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Istvan Szabo – « L’âge des illusions » (1965), la tête contre les murs

Que tout bouillonne et appelle !
Jusqu’à ce beau jour où sera limpide
Le miracle en nous vainqueur :
Celui de l’esprit qui mêle en nos cœurs
L’infini et le fini
Et, hors de nous, puissance créatrice
Et sagesse de l’instinct…
Attila Jozsef

De plein pied dans la veine intimiste de la moitié de cette collection dvd, le premier film du bien connu chez nous Istvan Szabo, sacralise le « Je » comme mode d’expression de tous les jeunes cinéastes contemporains des années 60. C’est donc l’opposé de la fresque collective de Ferenc Kosa, où l’auteur s’effaçait derrière le maître d’œuvre. L’âge des illusions part dans la frénésie de la folle jeunesse, au son des sirènes de la modernité, pour marquer ensuite le pas dans une désillusion plus mature. Pour être trivial, on chute de Truffaut en Eustache. Aucun doute en tout cas, sur la visibilité des films de la Nouvelle Vague française en Hongrie, Truffaut devenant ce label que l’on aperçoit sur un panneau. Ilona Beret / Eva a même ces yeux de chat qui faisaient tout le charme de Macha Méril. Mais si Szabo adopte le ton, le rythme et certains effets de style de la Nouvelle Vague, son élan reste assez éloigné de l’émancipation formanienne et des pragois fantasques de la nouvelle vague tchécoslovaque émergente.

La Hongrie de la stabilisation est ce pays « où l’on voit tout et en temps réel », contenu dans ce générique situé dans des studios de télévision. Et l’image cinématographique, ce média qui relie chacun à la vie du pays. Szabo tente, sans beaucoup de conviction, d’opposer anciens et modernes, dès la scène de la remise des diplômes, guidée par un vieillard au visage austère. Il y réussit fort bien dans la forme, puisque peu de films hongrois témoigneront de cette fougue ou n’afficheront le dilettantisme de son héros. Dans le fond, c’est un roman d’éducation sentimentale, situé dans le milieu urbain, contemporain et envié des ingénieurs, ce Jancsi étant promis à une belle carrière. Le visage mutin du jeune Andras Balint exprime à merveille l’énergie, la malice, l’esprit critique, le doute, puis le désenchantement d’une génération trop jeune pour avoir rêvé les changements de 56. Pour elle, vieillesse rime avec médiocrité. Un conflit symbolisé par une phrase anodine sur la différence entre un écolier communiste et un communiste qui va à l’école.
Un jazz facétieux laisse échapper des notes mélancoliques, quand apparaît le visage de Jancsi, tendu vers un ailleurs aussi incertain que l’écran d’un téléviseur balayé par l’absence d’image. Manière de dire simplement l’impossibilité de réaliser ce à quoi on aspire à 20 ans en Hongrie. Car Jancsi est déjà à la marge, lui que son talent rend exceptionnel. Si ce n’était l’approche intérieure qui nous fait battre au pouls du personnage et cette capacité à affoler la mise en scène, juste pour le minois ou la silhouette d’une jolie fille, on pourrait partager la résignation qui pointe dans la fin programmée de ce premier long-métrage.

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Szabo privilégie les scènes tournées en extérieur, où l’on court, saute, s’ébat et où l’on s’aime sans complexes, tout en évitant de transformer celles en appartement en théâtre sclérosé. Les séquences de groupe sont l’occasion de débats ardents. Ici jaillit l’esprit d’innovation et l’énergie inépuisable du changement (on convoque Einstein – mais pas Eisenstein ! ) . Que les jeunes ne puissent révolutionner leur corps de métier de l’intérieur n’a rien d’étonnant, car ils sont pris dans un système qui les dépasse, où tout est déjà prévu au plus haut niveau. Dans un tel contexte, la réalisation de l’individu devient illusoire. Cette problématique est commune à tous les réalisateurs qui ont débuté dans l’après 56. « Des cinémas qui puisent leurs sources dans la relation complexe entre réalité individuelle et collective, pour inventer une narration nerveuse, originale, critique et contradictoire » 1 . Szabo parvient malgré tout à faire passer son message, dans un film légèrement foutraque mais vivant et ce, même si le passage à l’âge adulte viendra, comme dans Le sac, de la confrontation à la mort.

