Kazuo Komizu – "L’enfant des étoiles" ("Hoshi wo tsugu mono", 1990)

La rétrospective “Takeshi Kitano l’iconoclaste” qui a lieu actuellement au centre Pompidou de Beaubourg a, outre le caractère d’être un hommage du vivant, l’intérêt de nous faire découvrir une série d’œuvres inédites en France interprétées par Kitano… Si certaines ne sont que des téléfilms, cet Enfant des étoiles s’avère une curiosité toute particulière puisque le futur réalisateur de Dolls en a eu l’idée de départ, et qu’il s’est senti assez investi par cette œuvre pour la produire. A la mise en scène et au scénario, on retrouve Kazuo Komizu, réalisateur qui a tâté du film érotique avec Koji Wakamatsu, voir de mélanges des genres plus trash (Entrails of a Beautiful Woman). Un choix atypique qui aboutit, cela va de soit, à un film franchement étrange.
Hoshi wo Tsugo mono évoque dans ses thématiques comme le condensé d’un certain nombre de productions du studio Ghibli signées Isao Takahata comme Pompoko, Le Tombeau des lucioles ou Omohide Poroporo : opposition entre le monde rural et la ville, vision spirituelle de la nature et des animaux, onirisme latent, traumatismes de la guerre et blessures d’enfances… L’enfance parlons-en ici, puisque Kazuo Komizu ne la ménage pas en relatant l’ escapade d’un groupe de bambins pendant la seconde guerre mondiale, fuyant le village où ils sont réfugiés pour tenter de retrouver leur famille à Tokyo.
Komizu éprouve la résistance des marmots qu’il plonge dans une ambiance entre cauchemar onirique et pure expérience initiatique, sans sadisme mais en visant de front un certain nombre de peurs enfantines, celles des contes évidemment mais pas seulement. La mort y survient sans pathos et sans tabou parce que comme Takahata, le réalisateur ne fait pas de l’âge de l’enfance un monde sacré, seulement un univers avec ses particularités sensibles, où l’on passe facilement du rire à la tristesse.
Le scénario prend le risque d’alterner des allers-retours entre présent et passé, parfois avec maladresse, mais en suscitant l’intérêt. Le gamin meneur du groupe, Kenji, est en effet devenu un employé de magasin de jouets. Un homme aux méthodes plutôt artisanales et récemment mis à la retraite d’office qui déambule dans un cadre urbain étouffant qui le dépasse. Ceci nous vaut pendant la première partie du film quelques séquences qui sortent un peu de nulle-part bien qu’elles soient toujours à deux doigts d’être purement démonstratives. En fait, le rendu plastique très hypertrophié (voir par exemple le travelling circulaire au cours d’un repas de famille sur fond de musique de jeux vidéo eighties) ou l’absence de véritable rythme narratif donne le sentiment d’être devant un objet assez « autre ». Ce n’est pas toujours convaincant mais ça ne laisse pas indifférent si l’on peut dire au milieu de tant de récits formatés… D’autant que ce que l’on voit à l’écran vire dans un absurde sans gants (avec une équipe de télé assistant au coma du héros, et attendant son éventuelle mort en direct).

On retrouve ici peut-être en partie la vision très critique de la société japonaise portée par Takeshi Kitano, et l’équipe de télévision finit pas susciter une ambivalence : son acte est grotesque mais elle a le mérite de rentrer dans le lard d’un drame familial qui pourrait une fois de plus juste se refermer sur lui-même. Dans une société sclérosée, la bouffonnerie télévisuelle est presque l’un des seuls espaces pour faire sauter un certain nombre de non dits, sans doute est-ce aussi pour celà que la télé fait partie à ce point des différentes vies de Kitano!

Inséré au milieu de tout ça, le récit en flash-back est à priori plus linéaire mais c’est un leur. Son introduction par des bribes d’une séquence avec un ours, qui ne sera pas plus tard dans le film, a déjà quelque chose de très singulier. Un certains nombres d’images fortes s’immiscent ainsi dans le récit, parfois très désaxées (des points de vue du ciel d’un bombardier, sorties de nulle part, ou des gros plan et travellings  agissants comme des poussées post bis pervertissant un schéma plus classique).
Ces souvenirs reconstruits et ces fantasmagories enfantines, on va sen rendre compte, sont moins les souvenirs d’un homme en soit que le traumatisme de la survivance et d’une mémoire partagée jamais digérée. Kenji et son point de vue va finir par se fondre à celui du groupe d’enfant dont il faisait partie, qui ne formera plus qu’un bloc jusqu’à la demi-révélation au spectateur d’un drame collectif. A cette douleur s’ajoute en prime le partage d’un mentor, d’une figure paternelle et familiale retrouvée en parenthèse et dont il faut en fin de compte se séparer encore plus cruellement que tout.
On peut voir un lien très enfoui mais naturel avec un Japon plus sauvage et en extinction via la rencontre entre ces enfants et l’ermite interprété par Kitano, dont la prestation jubilatoire apporte tout de même un peu de fraicheur bienvenue. Si la traversée de la montagne ne vise pas en effet pas une véritable récompense dramatique (c’est le moins que l’on puisse dire), le chemin parcouru avec cet homme aura vivement propulsé les petits dans une perspective plus adulte, quand bien même ils n’auraient pas la chance d’entrer dans cet âge… Kitano aborde déjà ici la thématique du père de substitution au cœur d’un drame de perte, écho de son propre manque affectif qui sera au cœur de L’Eté de Kikujiro dont ce film comporte plusieurs prémisses. Il y aurait d’ailleurs si on s’y intéresse de plus près une anticipation plus large du cinéma de Kitano sur plusieurs points, que ce soit dans les choix musicaux ou même par certaines figures de mise en scène (voir ces champs-contrechamps poétiques entre les personnages à la fin, comme si Beat Takeshi au fond n’avais jamais digéré son final dans Furyo !).
L’enfant des étoiles est un beau film au style sans doute parfois étonnant et hétérogène, qui pourrait avoir du mal à trouver son public familial de par les tons adoptés, mais cette rareté est plus qu’une simple curiosité et elle mérite aujourd’hui assurément une édition en DVD.

S’il n’y a hélas  plus de projections prévues pour ce film, la rétro Kitano dure encore quand à elle jusqu’au 26 juin à Beaubourg, courrez y!

Ecrit et réalisé par Kazuo “Gaira” Komizu. Produit par Takeshi Kitano. Musique de Haruomi Hosono. Photo: Akihiro Itô. Avec Beat Takeshi, Kunie Tanaka, Keni Adassi, Issei Takahasi… 102 minutes.

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A propos de Guillaume BRYON

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