René Clair – “C’est arrivé demain” (1944)

 

1896. Le jeune Larry (Dick Powell) rêve de devenir journaliste à l’Evening News. Lors d’une soirée arrosée, il rencontre un vieil archiviste, Pops, à qui il fait part d’un souhait un peu irrationnel, celui de connaître l’avenir. Un soir, au sortir d’un numéro de voyance tenu par le fabuleux mage Cigolini et sa tout aussi fabuleuse nièce Sylvia (Linda Darnell), Larry croise Pops, qui lui remet le journal du lendemain…

Fort de cet avantage, Larry va d’abord courir de succès en succès, sans le moindre scrupule, et en oubliant que ce don est à double tranchant. On se souvient que la malédiction de la divinatrice Cassandre était de n’être crue de personne, quand celle d’Œdipe fut de lutter toute sa vie, et sans succès, contre les prédictions de la Pythie. Le savoir, la connaissance ne sauvent ni de l’incrédulité, ni de l’impuissance. Axiome secret dont Larry va faire les frais, bien incapable qu’il est d’influer sur le destin.

Impossible de voir ce film sans songer à Frank Capra, qui s’était longuement intéressé au scénario[1]. Ce mélange de fantastique, de douceur, et de quasi merveilleux rappelle forcément l’univers du père d’Horizons perdus, jusqu’à certaines lignes de dialogues, telles ce « Personne ne croit aux miracles, de nos jours. » Rien à retirer au mérite de René Clair, cependant, dont le deuxième court-métrage était déjà un film de science-fiction (Paris qui dort, 1924) et dont l’œuvre regorge de pépites (entre autres le très surréaliste Entr’actes[2], où l’on peut voir Marcel Duchamp et Man Ray jouer aux échecs sur les toits de Paris). Sa mise en scène de C’est arrivé demain est sobre, élégante, et parfois gracieuse.

©Théâtre du Temple distribution

Impossible aussi de ne pas s’étendre sur Linda Darnell, et son léger strabisme divergent, cette manière qu’elle a de plisser les yeux, avec ses cils longs si longs. Actrice de toutes les légendes, de toutes les conquêtes, notamment celle de Joseph L. Mankiewicz, qui se serait inspiré d’elle pour La Comtesse aux pieds nus. La légende, justement, veut qu’elle ait souffert de pyrophobie. Lors de la plus belle scène du film, alors que Larry vient de la sauver de la noyade, ils se réchauffent devant un feu de cheminée, et René Clair a l’idée de placer la caméra à l’intérieur de l’âtre. Curieuse résonance avec la vie, comme un malicieux tour du destin, puisque Darnell mourut des années plus tard des suites d’un incendie.

[1] Ce scénario sera aussi adapté sous forme de série en 1996 : Demain à la une.

[2] 
La partie est interrompue par un jet d’eau – l’arroseur n’est autre que Francis Picabia.

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A propos de Pierre-Julien Marest

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