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Los caminos de la vida,
son muy dificil de andarlos,
dificil de caminarlos,
y no encuentro la salida…

Yo pensaba que la vida era distinta
cuando era chiquitito yo creía
que las cosas eran facil como ayer
Que mi madre preocupada se esmeraba
por darme todo lo que necesitaba
y hoy me doy cuenta que tanto así no es
Porque a mi madre la veo cansada
de trabajar por mi hermano y por mí
y ahora con ganas quisiera ayudarla
y por ella la peleo hasta el fin
Por ella lucharé hasta que me muera
y por ella no me quiero morir
tampoco que se me muera mi vieja
pero yo se q el destino es así

Omar Geles, Los caminos de la vida

« J’aimerais capturer le temps qui passe et qu’on ne peut arrêter. Fixer le temps. » Ce monologue onirique d’une mère disparue à son fils en guise de profession de foi d’outre-espace définit l’enjeu majeur du premier long-métrage de Sophie Goyette, vaste essai qui se disperse sur trois continents pour mieux retrouver l’essentiel. C’est d’ailleurs sa force et ce à quoi elle parvient presque toujours. Alors qu’ailleurs la lenteur est rarement récompensée, elle est désormais l’apanage de deux générations de cinéastes voyageurs qui ne craignent plus de travailler l’espace pour trouver leur rythme. Du cosmos partout alentour à l’intérieur confortable d’une vie québécoise à la banalité brisée par le destin, héritage d’un cinéma dramatique québécois plus classique, à la perte dans la forêt mexicaine où dans l’inextricable, se nouent pourtant de nouvelles connexions et des alentours de Vera Cruz à la Chine contemporaine avant que de boucler l’errance sur un souvenir resté quelque part au cœur de la forêt canadienne, Mes nuits feront écho fait du voyage, du mouvement, ne serait-il qu’intérieur, sa raison d’être et son carburant. Il le prend ce temps, et nous mène à l’introspection.

A l’écoute des merveilles domestiques

La première heure décolle en douceur de cette existence terrestre vers celle, imagée, du cinéma. La réalisatrice arrive à fondre dans la voûte céleste, une voix off qui pourrait facilement tomber dans le pathos ou le lieu commun, pour en créer de l’inédit. Les verts paradis de l’enfance qui ont viré au gris. Ce gris, ce froid, est un état, une manière de voir l’endroit où Éliane évolue et aussi où elle arrive tant qu’elle n’aura pas rompu avec ce gel qui lui colle en dedans. C’est aussi un plaisir esthétique et sensoriel cher à l’Auteure, comme elle prend plus loin plaisir à pénétrer dans le brouillard d’altitude mexicain. Elle fait corps avec son personnage, caresse son profil sinueux et magnifie ce visage. Peu de questions : comment les événements de nos vies nous aident à grandir, comment les voyages et les rencontres nous réparent. L’enfance est la coexistence de la fabrication d’une vie domestique avec ses guirlandes de souvenirs et ses paillettes d’un présent enchanté et d’un enchaînement de situations artificielles dans lesquelles l’infinie créativité des gamins et leur spontanéité trouvent plus ou moins le terreau pour pousser. L’âge des possibles : une grenouille se change en chien zombie, il suffit d’y croire pour le voir durant son sommeil. Un merveilleux accessible d’une simple formule magique, mais recouvert d’un voile laiteux , post lynchien dans son décalage et sa manière de travailler un certain hyperréalisme visuel, un aspect documentaire, où la douceur ( non exempte de son envers, la torpeur ) remplacerait la noirceur, aussitôt désamorcé par l’échange d’une simplicité confondante entre deux femmes, qui resitue l’être derrière sa fonction et le masque social des apparences. Éliane est comme une orchidée qui reproduit son stress et son spleen un peu plus loin, comme certaines plantes se transplantent ailleurs pour mieux repartir.

