(c) Koichi Miura

« LE VIEILLARD _ On ne voit pas dans l’âme comme on voit dans cette chambre », Intérieur Maurice Maeterlinck.

Dans la forêt, sur un lac, dans un brouillard jaune épais mais parfois aussi bleu et délicatement disposé sans poids sur du sable, l’Intérieur de Claude Régy tisse sa toile dans une économie de mouvements et de paroles tellement rare que le temps finit par s’arrêter de lui-même pour laisser passer les orages et fabrique un cocon d’ouate très lentement. Nous sommes dedans, l’extérieur s’avère bien futile autrement.

Intérieur, pièce en un acte de Maurice Maeterlinck telle qu’initialement écrite pour le théâtre de marionnettes, raconte l’histoire tragique d’une annonce : celle qui doit être faite à une famille pour révéler le décès d’une de ses filles noyée dans le fleuve quelques heures plus tôt.

« MARTHE _ J’ai apporté la petite bague qu’on a trouvée sur elle… Je l’ai couchée moi-même sur le brancard. Elle a l’air de dormir- J’ai eu bien de la peine ; ses cheveux ne voulaient pas m’obéir- J’ai fait cueillir des pâquerettes… C’est triste, il n’y avait pas d’autres fleurs… Que faites-vous ici ? Pourquoi n’êtes-vous pas auprès d’eux ?… Elle regarde aux fenêtres. Ils ne pleurent pas?- ils… vous ne l’avez pas dit ? », Intérieur, Maurice Maeterlinck.

Ainsi, des villageois s’attroupent autour de la maison familiale et regardent, au travers des fenêtres, ce qu’est la vie au-dedans : c’est la nuit. Mais comment annoncer une telle nouvelle alors que les parents sont là, évoluant paisiblement dans un calme et une innocence évidents ? Comment ne pas céder à la contemplation de cette quiétude pour retarder le plus possible la tempête à venir ? Nous les voyons, nous aussi, dans l’intimité de leur maison : ils veillent, tout est serein, l’enfant dort même au centre de tout. Ainsi, il nous est ici donné à voir le temps qui précède une fin du monde, un instant retenu par un fil avant que tout cède. Pourtant, quelque chose dans les mouvements, dans l’attente même, marque que la famille déjà sait, imperceptiblement. Quelque chose, quelque part, s’est produit. Et les villageois d’arriver un par un.

« MARIE_ Oh! qu’ils semblent tranquilles !… On dirait que je les vois en rêve » Intérieur, Maurice Maeterlinck.

(c) Koichi Miura

(c) Koichi Miura

L’espace est scindé en deux : l’Extérieur et l’Intérieur justement. L’intérieur, c’est bien évidemment la famille, en allégorie de la vie. C’est paradoxalement aussi celui du silence. L’Extérieur, c’est les villageois, l’annonce de la mort qui s’effectue dans la parole et le bruit. Ainsi déjà et scéniquement parlant, on retrouve très rapidement les oppositions chères au metteur en scène et telles qu’il les avait distillées dans ses précédents spectacles, de Brume de Dieu à La Barque le Soir du même Tarjei Vesaas. Ici, la métaphore va plus loin puisque ces deux espaces cristallisent à eux deux l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus insondable au-delà de l’annonce même d’une mort.

« Par ce jeu intérieur/extérieur, Maeterlinck réussit à faire émerger le mélange de l’inconscient et du conscient. C’est une dimension sur laquelle on peut dire que la littérature, et particulièrement des auteurs comme Maeterlinck ou Artaud, ont précédé la psychanalyse : la manifestation conjointe de l’inconscient et du conscient », Claude Régy sur Intérieur (propos recueillis par Gilles Amalvi).

Le temps même semble parfois différent d’un espace à l’autre, comme régi par des lois différentes. Sans doute s’agit-il de quelque rêve ou bien de quelque état qui nous échappent et que le théâtre ici saisit brillamment.

« LE VIEILLARD_ Prenez garde ; on ne sait pas jusqu’où l’âme s’étend autour des hommes… » Intérieur, Maurice Maeterlinck.

(c) Koichi Miura

(c) Koichi Miura

Intérieur est une reprise d’un spectacle déjà mis en scène par Claude Régy en 1985 et remonté aujourd’hui en japonais surtitré avec 12 comédiens de la Shizuoka Performing Arts Center.

« En général, je ne reviens pas sur les textes que j’ai déjà mis en scène – je préfère travailler sur des textes nouveaux. Là, c’est la demande du théâtre de Shizuoka qui m’a poussé à le faire », Claude Régy sur Intérieur (propos recueillis par Gilles Amalvi).

En choisissant une langue étrangère pour jouer le théâtre de Maeterlinck , Claude Régy prend le parti de distancier le texte de l’image, impression qu’il renforce par la corruption du système de sous-titrage, l’ensemble des mots dits n’étant pas forcément traduit. Ce faisant, le metteur en scène recherche de manière très fine l’émotion dans le jeu même de ses comédiens et dans l’ambiance générale plus que dans le sens des paroles dont il finit par s’abroger. De manière très subtile, il introduit en effet l’émotion dans la symbolique et la gestuelle de ses interprètes qu’il manipule à la façon (justement) d’un marionnettiste. À y regarder de plus près, on s’apercevra bien vite que si le vieillard est terrien (c’est-à-dire ancré dans le sol), l’étranger est quant à lui aérien, les bras toujours en mouvement de manière très fluide et poétique. De même, les personnages féminins (Marthe, Marie) sont quant à elle comme attirées par le sol… sol d’ailleurs constitué de sable. Ainsi donc, le metteur en scène injecte le sens et sa symbolique dans le jeu même des acteurs, renforçant cette idée de rêve et de corruption de la réalité, cette dernière finissant par prendre ses distances des paroles qui se révèlent ici plus prétexte que contexte. Contrairement à ses dernières créations où le texte était au cœur de tout, Claude Régy semble ainsi disséquer celui de Maeterlinck pour en extraire le sens dans sa forme la plus simple : celui de sa mise sous silence.

Ce parti pris s’avère très justement autant la force que la faiblesse de la proposition de Claude Régy car si l’on retrouve bien encore dans Intérieur l’inimitable poésie du metteur en scène et son talent certain dans l’art de sublimer la dilatation du temps particulier du théâtre, le spectateur est ici constamment et très prosaïquement sollicité par cette distance entre paroles et traduction. Tiraillé et forcé qu’il est de sortir de la rêverie ambiante par des considérations au contraire très matérielles, il finit par effectuer des allers-retours inutiles et parasites entre émotion et réalité, ce qui l’empêchera, c’est certain, de vivre pleinement l’expérience sensorielle telle que proposée par l’artiste.

(c) Koichi Miura

(c) Koichi Miura

Intérieur reste un spectacle magnifique qui, même s’il n’atteint pas la force des précédents spectacles de Claude Régy, n’en témoigne pas moins de son talent à nous emmener toujours plus loin, au-delà même du temps, là où ce dernier cède un peu face au silence majestueux.

A découvrir à la Maison de la Culture du Japon à Paris et dans le cadre du Festival d’Automne jusqu’au 27 septembre 2014.

A propos de Alban Orsini

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