2/2 Edward Yang – “A Brighter Summer Day” (1991)

Suite d’une première partie consultable ICI

 

Bien que A Brighter Summer Day propose une très riche galerie de portraits, Xiao S’ir – dont on rappellera que son nom de famille est Zhang – est le personnage central. C’est un collégien d’environ quatorze ans. Son parcours est celui d’un apprentissage – le film est une Coming-Of-Age story -, et d’une dérive tragique.
Edward Yang a introduit des éléments autobiographiques dans son œuvre. Ce qui relève de son vécu personnel, et ce qu’il a pu apprendre, connaître plus indirectement – au temps de sa jeunesse et concernant le temps de cette jeunesse. Son propre père a par exemple vécu une situation comparable à celle du père Zhang – et il a définitivement quitté Taïwan pour cette raison. Xiao S’ir n’est pas Edward Yang – de son vrai nom Yáng Déchāng. Mais il est intéressant de voir comment il semble émaner du dispositif énonciateur mis en place par le réalisateur, du hors-cadre auquel appartient celui-ci. Au début de A Brighter Summer Day, Xiao S’ir se trouve dans un espace dédié à la réalisation de films. Il observe, en catimini, avec son ami Cat, un tournage qui a lieu dans un grand studio-hangar. Surpris, il s’enfuit en subtilisant la lampe torche du gardien des lieux. La raison manifeste de ce vol pourrait être la volonté d’avoir une source de lumière lui permettant de lire ou d’écrire dans le petit cagibi obscur lui servant de chambre à coucher, au domicile de ses parents. Mais il y a une autre raison, qui trouve son origine moins précisément dans la diégèse. La lampe torche va permettre à Xiao S’ir de voir et de montrer aux spectateurs des choses qui n’auraient en quelque sorte pas pu être vues s’il ne l’avait pas eu en sa possession pour les éclairer un tant soit peu. Beaucoup d’événements du film se passent entièrement ou partiellement dans l’obscurité. Parce que la nuit est tombée. Parce que l’électricité est coupée – c’est souvent le cas. Parce qu’il ne faut pas les voir, ces choses ! Pour Xiao S’ir et sa famille, il y a bien une difficulté à saisir ce qui se passe dans le monde environnant. Le jeune garçon a des problèmes de vue. Ses parents n’ont pas les moyens de lui acheter des lunettes, alors il reçoit un traitement sous forme de piqûres hebdomadaires. La radio de la famille Zhang fonctionne mal.
Dans un texte sur A Brighter Summer Day où il voit Xiao S’ir comme un « guide » pour le spectateur, le rédacteur du blog The Vanishing Street a cette jolie et juste formule à propos de la lampe torche : « Finally, when he has seen enough, Xiao will return the instrument to the studio » (1). C’est effectivement ce qui se passe, même si ce geste n’est pas clairement volontaire.
Un autre élément qui participe de cette situation du jeune homme présenté comme instable, ayant du mal à se situer dans son temps et son environnement, est le fait qu’il n’a pas de montre. C’est en tout cas ce que remarque le membre d’un gang à un moment du récit. On mentionnera ici, mais rapidement, que la famille Zhang a un gros problème avec les montres.

A BRIGHTER SUMMER DAY © 1991 KAILIDOSCOPE Tous droits réservés.

La particularité de Xiao S’ir est, on l’a dit, qu’il n’appartient pas à un gang. Si l’on se réfère à ce qui est dit au début du film, on peut imaginer que sa situation est ou pourrait être de ce fait encore plus difficile que pour d’autres adolescents concernant la construction d’une identité et l’acquisition d’un sentiment satisfaisant de sécurité. Mais on pourrait aussi imaginer que sa famille – la seule sur laquelle le cinéaste se concentre – lui apporte ce que d’autres familles n’apportent pas à leurs enfants. Le père Zhang et sa femme sont cependant dans une situation difficile, précaire, professionnellement et donc économiquement parlant. Cette situation n’aide probablement pas à instaurer un climat d’autorité positive et de sécurité favorable au bon développement de la personnalité de Xiao.