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Sophie Goyette sait écouter les visages ( d’ailleurs c’est révélateur, on dit au Québec « écouter un film », et non « regarder ». On comprend mieux la place importante de la parole dans le cinéma québécois ) et saisir les lignes. Son cinéma témoigne d’une réflexion sur comment filmer le corps, l’être et dans quelles conditions. C’est sans doute pour cela qu’un simple mouvement de tête donne un raccord parfait, un peu si comme d’un battement de cils, sa jeune héroïne lançait le récit au vent… Éliane erre dans une fête sur la musique de Moby. La caméra ne perd jamais cette nuque qui abrite le chakra de la communication ( Vishuddha ). Autour, les autres personnes sont floues alors qu’Éliane elle, n’est déjà plus là. Elle ne danse pas, elle avance en titubant sans trouver la sortie. Si ici la mise en scène n’est pas une nouveauté en soi, Sophie Goyette tire le maximum de cette option, parce que la perte de repères est quasi chorégraphique, un abandon presque angoissant alors que les contacts avec les corps ne sont plus en phase et que les frictions ne produisent plus de réactions chimiques. La cinéaste est une voyageuse et sait fort bien combien il est bon de se retrouver loin de chez soi, dans ces bouts du monde qui nous offrent enfin la suspension du bourdonnement dramaturgique de nos vies pour qu’apparaisse ce qui finalement compte pour chacun d’entre nous. Ainsi la scène de messages pendant l’orage, est déjà une prémisse de la traversée mexicaine d’une installation lumineuse ou du voyage en métro qu’entameront Romes et son père. Les motifs se répondent les uns aux autres. Nous appellent…

Azur des nuits transparentes

La cinéaste affiche aussi ses références, musicales surtout : Chopin, grand malade devant l’éternel, Rachmaninov, l’hypersensible. Elle sait que l’art permet l’expression de cette fibre mais que seul le mouvement, le départ, l’arrivée, l’ailleurs, catalysent le flux de notre énergie psychique pour nous permettre d’être soignés. Pourtant dans ce qu’elles expriment de vertigineux, les interprétations d’Éliane au piano ne sont pas des facilités de récit où l’on attendrait que ça se passe, mais bien des effondrements et des abîmes interstellaires dans lesquels nous chutons avec elle, jusque dans les ruines où gisent les certitudes, là où elle n’est alors plus qu’une luciole qui entre au fond du plan. Le tempo est en place, la composition des plans ( la cinéaste est également directrice artistique aux costumes et au montage – la polyvalence serait-elle une constante des Auteurs québécois ? ) a la précision du Feng Shui, particulièrement dans l’intérieur mexicain où Éliane reprend comme un somnambule, le cours de ce qu’elle sait faire et que nous voyons émerger sa vraie nature après sa rencontre avec Romes, mexicain d’âge mur également touché par la perte d’un parent proche ( sa mère pour lui, ses parents dans un accident de voiture pour la jeune fille). Une part d’elle même s’éveille à l’œil bienveillant de la chef opératrice ( Léna Mill-Reuillard ). Éliane n° 2 ou la figure d’un nouveau monde.

Dans ce second chapitre, la fixité des plans, leur habileté à composer avec l’architecture naturelle, à restituer la texture du monde, du couvert végétal des bambous, à rendre l’esprit du lieu à de simples maisons, jusqu’à les personnifier, permet à la jeune femme de se poser et de commencer à parler. La caméra l’observe à bonne distance, fichée en cet endroit unique où elle se doit d’être pour que l’alchimie du plan et de la situation opère, quitte à regarder s’éloigner la protagoniste ( et de songer alors à l’influence asiatique sur les cinéastes québécois dont faisait état Dominique Dugas ). L’instant peut devenir solennel si tant est que la comédienne Éliane Préfontaine – la Alice du très attendu Alice in the attic – l’a chargé en émotion ou que son personnage appuie jusqu’au bout son interprétation au piano. À tel point que les entrées de champ sont toujours comme l’avènement de quelque chose… La manière que la comédienne a de s’engager résonne avec celle qu’a l’Auteure de s’abandonner à son récit. Pour autant, pas de résilience sans durée. Les mêmes songes enfantins déroulent leurs serpents hypnotiques propres à enserrer la recherche des jeunes québécoises dans quelques méandres. Parce que Sophie Goyette a des antennes, ses protagonistes ont la capacité de percevoir, même dans le bruit du monde la petite phrase musicale qui se répercute en eux. Ce n’est pas le sabre laser qui impressionne mais finalement la phrase sibylline d’un enfant conseillant à sa prof d’aller se promener en bateau avec son père. Parce qu’ici, on n’est pas si surs de la frontière entre rêve et réalité, l’ici et là-bas, que le son nous est parfois donné en décalage comme son titre l’indique et que tout simplement, le psychisme a plus droit de cité que le physique. Pour aussi unis qu’ils puissent l’être par une ligne éclatante, les âmes de Romes et Éliane ne peuvent s’élever suffisamment au dessus du clapotis pour gagner les cimes positives. Loi des séries : on ne sait pas si elle va guérir à l’issue de la scène, si une romance s’ébauche, car c’est au tour de Romes de faire son chemin de croix. Un plus un plus un…

