Ferdinando Baldi – « Texas Adios » (1966)

Texas Adios (1966), premier western de Ferdinando Baldi, cinéaste italien jusqu’alors spécialisé dans la réalisation de péplums, est un film étonnant. Il surprend paradoxalement par sa volonté de ne pas chercher à tout prix la modernité à l’intérieur même du paradigme du western européen, qui privilégiait durant son Age d’Or la vision brutale, nihiliste, baroque d’une humanité archaïque, sans morale ni pitié. Le film de Baldi est contemporain des œuvres les plus emblématiques de Sergio Corbucci (Django sort la même année, Le Grand Silence sortira en 1968), de la « trilogie du dollar » de Leone justement finalisée en 1966 avec Le Bon, la Brute et le Truand. Ces oeuvres-charnières avaient pour ambition de retourner les enjeux du cinéma hollywoodien classique, ses solides mises en scène au carré, sa dimension humaine et les sentiments et la psychologie qui l’accompagnaient pour changer le genre en une sorte de cour des miracles anarchique voire anarchiste où la loi du plus fort (donc tout sauf la loi) triomphait cruellement, à coups d’exécutions sommaires et de froideur crépusculaire et sans affects.

Homme de loi (F. Nero) (©Frenezy Editions)

Judicieusement édité par Frenezy Editions, Texas Adios ressemble quelque peu à un contre-pied du contre-pied initial, important en territoire européen ce classicisme thématique et formel honni par ses contemporains, recherchant moins les grands coups d’éclat graphiques inspirés par ce cinéma aux ambitions iconoclastes qu’une certaine forme de rigueur lisse et solide, qu’une envie profonde de dramatiser les intrigues et les relations complexes entre les personnages sans pour autant mettre de côté la brutalité sèche inhérente au style nouveau de l’époque (une scène en flash-back met frontalement en scène la violence du traumatisme fondateur, révélateur du coup de théâtre faisant basculer le récit).

Que raconte Texas Adios ? Comme beaucoup de westerns, un désir de vengeance. Burt Sullivan (Franco Nero, minéral à souhait), shérif aussi redoutable que respectable, se met en quête de l’assassin de son père, tué lorsqu’il était encore mineur. Cet assassin est Delgado (José Suárez), propriétaire terrien n’hésitant pas à jouer avec la menace et/ou à user de ses revolvers pour intimider et/ou punir les fermiers qui refuseraient de se laisser exproprier. Burt quitte donc son Texas pour atteindre le Mexique ; il est accompagné par un autre Sullivan, Jim (Alberto Dell’Acqua, sous le pseudonyme américanisant de Cole Kitosch), garçon fougueux dont le désir de revanche est aussi puissant que celui de son impassible grand frère. Mais ce périple vengeur n’est pas sans provoquer un profond trouble identitaire quand les deux hommes se rendront compte qui est réellement Delgado…

Histoire de famille (A. Dell’Acqua ; F. Nero) (©Frenezy Editions)

En bon western italien, le film de Baldi n’omet pas de se concentrer sur les trognes patibulaires des antagonistes de ses personnages principaux ; de ce point de vue, nous adresserons une mention spéciale à l’acteur Livio Lorenzon, qui tourna la même année chez Leone dans Le Bon, la Brute… , qui tournera l’année suivante dans un autre western de Ferdinando Baldi plus proche de la veine parodique du genre spaghetti, T’as la bonjour de Trinita (1967), et qui interprète ici un « homme de loi » mexicain plus proche des canons cruels et anarchistes de la frange européenne du genre. Son personnage d’Alcalde Miguel est cependant assez représentatif de Texas Adios, s’inscrivant tout à la fois dans les types du western italien et évoluant presque vers quelque chose qui s’apparenterait à de la tendresse, à une sorte de sérénité empreinte de classicisme au cœur de la petite tempête moderniste. Il est à l’image du film dans son ensemble, naviguant entre la dureté du genre tel qu’il avait alors muté et la joliesse parfois émouvante issue des origines hollywoodiennes du genre, entre le désir d’émancipation du sale gosse et un éternel respect envers la parentèle. Le récit familial, finalement assez complexe, est la preuve de cette constante et très intéressante valse-hésitation, imprégnant le film de vengeance impitoyable de motifs flirtant presque avec ceux du mélodrame, insérant un semblant de terreur et de pitié tragiques au sein d’un ensemble génériquement ultra-codifié. Ces incertitudes font de Texas Adios une œuvre atypique, à la densité surprenante au regard des westerns humoristiques, véhicules pleins d’outrances et de dérision pour l’acteur Terence Hill, que réalisera ultérieurement Ferdinando Baldi.

Delgado, ou le méchant « classique » (J. Suárez) (©Frenezy Editions)

L’édition Blu-Ray et double DVD de Frenezy Editions agrémente le film de divers entretiens laissant s’exprimer deux des acteurs du film sur leur expérience chez Baldi, et plus globalement de leur parcours dans le cinéma (ils concernent Alberto Dell’Acqua et, surtout, Franco Nero lui-même dont cette présente édition exhume un touchant entretien filmé de 2018), mais également du théoricien Jean-François Giré insérant ici une analyse personnelle de Texas Adios au sein d’un récit étonnamment intéressant de son propre parcours de cinéphile passionné de western européen. Nous avons également droit à une contextualisation du film dans l’histoire du genre par Austin Fisher. Support riche pour un film qui ne l’est pas moins, donc, et qui fait de Frenezy un acteur prometteur de l’édition DVD/Blu-ray dont nous attendrons avec curiosité les prochains titres.

SUPPLÉMENTS (HD)

– Entretien chapitré avec Jean-François Giré : le doigt sur la gâchette #1 (21 min / vf)

– Entretien avec Franco Nero : souvenirs filmés en 2018 (20 min / vost)

– Entretien avec Alberto Dell’Acqua alias Cole Kitosch : acteur, cascadeur… et forain (33 min / vost)

– Analyse d’Austin Fisher qui décrit la place particulière du film dans le western italien (16 min / vost)

– Galerie de photos

– Bande-annonce restaurée (vf & vost)

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A propos de Michaël Delavaud

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