Festival de Cannes-Cannes première : Juan Cabral et Santiago Franco — « The Match » (El Partido)

Présenté  dans la section Cannes Première, The Match revient sur ce qui est peut-être LE match le plus célèbre de l’histoire du football : le quart de finale de la Coupe du monde 1986 opposant, à Mexico,  l’Argentine à l’Angleterre, deux ans seulement après la guerre des Malouines. De simples quarts de finale, en théorie. Mais, c’est une évidence, une Coupe du monde ne se réduit jamais au sport. Surtout pas celle-là. 

Le documentaire s’ouvre sur des images d’archives où les joueurs répètent inlassablement qu’ils ne veulent pas « faire de politique ». Vœu pieux. Car tout le film démontre évidemment  l’impossibilité de séparer les deux. Mais là où, d’ordinaire, le football est rattrapé par la politique, ici s’ opère un constant va et vient entre les deux. Et c’est finalement le foot qui l’emporte : la politique entière semble absorbée, digérée puis dépassée par deux buts de Diego Maradona.

Le grand intérêt du film est de trouver un dispositif à la hauteur de ces allers et retours. Dans un décor minimaliste (une chaise, un fond noir) et une image en noir et blanc, les réalisateurs réunissent plusieurs des joueurs encore vivants: Gary Lineker, John Barnes, Jorge Valdano, Jorge Burruchaga, Oscar Ruggeri, Julio Olarticoechea, Ricardo Giusti et Peter Shilton. Face à eux, un écran diffuse les images du match, en couleurs. Inversion des codes habituels : le passé semble plus vivant que le présent, tandis que les anciens joueurs apparaissent comme des revenants contemplant la légende qu’ils ont vue s’élaborer. 

Le film varie constamment les configurations de regard. Parfois, interviews, images d’archives et journaux télévisés nous sont présentés sans médiation. Ailleurs, les joueurs partagent le cadre avec l’écran ; dans d’autres plans, ils en sont dissociés, devenant les spectateurs de leur propre passé et redoublent notre propre regard. S’organise ainsi une circulation permanente des points de vue.

Et puis il y a évidemment les deux buts.

Le premier, « la main de Dieu », est revisité sur le mode d’une enquête policière malicieuse. Les réalisateurs reconstituent la manière dont la triche fut identifiée à une époque où les retransmissions télévisées ne permettaient pas encore l’analyse exhaustive des images. Le documentaire raconte l’histoire de la découverte du cliché décisif,  de sa circulation et de ses droits (la photo est mexicaine; les droits sont anglais:  ainsi va le monde postcolonial). La matière est si riche qu’elle se diffracte sans cesse en récits secondaires, souvent savoureux. Même l’expression « la main de Dieu » devient objet d’investigation. Et de cette séquence naît peut-être la morale la plus drôle de tous les temps : « si personne ne le voit, ce n’est pas de la triche ».

Mais surtout, il y a le second but, que beaucoup considèrent comme le plus beau de l’histoire du football. Le film a l’excellente idée de ne pas nous le montrer immédiatement:  l’image appartient à notre mémoire collective ; elle existe avant même d’apparaître à l’écran. Nous entendons d’abord le match, nous le voyons surtout s’inscrire sur les visages des anciens joueurs, encore saisis, 40 ans après, comme par une apparition de la Vierge. Puis le but revient enfin, plusieurs fois, sous différents angles, chaque répétition semblant moins expliquer le miracle que confirmer sa dimension mythologique.

Le film ne cesse d’élargir son horizon chronologique et légendaire. À partir du match de 1986, il remonte deux ans en arrière jusqu’à la guerre des Malouines ; puis plus de deux siècles auparavant jusqu’à la colonisation des Îles Falkland ; il repart vers les jours qui suivirent la victoire argentine et l’accueil triomphal réservé à Maradona ; puis encore jusqu’à la revente récente de son maillot pour plusieurs millions de livres. Même les règles du football deviennent matière à récit. Chaque détail ouvre une nouvelle branche narrative, comme si l’on voulait cartographier l’infinie chaîne de causes, de conséquences et de réappropriations qu’un événement sportif peut engendrer. La dernière scène, où tous les joueurs survivants se livrent à une débonnaire partie de baby foot, est un peu lénifiante dans sa volonté de  proclamer haut et fort que les plaies sont pansées.

À travers ce dispositif éclaté, toujours drôle et instructif, le documentaire raconte finalement moins un match de football qu’un phénomène de mémoire collective. Un moment où l’histoire, la politique, les médias et le mythe se sont cristallisés dans quelques secondes inoubliables.