Le personnage est construit de façon intéressante. De prime abord et au début du récit, Xiao S’ir n’a rien d’un voyou. Il a l’air sage, poli. C’est un garçon mignon qui ne se donne pas des airs de dur. Et pourtant, on apprend et on comprend que quelque chose en lui le pousse vers la délinquance ; on observe une évolution négative le concernant. Derrière une apparence de gentil adolescent timide se cache un jeune homme qui a le coup-de-poing facile et dont les pulsions, peut-être d’abord réfrénées, vont se libérer. L’ami Cat met en garde Sly, qui menace Xiao S’ir à un moment où l’on peut encore croire celui-ci inoffensif : « Ce n’est pas qu’un bon élève. Si tu le cherches, tu le trouveras ». Plus tard, un autre collégien, Ma, a l’occasion de lancer au héros : « Je te croyais un élève modèle. Mais tu dragues, tu te bagarres… ».

Une des premières étapes inquiétantes dans le parcours de Xiao S’ir est le blâme qu’il reçoit suite à un problème de copiage entre lui et Sly lors d’un examen scolaire, et suite aux remarques arrogantes qu’il fait devant les autorités du collège.
Un second blâme vaudra à Xiao S’ir d’être renvoyé de l’établissement où il étudie, malgré les demandes répétées du père pour qu’on donne encore une chance à son fils : il le reçoit après avoir crûment insulté l’infirmière qui lui fait des piqûres et après avoir eu un geste violent en direction du directeur qui le réprimande et qui se montre intraitable devant le père Zhang.

L’autre problème de Xiao S’ir est qu’il va s’enticher de la jeune Ming, qui est au départ l’amie de Honey – le chef du gang des garçons du Petit Parc, provisoirement en fuite, et qui est remplacé à la tête de la bande par Sly -, et que cette Ming, dont il a pu se rapprocher, finit par le rejeter. À tort ou à raison, Xiao S’ir pense que Ming est une fille volage, qu’elle a une relation avec Ma – comme elle en a probablement eu une avec Sly. Qu’elle lui échappe. Sans vraiment le vouloir, quelque peu dépassé par la situation, comme poussé par ses mauvais démons, Xiao S’ir commet un terrible geste qui lui vaudra de nombreuses années de prison.
Edward Yang s’est inspiré d’un fait divers qui s’est produit dans son propre collège alors qu’il avait environ treize ans ; il concernait un jeune homme du nom de Mao Wu – possiblement un aborigène – qui fréquentait un gang et qui s’est rendu coupable d’un crime passionnel. Le titre original du film d’Edward Yang peut se traduire littéralement par : L’affaire de l’homicide commis par un garçon dans la rue Gulin.

