Il serait regrettable que l’actualité cannoise éclipse la sortie en DVD ces jours-ci de Foudre de Manuela Morgaine, film hors-norme et ambitieux qui révolutionne les codes du documentaire et défie toute tentative de classification. On imagine sans peine la difficulté pour Manuela Morgaine de monter ce projet écrit et réalisé entre 2004 et 2012, à l’heure ou les distributeurs s’effraient toujours un peu plus de ce qui s’échappe des stéréotypes. La réalisatrice dût d’ailleurs avoir recours à une campagne de Crowdfunding pour finaliser Foudre et rendre possible son édition DVD. Parallèlement, il est vraisemblable que certaines projections seront organisées en salles accompagnées de débats, ce que le film provoque telle une évidence.

Véritable ovni cinématographique, Foudre surprend par son sujet, sa forme et sa durée. Il se présente comme une méditation autour des mystères de l’électricité et de ses effets sur l’être humain. Partant, le film décline toutes les acceptions du mot « foudre », du phénomène physique au coup de foudre amoureux, en passant par l’électroconvulsivothérapie. A cette trame relativement lâche se superpose un substrat mythologique qui confère à Foudre toute sa poésie et son étrangeté. Un récit en voix off aux accents tantôt épiques, tantôt lyriques, accompagne les phénomènes observés, conférant au film une dimension hypnotique. Foudre s’apparente également à un voyage dans le temps et dans l’espace : tourné pendant presque dix ans à travers le monde, le film de Manuela Morgaine invite le spectateur à une quête erratique et mystique en Syrie, en Tunisie, en France ou en Afrique de l’Ouest et déploie son sujet sur plusieurs siècles.

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(c) Alex Hermant

 Divisé en quatre volets, Foudre s’articule autour des saisons auxquelles il associe quatre domaines de connaissances : la chimie, l’anthropologie, l’archéologie et la biologie. Le film s’ouvre sur l’automne et entraîne le spectateur dans un univers nocturne zébré d’éclairs,un paysage d’eaux fortes aux frontières de la rêverie. Cette première partie est l’occasion de rencontres avec des personnes foudroyées, qui, ayant frôlé la mort, racontent puis rejouent leur traumatisme devant la caméra. L’hiver donne lieu à une enquête sur la mélancolie et se penche sur la manière dont différentes civilisations soignent la dépression par l’électricité. Ce faisant, la réalisatrice donne la parole à des patients nés sous le signe de Saturne au sein d’un paysage brumeux et désolé. Le printemps se déplace au Moyen-Orient, dans une région désertique et explore le rapport primitif de l’homme à la terre. Il convoque la figure de Syméon le stylite, un ascète des premiers temps du christianisme, ainsi que les transes magnétiques des derviches-tourneurs. La dernière section du film, consacrée à l’été, s’inspire de La Dispute de Marivaux et met en scène le coup de foudre et les élans amoureux de deux personnages, Azor et Eglé, sur une île isolée.

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Le mélange inédit de poésie et de réalisme dans Foudre témoigne des libertés prises par la réalisatrice à l’égard des normes du documentaire. Elle rappelle en cela dans ses partis pris narratifs et ses expérimentations visuelles le cinéma de Philippe Grandrieux. Les images fulgurantes du chasseur d’orages, réincarnation du dieu syrien Baal, et que l’on suit durant la première partie du film, est pour beaucoup dans l’immédiate séduction de Foudre sur le spectateur. D’emblée, la voix chaude et profonde de ce personnage ténébreux, interprété par le chanteur Rodolphe Burger, met en place un film d’atmosphère. De même, tout au long de Foudre, l’adéquation entre les sentiments évoqués et les décors naturels est remarquable et contribue à créer au cinéma de splendides paysages-états d’âme. Ce qui frappe dans la démarche de Manuela Morgaine, c’est le soin apporté à la mise en scène des corps – corps abîmés par la foudre ou malmenés par la maladie, corps convulsés, corps dansants, corps en jouissance – sorte de chorégraphie organique autour de laquelle se structure le récit mythologique. C’est dans cette perspective que la médecine, le chamanisme, ou encore l’alchimie sont convoqués, comme autant de moyens d’explorer ce qu’il y a de viscéral et d’inexpliqué dans notre rapport à la nature.

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Dans cette quête ésotérique, la réalisatrice multiplie les rencontres avec des civilisations lointaines et parfois méconnues. La part du voyage et l’ouverture à certaines cultures d’Afrique ou du Moyen-Orient opèrent un décentrement anthropologique qui fait de Foudre un film-monde, une œuvre vagabonde et morcelée. En faisant le lien entre des histoires personnelles et intimes, comme celle du médecin psychiatre William de Carvalho, foudroyé lors d’une sortie en mer au large de la Tunisie, et des contes ou des rites ancestraux, Manuela Morgaine hisse ses personnages au rang de figures légendaires et dépasse l’aspect anecdotique du documentaire.

Si l’on ne peut qu’admirer le projet encyclopédique de ce film, on comprendrait aisément que son format – 3h50 quand même –décourage certains spectateurs. Foudre n’est pas exempt de longueurs et on a par moments l’impression que la réalisatrice n’a opéré aucune coupe – comme fascinée par les moments qui durent – notamment dans un épilogue un peu longuet. C’est aussi frappant dans la dernière partie du film, moins réussie et moins nécessaire que ce qui précède : la séquence de marionnettes en particulier joue sur des ficelles un peu grosses et si la chorégraphie est belle, elle aurait gagné à être raccourcie. Par ailleurs, certains partis-pris de forme comme l’utilisation systématique de flous ou de ralentis ne semblaient pas toujours s’imposer et paraissent parfois systématiques, à l’instar d’une utilisation des silences ou d’un fond sonore anxiogène. Foudre perd de sa fluidité en donnant la sensation d’un collage d’impressions et de réflexions, abandonnant la beauté du silence, le bruit de l’orage et l’élégie cosmique au profit de métaphores plus démonstratives et d’une déclinaison sémantique quelque peu redondante allant « du coup de foudre » à  » la dépression ».

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La trame relativement décousue de Foudre n’est pas forcément propre à maintenir l’intérêt du spectateur tout au long du film, déclinant le thème de manière moins spontanée et plus bavarde perdant parfois le spectateur dans une abondance qui paraît soudainement plus artificielle. Manuela Morgaine ménage pourtant des transitions subtiles entre chaque saison mais parfois si ténues qu’elles en deviennent difficilement identifiables. Il arrive alors que Foudre ne communique plus, ne laissant pas assez de place au silence. Curieusement alors qu’elle était merveilleusement énigmatique, elle se perd parfois dans une démarche trop signifiante. On gagnera sans doute à piocher ce qui nous plaît dans cette œuvre émancipée, disparate et aussi protéiforme que son auteur, et à la visionner par fragments, par éclairs. C’est aussi la particularité de Foudre que de nous laisser le droit d’entrer dans la danse et d’en sortir. Malgré ses maladresses, l’approche reste singulière et inédite et l’on se promènera volontiers à travers Foudre, pour s’y perdre souvent avec bonheur.

 DVD édité par Shellac

Bande-annonce :

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A propos de Sophie Yavari

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