« Un jour d’été comme tant d’autres ». La rosée perle sur les roseaux immobiles, les rayons du soleil filtrent à travers les feuillages, la brume se lève lentement. Alors que la caméra recule, elle laisse apparaître un lac qui émerge du flou du noir et blanc. Ce théâtre bruissant – épicentre du film – est envahi dès l’aube par des acteurs d’un type particulier. Renards, loutres, piverts et coqs de bruyère y folâtrent avec insouciance. Les premières images de La Grande Aventure pourraient sembler trompeuses tant elles sont empreintes de beauté et de légèreté, à l’instar de ce gros plan sur une toile d’araignée qui transfigure les gouttes de pluie en un bijou de cristal. Et pourtant. Le cinéaste, quoiqu’ébloui, ne se départit pas d’un regard lucide sur la faune et le fonctionnement sans concession de la nature. La loi du plus fort y prévaut, et le retour du jour marque pour chaque animal une victoire momentanée sur le danger et sur la mort.

Si le film d’Arne Sucksdorff débute comme un documentaire, il emprunte tout compte fait le chemin de la fiction pour évoquer le monde animal et ses relations – essentiellement conflictuelles – aux hommes. C’est cette hésitation continuelle entre les genres qui fait de La Grande Aventure un film si singulier : la beauté stupéfiante des images, l’immersion au sein de la vie animale et de son environnement, la représentation de ses lois inflexibles et de sa cruauté font songer aux meilleurs documentaires, tandis que la trame narrative, même ténue, soutenue par la musique et le montage, infléchissent le film vers la fiction. On a du mal à croire que Charles Laughton ne s’est pas par endroits inspiré du film de son confrère suédois tant certains plans de La Nuit du Chasseur – sorti un an plus tard – semblent calqués sur ceux de La Grande Aventure.

Copyright Malavida

Du reste, comme pour brouiller encore davantage les pistes, le réalisateur mêle dans son œuvre les tons les plus variés : le sentiment du tragique et de la fatalité cohabite avec une forme d’humour proche du cartoon ou du conte animalier, de Bambi aux Trois petits cochons, en passant par Pierre et le Loup. Sur le mode du pastiche décalé, le film donne à voir trois petits renards en prise avec un fermier prêt à tout pour protéger son poulailler. De même, le loup du conte de Prokofiev est ici remplacé par un lynx, tout aussi menaçant.

L’alternance du jour et de la nuit structure le film à la manière d’une modulation musicale. Ce passage du mineur au majeur s’incarne dans la succession de moments de tension et de séquences plus espiègles. Toutes les nuits se joue le drame de la survie qui pourrait se résumer à la question : « manger ou être mangé ». C’est ainsi qu’une scène de poursuite entre un chien, un renard et un lynx donne lieu à un drame nocturne d’une intensité incroyable. Ces scènes de poursuite ou de dévoration sont dramatisées via un montage alterné qui permet d’en être le témoin direct et qui met en lumière toute leur violence. La musique contribue aussi à la théâtralisation du monde animal, théâtralisation qui flirte par moments avec l’anthropomorphisme. Alors que la nuit, la musique se fait inquiétante ou haletante, le jour, les facéties des animaux sont accompagnées par une partition sautillante et enlevée. A la cadence du jour et de la nuit se superpose le cycle des saisons, qui vient lui aussi rythmer le film.

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La Grande Aventure dépeint la dureté du règne animal. Pour autant, le réalisateur semble prendre nettement parti pour les animaux. Les hommes, eux, apparaissent souvent dans l’histoire comme les véritables brutes, à l’exception des enfants. La trogne effrayante du pécheur semble témoigner de sa sauvagerie, tout comme la manière avec laquelle il cherche à piéger la loutre. La séquence de la messe de Noël est à cet égard éloquente : l’usage de plans alternés permet de contraster les visages blasés des fidèles qui chantent à l’église avec les jeux des loutres dans la neige. C’est à se demander si le véritable miracle de Noël n’a pas lieu dans la nature… Cet émerveillement face à la nature et à ses prodiges conduit par moments au vertige, lorsque la caméra semble adopter le point de vue des animaux ou même des éléments, dans un mouvement d’empathie d’un onirisme fou.

A propos de Sophie Yavari

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