***

Il est deux événements d’importance qui concernent l’entourage de Xiao S’ir. Le premier est un règlement de comptes censé punir les membres du 217 pour un crime commis par leur leader… On notera que, en fait, si on saisit assez bien quel est le but de l’expédition punitive, il est difficile de comprendre quel est le gang qui en est l’auteur. Pas sûr que ce soit la bande des garçons du Petit Parc ou uniquement elle. Si l’on regarde certains comptes-rendus écrits sur le film, on s’aperçoit que les interprétations divergent sur ce point. Godfrey Chechire nous paraît vraiment bien renseigné quand il écrit : « In the third sequence, revenge is wreaked. Two gangs who had been allied with Honey, accompanied by Xiao Si’r and others, swoop down on the headquarters of both the Little Park boys and the 217s » ! (2) Edward Yang ne cherche pas à être clair, il nous semble vouloir au contraire rendre les événements confus, les identités incertaines. À propos de cette démarche du réalisateur, de la façon dont il fait en sorte de ne pas donner d’informations claires sur les différents gangs, voici ce qu’a déclaré son coscénariste : « In A Brighter Summer Day, he doesn’t bother to explain the different gangs and their backgrounds; he simply uses the expressions of the actors to hint that some are the children of military families [Les garçons du 217 ? Des Bensehng Ren ?] and some are the children of civil servants [Les garçons du gang du Petit Parc ? Des Waisheng Ren ?]. This is a distinction that foreign audiences and even Taiwanese viewers who did not live through that era would have a tough time ascertaining. But it wasn’t our goal to give the viewer a thorough explanation of each and every character; as long as they were compelling, that was enough for us » (3).
Edward Yang fait un hallucinant travail sur la lumière en cette séquence. Les éclairages sur les lieux du massacre sont rares, ils fonctionnent de façon intermittente, ils sont parfois rudimentaires – des bougies. L’obscurité étend souvent son empire, rendant les événements difficiles à voir, à comprendre. On ne fait alors que deviner le pire, que l’entrapercevoir. Cette obscurité est quasi littéralement à couper au couteau et au sabre.

Le second événement est l’arrestation et l’interrogatoire du père Zhang par la Police Secrète du Kuomintang, le Garrison Command. En associant immédiatement cette séquence à celle du massacre perpétré par l’un des gangs, Edward Yang associe la violence psychologique à la violence physique. Ce sont les nerfs de Zhang que les autorités cherchent à mettre à l’épreuve. Jean-Michel Frodon a raison d’évoquer comme il le fait le type de représentation que propose ici le réalisateur : « L’évocation de la Terreur blanche atteint une puissance abstraite, fantastique, plus proche de Kafka que de la chronique factuelle » (4).

La question légitime que l’on peut se poser est pourquoi, si l’on apprend par des cartons qui closent le film la sanction qui sera infligée au jeune meurtrier ayant agi individuellement, il n’en va pas de même pour ceux qui se rendent coupables d’assassinats lors du règlement de comptes entre gangs. Si des suites sont données au massacre de membres du 217, Edward Yang ne les montre pas. Au lieu de cela, il met en scène le drame vécu par le père Zhang.
Parmi les différentes remarques qui pourraient être faites concernant cette séquence, il y a celle consistant à y voir une référence – quoique très indirecte – au « massacre 228 » dont nous avons fait mention dans la première partie de ce texte, à propos du film de Hou Hsiao-hsien La Cité des douleurs. C’est le régime nationaliste qui est coupable. Aucune suite judiciaire n’est alors montrée… tout simplement parce qu’il n’y en a pas.
Ici, deux petites questions dont nous n’avons pas les réponses, mais que nous ne posons pas sans arrières-pensées : pourquoi le gang qui s’oppose à celui du Petit Parc est-il nommé le 217 ? Le chiffre 217 ne fait-il pas effectivement penser au chiffre 228 ?

A BRIGHTER SUMMER DAY © 1991 KAILIDOSCOPE Tous droits réservés.

En fait, trois personnages nous semblent se rejoindre dans A Brighter Summer Day en tant que victimes de la situation idéologique, politique, sociale, économique qui prévaut à Taïwan. Victimes du fait de leur intégrité, de leur honnêteté morale. Perceptibles comme telles à travers les événements constitutifs du récit, et à travers le discours de certains de ceux qui côtoient ces personnages. Ce sont Xiao S’ir, son père, et Honey.

