bill Volume 1, d’abord tel quel lors du réveil de la mariée à l’hôpital puis sur la piste Ode to Oren Ishii en ajoutant par dessus la voix de RZA. L’Emmurée vivante, s’apprécie comme un excellent thriller habile et maitrisé, intense et haletant, détournant discrètement les figures attendues  aussi bien sur le plan visuel que narratif. Il effectue surtout une étonnante synthèse regroupant plusieurs facettes de son auteur, mais aussi à l’image de visions dont on ignore longtemps si elles sont passées, présentes ou futures, le film préfigure ses incursions à venir dans le cinéma fantastique et sa filmographie des années 80.

 

 

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