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Certains spectateurs seront sans doute rebelles à entrer dans les chambres de l’imagination de Romes et Pablo. Le film prend le risque de changer de rythme dans sa quête de l’immobilité, sans arriver à stopper le dialogue intérieur, comme si à une voix audible quelque part sur la Terre y répondait toujours une autre. Ces scènes fragiles, presque fixées comme des papillons sur l’éclairage à la lampe, mais qui vibrent à peine à l’écran, sont à apprécier dans différents contextes et selon notre disponibilité. Dans la matrice de la salle avec d’autres organismes, chez soi, en soi. Mais une chose demeure certaine après plusieurs visions. Ces visages profondément épris nous disent quelque chose de nous même. Plus on regarde le film, plus l’écho est long, plus la séance est bénéfique, se propage comme l’onde. Pinçons nous un moment : sommes nous entrain de rêver que nous sommes au cinéma ou est-ce que le cinéma rêve que nous regardons un film ? Les deux. Comme une logique à être là à cet instant. Bien qu’elle se défende de toute influence scientifique sur son cinéma, il y a pourtant chez Sophie Goyette une curiosité pour le vivant, pour toutes les coutures du monde qui vient certainement des rêveries et divagations aux cieux comme dans l’herbe, auxquelles s’est laissée aller une enfant pressée de découvrir les secrets de ces mondes là.

Mers mêlées de l’intranquillité

Aujourd’hui éclate dans ce premier long, l’expression formelle, le goût de la recherche et l’urgence de dire, même derrière l’avancée tranquille et inéluctable d’un nuage qui continue sa course comme le son sourd et à peine perceptible du monde traverse le mur de la chambre d’hôtel, la beauté de tout cela. Les langues étrangères ressemblent à des codes mystérieux. Romes et son père savent bien que le chinois assis en face d’eux dans un restaurant est entrain de leur donner quelque chose d’important. Nul besoin de comprendre les mots pour sentir cela. Ça habite l’espace, cette vue de la chambre d’hôtel qui est l’inverse de celle de Solveig Dommartin dans le Jusqu’au bout du monde de Wenders, où son regard se perdait dans l’embrouillamini d’un avenir mondialisé. Ici en Chine, pays par excellence d’un contemporain qui vit au rythme de l’internationalisation des échanges, l’agitation permanente créée par les foultitudes d’activités humaines n’a pas plus d’effet que les rides sur un plan d’eau. « Satsang » dit le convive chinois. Ou autrement dit : rassembler la vérité qui est en soi. La fin du film paraîtra abrupte à certains, pas encore résolus à entamer leur propre voyage. Don Pablo lui, arrive à la conclusion qu’un espace mental existe où amour et bien être se confondent, une sorte de planète Solaris matérialisée en un seul plan qui retrouve la puissance de Tarkovski : une femme de dos dans la prairie et contemplant la forêt ou plutôt le rideau immémorial du paysage. Il s’endort sur cette image bienfaisante, et l’image à son tour se tourne vers nous… le septième art nous sourit.

Chacun trouve la paix intérieure dès lors qu’il a su confier ce qu’il avait le plus profondément enfoui. Sans doute que Romes et Éliane sont encore trop jeunes pour parvenir au dépouillement qui précède la sagesse. Partout, Gaïa, organisme vivant, terre-mère, est pleine de ces femmes et de ces hommes qui ne cherchent qu’une seule et même chose, vivre et maîtriser leur nature humaine pour parvenir à la sérénité. Un voyage est d’abord intérieur, c’est un sentier au fond des bois profonds où on a semé les petits cailloux comme autant d’étoiles sur la voie lactée et Sophie Goyette a créé ici une constellation, de personnes et de moments, auquel chacun est libre ou pas de se rattacher. Bien sûr, c’est d’abord du cinéma, du meilleur et les raccords entre les plans et les séquences nous permettent de nous y glisser. Il est toujours possible de retourner au rêve, quand dans nos songes les plus fous, cela demande un travail et une pratique que nous n’avons pas toujours. Éliane, si solitaire dans la foule électronique, s’est dissipée dans le soleil au plan suivant. Elle délaisse le piano et se retourne face caméra, le regard porté dans le brouillard d’une autre scène. Le ciel est très présent. Il accueille tous les horizons du récit. N’est-il pas après tout le même ou en tout cas semblable, toujours changeant et jamais fini, pour tous les hommes et tous les spectateurs ?