Honey, le vrai chef du gang du Petit Parc – il est remplacé provisoirement par Sly le temps d’une retraite forcée dans la ville de Tainan qui jouxte Taipei. Un personnage romantique, mélancolique, fantomatique. Autant idéalisé et craint que vilement rejeté et écrasé comme un moins que rien. Ming dit de lui, lors d’une visite nocturne avec Xiao S’ir dans le studio-hangar où a lieu en journée le tournage de film : « Tout le monde le craint. Mais c’est le plus honnête de tous. Il ne supporte pas l’injustice. Il se bat toujours pour redresser les choses. J’ai essayé de le convaincre qu’il ne pourra pas changer le monde à lui seul. Il s’emporte et m’accuse de le décourager ».
Quelque chose relie Honey et Xiao S’ir. Lorsque le premier, momentanément de retour dans la capitale, rencontre le second, on sent qu’il l’apprécie, on comprend qu’il lui confie Ming. Ming, celle qui avait comparé les deux garçons dans la scène du studio-hangar sus-citée : « Tu es tellement droit. Un jour tu te feras avoir (…) Honey est pareil ».

Il y a également un lien fort entre le père Zhang et son fils Xiao S’ir. Celui-là se montre dès le début soucieux de la situation de celui-ci, pensant que l’école du soir dans laquelle son fils est inscrit risque de lui faire prendre une mauvaise voie du fait des fréquentations qui sont les siennes. Xiao Zhang ne réussira jamais son transfert à l’école de jour malgré ses efforts et ceux de son parent. Zhang est apparemment d’une grande honnêteté et se pense en paix avec lui-même. Il se bat contre l’injustice – notamment celle dont est victime son fils. Il résiste au bureaucratisme et à la répression politique. Il a le sens du sacrifice. Mais cette attitude s’accompagne d’une certaine rigidité. Celle que lui reproche sa femme qui aurait besoin de voir sa situation professionnelle s’améliorer et qui est prête à des compromis, inacceptables pour son mari.

Xiao S’ir a l’espoir de changer les choses… D’améliorer les gens qui l’entourent et qui lui semblent perdus, bloqués dans une façon d’être ne créant que malentendus, conflits et malheurs. Même s’il rejette les appels de sa jeune sœur qui est croyante et va au catéchisme – la famille Zhang est partagée entre le christianisme et le confucianisme -, Xiao S’ir se met dans la peau d’un Sauveur. Mais sa situation est désespérée. Il se heurte à des murs, il provoque l’hostilité de ceux à qui il veut venir en aide : Jade, Ming… Les deux jeunes filles lui reprochent son égoïsme et son irréalisme. Ming le signifie : seul, on ne peut rien changer, et tout le monde est seul.

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Le film d’Edward Yang est extrêmement riche au niveau de la forme et du fond. Nous aurions aimé aborder beaucoup d’autres points qui nous semblent importants et en font la beauté à la fois douce et profonde. Nous ne sommes pas en mesure de le faire ici pour des raisons de temps et de place. Peut-être poursuivrons-nous cette étude dans un autre texte, publié à l’occasion de la sortie du DVD/Blu-ray de A Brighter Summer Day – dont ne pouvons pas imaginer qu’elle n’aura pas lieu dans quelques mois.
À bientôt, donc.

 

Notes :

1) « Changing Taiwan – an allegorical reading of Edward Yang’s A Brighter Summer Day », The Vanishing Street, July 6, 2017. https://thevanishingstreet.wordpress.com/?s=a+brighter+summer+day
Puisque nous donnons la référence de ce texte, précisons que la lecture allégorique faite par l’auteur des personnages du film nous paraît quelque peu forcée et le faisant tomber dans la surinterprétation.
2) Godfrey Cheshire, « A Brighter Summer Day », New York Press, February 1, 2000 (Updated February 16, 2015) : http://www.nypress.com/a-brighter-summer-day-a-brighter-summer-day/
3) Andrew Chan, « Talking with Screenwriter Hung Hung About A Brighter Summer Day », On Film/Reviews – March 24, 2016, The Criterion Collection :
https://www.criterion.com/current/posts/3984-talking-with-screenwriter-hung-hung-about-a-brighter-summer-day
4) Jean-Michel Frodon, « A Brighter Summer Day, un chef-d’œuvre pour l’été », Slate, 7 août 2018.

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