 

Présenté dans la section Cannes Première, The Match revient sur ce qui est peut-être LE match le plus célèbre de l’histoire du football : le quart de finale de la Coupe du monde 1986 opposant, à Mexico, l’Argentine à l’Angleterre, deux ans seulement après la guerre des Malouines. De simples quarts de finale, en théorie. Mais une Coupe du monde ne se réduit jamais au sport. Surtout pas celle-là.

Le documentaire s’ouvre sur des images d’archives où les joueurs répètent inlassablement qu’ils ne veulent pas « faire de politique ». Vœu pieux. Car tout le film démontre l’impossibilité de séparer les deux. Mais là où, d’ordinaire, le football est rattrapé par la politique, ici s’opère un constant va-et-vient entre les deux. Et c’est finalement le foot qui l’emporte : la politique entière semble absorbée, digérée puis dépassée par deux buts de Diego Maradona.

Le grand intérêt de The Match est de trouver un dispositif à la hauteur de ces allers-retours. Dans un décor minimaliste ( une chaise, un fond noir,  une image en noir et blanc), les réalisateurs réunissent plusieurs joueurs encore vivants : Gary Lineker, John Barnes, Jorge Valdano, Jorge Burruchaga, Oscar Ruggeri, Julio Olarticoechea, Ricardo Giusti et Peter Shilton. Face à eux, un écran diffuse les images du match, en couleurs. Inversion des codes habituels : le passé semble plus vivant que le présent, tandis que les anciens joueurs apparaissent comme des revenants contemplant la légende qu’ils ont contribué à façonner.

Le film varie constamment les configurations du regard. Parfois, interviews, images d’archives et journaux télévisés nous sont présentés sans médiation. Ailleurs, les joueurs partagent le cadre avec l’écran ; dans d’autres plans, ils en sont dissociés, devenant les spectateurs de leur propre passé et dupliquant notre propre perspective. S’organise ainsi une circulation permanente des points de vue.

Et puis il y a évidemment les deux buts.

Le premier, « la main de Dieu », est revisité sur le mode d’une enquête policière malicieuse. Les réalisateurs reconstituent la manière dont la triche fut identifiée à une époque où les retransmissions télévisées ne permettaient pas encore l’analyse exhaustive des images. Le documentaire raconte la découverte du cliché décisif, sa circulation et la question de ses droits (la photo est mexicaine ; les droits sont anglais : ainsi va le monde postcolonial). La matière est si riche qu’elle se diffracte sans cesse en récits secondaires, souvent savoureux. Même l’expression « la main de Dieu » devient objet d’investigation. Et de cette séquence naît peut-être la morale la plus drôle de tous les temps : « si personne ne le voit, ce n’est pas de la triche ».

Mais surtout, il y a le second but, que beaucoup considèrent comme le plus beau de l’histoire du football. Le film a l’excellente idée de ne pas nous le montrer immédiatement : l’image appartient déjà à notre mémoire collective ; elle existe avant même d’apparaître à l’écran. Nous entendons d’abord l’action, nous la voyons surtout s’inscrire sur les visages des anciens joueurs, encore saisis, quarante ans après, comme devant une apparition. Puis le but revient enfin, plusieurs fois, sous différents angles, chaque répétition semblant moins expliquer le miracle que confirmer sa dimension mythologique.

Le film ne cesse d’élargir son horizon chronologique et légendaire. À partir du match de 1986, il remonte deux ans en arrière jusqu’à la guerre des Malouines ; puis plus de deux siècles auparavant jusqu’à la colonisation des îles Falkland ; il repart vers les jours qui suivirent la victoire argentine et l’accueil triomphal réservé à Maradona ; puis encore jusqu’à la revente récente de son maillot pour plusieurs millions de livres. Même les règles du football deviennent matière à narration. Chaque détail ouvre une nouvelle branche, comme s’il s’agissait de cartographier l’infinie chaîne de causes, de conséquences et de réappropriations qu’un tel événement sportif engendre. La dernière scène, où tous les joueurs survivants se livrent à une débonnaire partie de baby-foot, paraît un peu appuyée dans sa volonté d’affirmer que les plaies sont désormais pansées.

À travers ce dispositif éclaté, toujours drôle et instructif, le documentaire raconte donc moins un match de football qu’un phénomène de mémoire collective. Un moment où l’histoire, la politique, les médias et le mythe se sont cristallisés dans quelques secondes inoubliables.

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A propos de Noëlle Gires

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