« L’homme n’est pas encore grand mais croyant l’être, il court dans tous les sens. Puissent Amour et Intelligence ses parents, veiller sur leur enfant turbulent ».

Cette citation d’Attila Jozsef dans le film, est contrebalancée par l’ironie joyeuse de la voix off. La distanciation qu’elle introduit est le même décalage que celui de Jancsi avec la société adulte qui l’entoure.

Szabo tente ainsi plusieurs contrepoints. Comme quand Eva, la jeune juge talentueuse, s’indigne de l’archaïsme du droit, rêvant d’un système à reconstruire. A ce moment, les six angles de vue sont autant de projections de l’admiration et du désir de Jancsi à son encontre. L’idéalisation de cette fille, six écrans différents, un seul visage. Quoique la scène suivante dans un bus bondé soit bien plus réaliste en démontrant que les fantasmes de ses copains, sont semblables à ceux de leurs camarades occidentaux du même âge. Plus tard, une scène chez le coiffeur tente de nous convaincre que « les filles d’aujourd’hui aiment ça » et qu’elles n’hésitent plus à le dire. Le cinéma non plus !

Mais le conflit intérieur n’est pas une affaire de sexe. Le progrès nécessaire supplante le désir individuel ou plutôt, la libido apparaît comme une énergie qu’il faut dompter. Tout comme ce courant électrique ou les ondes que Jancsi sait déjà lui domestiquer. Quant à la bande, qui est une force au sein de l’école, elle doit se dissoudre dans un modèle plus durable, qui est la société hongroise toute entière. Jancsi lui-même est une sorte de résistant tintinesque, qui renâcle plus qu’il n’avance. Son parcours passe par plusieurs filles, toutes jolies, gentilles et sympathiques : Gaby, Anni, avant qu’il ne jette son dévolu sur Eva.

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« Quand nous fréquentions l’Académie, l’industrie cinématographique hongroise produisait au maximum dix, douze, quatorze films l’année. Certains pouvaient nous plaire, mais dans l’ensemble nous considérions la production hongroise de mauvaise qualité. Mais pas seulement nous, d’autres aussi. Le cinéma traversait à cette période une phase de radical renouvellement dans le monde entier, beaucoup de critiques français s’étaient mis ensemble pour réaliser des films. Ces critiques sont maintenant des cinéastes célèbres et talentueux : Godard, Truffaut, Chabrol. Comme les appelait Mârton Keleti, notre professeur à l’Académie : Trüffo-Büffo et les autres. C’était amusant, mais Trüffo-Büffo et les autres nous ne les sous-estimions pas, car ils prenaient de manière sérieuse le cinéma. Ils voulaient communiquer avec le monde en adoptant un langage qui se voulait naturel. Ce langage nous l’apprenions comme l’ABC. C’était facile pour nous : nous avions dix-neuf, vingt ans quand nous avons fait la connaissance de ces réalisateurs eux aussi, à l’époque, encore jeunes. » 2

Dès le départ, la mise en scène de Szabo choisit les effets les plus tapageurs de la Nouvelle vague ( musique légère, caméra virevoltante ), sans s’aventurer toutefois jusqu’à la déstructuration du discours ou au faux raccord godardien. Sauts au ralenti, cavales dans les rues, toute une gestuelle s’exprime ici, de Tirez sur le pianiste à Bande à part. Visages lumineux et corps qui se cherchent, s’étreignent, tout comme dans A bout de souffle, Les amants, ou Hiroshima mon amour. Les séquences ne jointent plus, avec cette pointe d’audace dans la césure. Il nous montre ici, la futilité estivale en Hongrie, ces grappes de jeunes, blagueurs, qui papillonnent autour des filles en maillots. Szabo exalte d’abord cette énergie qui se voit comparée à la jeune révolution cubaine et à son leader Castro.

On rêve de partir. De l’émulsion hormonale au ciel des idées, c’est un puissant besoin d’autre chose. Selon la « jeune garde », autant revenir à Lénine ( et oublier Staline, ça va sans dire… ). Pour eux, la Hongrie ressemble à cette maison aux couloirs vides et ils brûlent de la réveiller. La fluidité et la précision de la mise en scène sont clairement du côté de ces personnages, en prennent le parti. Mais ce jeune cinéaste doué est aussi capable de réussir une simple scène où Jancsi embrasse Anni et s’en retourne sous la neige. Pour exprimer ce besoin de liberté, autant que leur naïveté, Szabo doit pousser jusqu’à la séquence animée, comme pour se détacher d’un réel beaucoup trop objectif.