sommets

Un ciel mais une multitude de perceptions. Ce qui est traditionnel et chamanique pour les uns ( rituels de la nouvelle lune à Catemaco, cette survivance de traditions olmèques où s’affrontaient les pouvoirs libérés par les sorciers des anciens temps après les rites de purification, vision des hommes tournoyant dans le ciel reliés à un mat par le pied à l’occasion d’une fête traditionnelle ) n’est que folklore incompréhensible pour les profanes. Et puis, « On n’est jamais vraiment satisfait de là où on vit » susurre avec raison Romes. Même dans la dépression et la douleur, l’Auteure s’attache à la communication et à ce qu’elle porte de thérapeutique Son contrechamp est le noir qui viendra à plusieurs reprises nous envelopper. L’eau est aussi vectrice de rêve et conductrice de lumière, bain amniotique turquoise ou réceptacle de la mélancolie qui emplit le lac volcanique et les maintient dans les remous de leur vies respectives. La voix off pourrait même être celle du spectateur qui dirait au sortir de la séance « Une femme me parlait dans la tête ». Jusqu’à la Terre qui devient sous le regard insistant de Romes une pure abstraction, un codex indéchiffrable, une projection plastique de son mental. Aucune gratuité : ici ce qui fait lien, fait sens. La musique parle, nous conduit le long des rails et nul véhicule ne saurait aller plus vite, quand bien même on dit pourtant « voyager à la vitesse de la lumière ». Même les feuilles sèches composent leur propre musique…

Chasse aux trésors

L’articulation entre le son parfois off et les images a aussi la fonction magique d’un transport immédiat. Au besoin l’image dément le son et l’inverse ( un Mexique de plus en plus dangereux quand est filmée la douceur de la nuit sur un zocalo fréquenté, puis un concert de musique classique sous un kiosque à musique). Très forte est à ce titre l’arrivée en Chine dont on entend le brouhaha de la rue bien avant de voir qui le produit, en un véritable procédé d’acclimatation. Déjà, la séquence où la mère décédée parlait à son fils tenait dans sa mise en scène comme son atmosphère, du cinéma asiatique. Leurs forêts sont enracinées dans un imaginaire cinématographique plus vaste ( Sophie Goyette, Carlos Reyagadas, Alejandro Fadel – Apichatpong Weerasethakul, Joao Pedro Rodrigues ). De par ces ramifications planétaires, le récit n’atteindra jamais ce « point exact où la vie est, puis n’est plus », d’autant que selon Pablo la fin du monde a déjà eu lieu. « El futuro llego hace rato » scandait Manu Chao qui lui aussi passait d’un continent à l’autre pour en enregistrer ça et là les traces sonores. Avec Pablo s’installe un fatalisme apaisant qui conduit à un climax anémique sous forme de révélation, aux antipodes du cinéma d’action : le meilleur des conducteurs est encore l’amour universel. De vision en vision, on plonge, plus profondément à chaque fois, dans le sommeil paradoxal. Et nos souvenirs cachés du temps où nous étions les rois du monde remontent… 1997, alors que dans la selva tropicale, nous sommes affairés à peindre une fresque avec les enfants de la Realidad, activité dérisoire pas toujours bien comprise par les adultes du cru qui comptent leurs enfants comme une force productrice, un vieux monsieur, le señor Daniel s’arrête devant nous. Il est petit, fluet, ridé comme un vieux parchemin mais son regard brûle comme celui d’un jeune homme. Il plie à peine sous un fagot quatre fois plus grand que lui. Il reste là un moment, regardant longuement la longue feuille colorée. Nous congratule enfin et nous remercie pour tant de beauté.

restau-chinois

Car c’est à nos trésors enfouis que Mes nuits feront écho s’adresse, à l’homme moderne écartelé entre dix connexions simultanées et plus, au critique ramant dans la jungle des sorties… C’est un voyage court mais lent qui pénètre l’esprit par toute la puissance du son et de l’image, à condition de n’en rien vouloir contrôler et nous largue vers quelques sommets. On pourrait sans doute ergoter sur le ratio entre son budget dérisoire et sa portée poétique, mettre Sophie Goyette dans des cases où on a déjà tenté d’enfermer certains des meilleurs cinéastes contemporains, analyser le moindre geste et jusqu’au dernier mot. Tout ne ferait que retarder l’échéance où on laisse le film aimé voguer vers son destin, pour que s’ajoutent d’autres soirées et d’autres pays à sa vie intérieure. Arrêtons de le réécrire. Par contre, on peut chuchoter le titre à quelques uns comme un cadeau. Aux distributeurs peut-être, pour que son futur soit brillant ( du nom du prix qu’il a très justement reçu à Rotterdam ) grâce à eux et qu’on puisse à nouveau se faufiler jusqu’aux salles avec un / une ami (e) et là, dans le ventre de la terre assister au jeu éternel de l’ombre et de la lumière.

A propos de Pierre Audebert

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