"La Barque le Soir", m.e.s. Claude Régy – Odéon, Théâtre de l'Europe

Quelque part accrochés dans un crépuscule, très justement posés sur l’horizon incertain qui relie la rivière tumultueuse, la forêt mystérieuse et le vol méticuleux de quelques corneilles, il y a La Barque le Soir, expérience sensorielle poétique proposée actuellement par Claude Régy. Une réussite à la sensibilité rare.
Dès l’entrée dans la salle, quelque chose se passe : il nous est intimé de ne pas faire de bruit, de chuchoter. Ainsi sommes-nous conviés, spectateurs, à feutrer nos pas, à sombrer en dedans dans une sorte de silence déjà vespéral. La moquette des Ateliers Berthier élime nos semelles tant tout son n’a ici plus droit de cité. Il s’agit d’une cérémonie. Nous y avons été conviés.
 
Puis tout est noir. Le vide. Inquiétant. Évoquant une sorte de sommeil, de mise en veille. Quand très lentement se détache le visage puis le corps d’un homme, à peine soulignés par une lumière sépulcrale faite de bleu, d’orange, de vert _ on ne sait plus vraiment. C’est un soir comme aucun autre, fait de chiens et de loups : nous plissons les yeux pour voir, nous tendons notre cou. Au début nous ne sommes pas sûrs du tout, puis _mais oui_ c’est bien un homme seul sur scène. Sur son visage se dessinent des ombres esquissées de gouffres profonds et insondables tant et si bien que parfois il se fait crâne. Puis les mots puissants du norvégien Tarjei Vesaas lentement se détachent comme les plumes du corps des oiseaux : ils tourbillonnent, s’accrochent à tout : sur les vêtements, dans les cheveux. Ils sont gravés à même l’air dans l’odeur minérale du vent nordique du Telemark, les feuilles pourrissantes d’humus et les courants d’eau. L’homme sur scène les découpe très doucement, syllabes après syllabes, comme si le temps était pris à s’étendre ailleurs et s’entendre encore, un murmure, lent, très lent, conscrit autour de la langue. De même que ses mouvements, autour des jambes campées dans la vase. Il est seul, bien seul, et pourtant, il bâtit un monde qui prend naissance depuis sa bouche à la mesure de nous, spectateurs.
 

(c) Pascal Victor / ArtComArt
 
C’est une chute qu’il raconte. Une longue chute dans les profondeurs d’une rivière faite de miroirs étincelants et de bêtes. C’est une histoire de reflets qui l’a amené là, lesté, une histoire d’œil aussi. Son corps s’évide à mesure que son âme s’éteint, liquide dans un autre liquide. Meurt-il ? Nous avons le temps de le savoir. Les descriptions. Les couleurs, les sons : le metteur en scène Claude Régy nous invite dans une véritable expérimentation onirique qui s’ancre sur un texte magnifique, un récit modestement ouvragé comme une pierre est polie par l’eau, très méticuleusement à la force du temps. Erodé. Dire que Tarjei Vesaas est un poète tient de l’euphémisme : la nature prend ici des dimensions de géants alors que sur scène tout est centré sur un seul corps dans une sorte de mesure suggérée. Parfois, des spectres moribonds apparaissent dans le fond et nous comprenons qu’il s’agit de forêts inquiétantes. Il y a un chien sans doute, et bien sûr la barque qui tranche la nuit comme celle de Chiron : nous n’avons pas assez de monnaie.
 