Malgré les gros plans inspirés, mais fugitifs, et la prégnance du mouvement, on serait loin de Balazs si le film ne nous réservait le traditionnel voyage dans le passé. Mais avant d’embarquer dans le petit train bleu de leur enfance, confortés par ce pouvoir éternel du cinéma à remonter le temps, ils assistent d’abord à un montage d’actualité : guerre, occupation, installation du communisme, utopie socialiste… Heureusement, un plan plus large montre le couple réuni devant le brasier ardent des autodafés nazis, dans la salle obscure-refuge. Et en contrechamp, le rire d’Eva. Cinéma, amour et jeunesse, toujours sur la même longueur d’ondes, comme partout dans le monde. Sur l’écran, la tristesse des foules à la mort de Staline paraît tellement étrange, que sur ces images impressionnantes, Eva nous parle de la mer. Puis du débat essentiel, partir après 56…ou rester. Et pourquoi faire ? La question n’est pas fortuite. Dans la narration, elle fait écho à leur mouvement de sur place, quand les inventions du groupe sont au point mort ou que le besoin de justice d’Eva se fracasse sur la réalité de la nature humaine, véritable écueil du socialisme. Dans un joli monologue laconique, accompagnant un montage plus expérimental qu’illustratif, elle se demande : « Est-ce qu’on peut rendre un fou lucide en lui donnant des coups ? ».

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Silence.
Il s’étale, effrayant : c’est la mer murmurante,
C’est un champ infini de toutes parts neigeux.
C’est la Mort déguisée attrapant mes cheveux,
Chagrine et qui fait peur. La Mort caracolante.
Je dépose à ses pieds mon âme pantelante.
Attila Jozsef

Ah quoi bon ruer dans les brancards, la maladie et la mort sont un coup de massue sur l’avenir commun, comme le dit cette caméra qui remonte d’outre-tombe ( une idée de mise en scène qu’on retrouve dans Le sac ) et fait face à cette foule dans laquelle les jeunes sont désormais bien trop vieux. Elle vient condamner leurs rêves et aussi sceller le destin des idylles un brin futiles. D’ailleurs les organismes vus au microscope et qui envahissent le cadre, sont tout autant le virus mortel que l’attraction chimique des amants. La rage de tous ces jeunes gens couve et est prête d’exploser quand l’oraison du professeur se retrouve brouillée par le chant d’un prêtre à côté d’eux. Il s’affaire à un autre enterrement, plus traditionnel, mais surtout plus juste. Ce refus de la mort, vécue comme une absurdité supplémentaire et une nouvelle entrave à leur envol, se cristallise dans la fuite éperdue d’Eva. La séparation des amants est entérinée par des séquences courtes, où les personnages se vouent à la suractivité. La mise en boite documentaire d’une partie de foot traduira la perplexité du héros, ce temps qui ne passe plus. Le son direct s’enfuit sous les pas de Jancsi.

Heureusement, dans ce consensus arraché aux forceps, le travelling final caressant une longue rangée d’hôtesses, pendues à leurs téléphones, vient apporter un doute salvateur. C’est dans ce tiraillement entre le nécessaire abandon et l’énergie vitale toujours renouvelée, que se révèle la vraie profondeur de cet Age des illusions.
Et si 1965 est avant tout l’année de la modernité, Istvan Szabo sera ensuite un des meilleurs représentants d’un autre courant qui succédera aux auteurs politiques, l’auteurisme lyrique, avec Zoltan Huszarik ou le vétéran Karoly Makk.

 

1 : Giyusi Pisano-Basile, 1954 – 1967 : les clivages générationnels au miroir de la nouvelle vague, dans Théorème 7: Cinéma hongrois, le Temps et l’histoire
2 : Gyula Gazdag, lstvân Antal , Andrâs Jeles, « Dieci anni dello Studio Béla Balàzs », in Cinema Magiaro. L’uomo e la storia, Mostra internazionale del Nuovo cinema , Marsilio Editore, 1982

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