Cinéaste volontiers qualifié de formaliste, Park Chan-Wook nous a habitués à de flamboyantes leçons de mise en scène, dans un baroque assumé, que ce soit dans un déchaînement lyrique de violence (Old Boy) ou d’érotisme (Mademoiselle). Decision to leave étonne par son classicisme apparent, comme un inattendu retour au calme, un apaisement, dominé par une surprenante lenteur. Quelle magnifique feinte pour une oeuvre qui l’air de rien nous aspire dans son tourbillon…

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© Bac Films

Tout commence comme un thriller hitchcockien aux allusions presque trop visibles, à la forme confortable, presque paresseuse : un homme est tombé d’une montagne au cours d’une randonnée. Sa femme, une belle Chinoise qu’il battait sans vergogne, fait figure de suspecte idéale. Un policier insomniaque et taciturne, hanté par toutes ses enquêtes, est chargé de l’affaire. Bientôt en proie à une véritable obsession pour cette belle étrangère, il passe ses jours et ses nuits à la regarder, puis à la fréquenter, confiant ses pensées à sa montre intelligente ou à son téléphone. Tous les topos du thriller sont là; le scénario ménage des révélations à foison. Mais bientôt se déploie un nouvel arc narratif, ailleurs, 13 mois plus tard. Seo-rae et Hae-joon y sont à nouveau confrontés l’un à l’autre, dans une histoire de meurtre qui n’est ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Park Chan-Wook s’installe dans un genre et ses stéréotypes, tel celui de la femme fatale, pour mieux le déconstruire dans la tragédie. On se plaira à retrouver dans le vertige de sa mise en scène, la virtuosité du cadre, des similitudes avec De Palma. Mais il s’agit ici de retranscrire des paysages mentaux labyrinthiques plus que de créer du suspense et des simulacres à décrypter.

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Park Chan Wook matérialise le sens par l’image, insère dans un même plan des personnages éloignés géographiquement, tel un split-creen sans séparation verticale, comme si le fantasme et l’imagination palliaient toujours le manque. Il y a bien sûr un hommage appuyé à Vertigo dans Decision to leave, avec cette structure bipartite, cette femme dont on ne sait si elle est fatale, cette impossibilité d’oublier. Mais le jeu de miroir est exploité jusqu’au vertige, justement. Les lieux, les temporalités, les régimes d’images se répondent et se mélangent, dans une somptueuse mise en scène où chaque élément semble se replier sur un autre, le prédire, le rappeler ou le répéter. Deux femmes, deux flics, deux maris morts, deux langues, deux téléphones portables puis bientôt quatre, quatre cachets de Fentanyl roses auxquels renvoient quatre boutons de robe turquoises… C’est un festin visuel, une foisonnante forêt de signes dans laquelle on se perd avec délectation. Bientôt, le motif du double se mue en motif fractal. Traduit littéralement, le titre coréen serait d’ailleurs “Décision de morceler“.

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Dans ce monde diffracté à l’extrême, la grande question demeure celle de l’un, puisque Decision to leave, porté par deux acteurs vibrants, Park Hae-il et Tang Wei, est avant tout une histoire d’amour, une oeuvre de pur romantisme au sens littéraire du terme. Comment s’entendre et se comprendre ? S’aimer ou s’oublier? Entre les deux héros se jouent sans cesse des malentendus. Leur amour est asynchrone; les révélations arrivent toujours trop tard. Ainsi Hae-joon a-t-il entendu Seo-rae dire à son chat qui lui rapporte le corps d’un oiseau mort: “Rapporte-moi plutôt le corps de ce gentil policier”. Mais sa connaissance approximative du Chinois l’a trompé: la femme évoquait, apprendra-il bien plus tard, son “coeur”. Le jeu sur les langues, tout au long du film, tient à la fois de l’euphémisme et du tragique: on se dit les choses indirectement, dans une formulation que l‘autre ne comprendra pas immédiatement, au risque de passer à côté du kaïros, ce fameux moment propice de la tragédie grecque. A cet égard, Park Chan-wook fait du téléphone portable – outil de communication différée, de traduction ou encore d’archivage- l’usage le plus inventif, poétique, palpitant, qu’il ait été donné de voir au cinéma.

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Dans Decision to leave, il semble que la vérité ne puisse advenir que par l’image: lors de son  premier interrogatoire, le policier demande à la jeune veuve pas très éplorée si elle préfère qu’il lui montre les photos de son mari mort ou qu’il lui décrive la scène. Après une hésitation, elle décide de voir. C’est à ce moment qu’il sait, dira-t-il plus tard, que tous deux sont de la même trempe, de ceux qui préfèrent la vérité des images aux détours trompeurs des mots. Hae-joon passe son temps à mettre du collyre dans ses yeux, et il est vrai que la plupart des révélations, dans l’intrigue policière, sont associées à des flashs visuels. Mais l’ amour est tissé de mots, porté par des voix, pour le meilleur et pour le pire. 

Du foisonnement des signes à la solitude et à la voix nue qui résonne, le film semble aller en se dépouillant. Il nous mène de l’ultra-violence urbaine de Busan au calme provincial d’une petite ville brumeuse de bord de mer, de la multitude des affaires criminelles à leur rareté (l’adjointe de Hae-joon, petit personnage guilleret, est toute heureuse d’être confrontée à son premier crime), de la montagne découpée à l’horizontalité trompeuse d’une plage, d’un thriller aux mille chausse-trappes à l’épure d’une histoire d’amour tragique. Il se clôt sur une scène bouleversante. 

Decision to leave abasourdit d’abord, perd son spectateur dans une incroyable densité formelle et narrative, puis le laisse terrassé par un sentiment de désolation. Tout commence sur une montagne et s’achève en-dessous du niveau de la mer: la trajectoire descendante est celle d’un sublime désastre.

 

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