« Tout en même temps. Il se passe des choses qu’il ne saisit pas. Cela ruisselle à travers lui en un rien de temps. Il trouve prise sur un peu de cela.
Cela brille autour de lui. Il  a emporté quelques perles brûlantes dans le gouffre. Rien de bizarre à cela. Il y a des miroirs là-haut sous toutes formes d’angles. Les perles brillent autour de sa tête et décochent de petits points lumineux sur son chemin vers le bas. Il les accueille par ses gestes farouches des bras et, alors, leur nombre s’accroît.
Bientôt, ils ne suivent plus. Il fait plus sombre, mais pas noir.
Tout en même temps. Des cordes qui partent de lui et se rendent dans l’obscurité plus dense, pas bien loin. Merveilleuses lueurs venues des miroirs et de ses propres yeux-prodiges, et les perles au milieu desquelles il lui semble s’escrimer toujours. Rien ne s’arrête ici, tout s’en va, tout s’en va ici, en bas, en un flux, doucement, avec cette suave solitude qui habite la force colossale. L’homme lui -même est pris de cela, il est emporté doucement et sûrement. À la fois emporté dans la couche d’eau, vers la surface.
Il n’en a pas idée », Tarjei Vesaas, La Barque le Soir.

 


(c) Pascal Victor / ArtComArt
 
Claude Régy réussit à retranscrire le chapitre (« Voguer Parmi les Miroirs ») d’un des derniers livres de l’auteur Tarjei Vesaas, La Barque le Soir, en en extrayant toute la poésie. Le comédien Yann Boudaud, exceptionnel, s’empare de ces mots avec virtuosité et nous les transmet dans une générosité très noble, presque racée : nous recevons ce long monologue et le buvons avec avidité, jusqu’à nous aussi un peu nous y noyer. Nous tombons avec l’Homme, et comme lui, nous manquons parfois d’oxygène. Nous nous agrippons à une souche, nous sommes oppressés. Nous avons, nous aussi, nos grandes envies de survie.
 
Si la diction particulière et très découpée exigée par Claude Régy pour cette création peut sembler rebutante de prime abord, elle contribue de manière intelligente à étirer le temps, à le suspendre, renforçant ainsi l’expérience qui nous est proposée de cette comme veillée funèbre. Métaphysique. La mort n’est jamais très loin effectivement : elle se trouve partout, dans l’obscurité qui comble tout l’espace, elle réside dans les mots même. Elle plane une nouvelle fois, peinte sur les traits de cet homme seul (qui ne sera qu’à la fin rejoint par deux autres comédiens) par une lueur aussi faible que celle d’une bougie vacillante. C’est la bougie des vanités, celle qui se reflète dans un miroir.
 

(c) Pascal Victor / ArtComArt
 
Saluons à ce titre le travail exemplaire de Rémi Godfroy qui crée, avec un jeu de lumière subtil et précis, une ambiance impressionnante paradoxalement très épurée : les couleurs tournoient sensiblement sans que nous puissions vraiment nous en apercevoir et tout est suggéré avec une délicatesse extrême. Partager à ce point un texte jusqu’à le faire ressentir traduit tout le travail du metteur en scène, toute son admiration et tout son respect pour l’auteur. Cette relation est à la base de La Barque le Soir tant il s’agit d’une rencontre avec le Norvégien qui nous est ici donnée à voir.
 
Claude Régy réussit ainsi son pari de nous faire entendre un texte magnifique et cela dans l’intimité d’un théâtre.
 
Vous l’aurez compris, ce spectacle tout comme le texte sur lequel il se base, sont des petits bijoux.
 
 
A voir à l’Odéon, Théâtre de l’Europe (Atelier Berthier) jusqu’au 03 novembre.
Le texte La Barque le Soir est disponible aux Éditions José Corti (traduction Régis Boyer).

création


assistant Alexandre Barry

scénographie Sallahdyn Khatir

lumière Rémi Godfroy

son Philippe Cachia

traduction Régis Boyer


avec Yann Boudaud, Olivier Bonnefoy, Nichan Moumdjian


production Les Ateliers Contemporains

coproduction Odéon-Théâtre de l’Europe, Centre Dramatique National d’Orléans-Loire-Centre, Théâtre National de Toulouse, Théâtre Garonne et Comédie de Reims

  

A propos de Alban Orsini

Laisser un commentaire