Festival de Cannes-Cannes Classics: Artavazd Pelechian- « Pelechian Project »

C’est avec une ferveur touchante que le public de cette séance de Cannes Classics a accueilli le légendaire documentariste arménien Artavazd Pelechian. Pelechian Project réunit cinq œuvres tournées entre 1966 et 1975, aujourd’hui restaurées grâce à un vaste chantier mené par Coproduction Office en partenariat avec Cineteca di Bologna, sous la supervision du cinéaste lui-même. Ce travail a trouvé son aboutissement en mai, juste à temps pour le Festival de Cannes.

Présent pour la projection, Pelechian a offert une petite leçon de montage. Au cœur de son cinéma se trouve ce qu’il nomme le «montage à distance » ou « dé-montage ». Plutôt que d’enchaîner les plans selon une logique linéaire, il les éloigne, ménage entre eux des respirations, parfois même des écrans noirs. Les images dialoguent alors à travers l’absence autant qu’à travers leur succession. Une même séquence, replacée dans un contexte différent, change radicalement de sens : un trajet en train peut aussi bien évoquer le départ vers le travail que le retour au foyer.

Cette logique fragmentaire irrigue toutes ces premières œuvres, dont certaines sont des travaux d’étudiant. Même dans Les Saisons, sujet chronologique par excellence, le fil narratif est déconstruit. Ne subsiste plus qu’un flux d’images reçues dans un pur état de saisissement, tant leur beauté bouleverse. Les transitions se construisent souvent à partir du mouvement : foules ondoyantes comme des marées, déplacements d’animaux, gestes répétitifs du travail humain. Pelechian joue également avec les directions du regard, alternant les axes de circulation des images pour défaire notre lecture instinctive du monde.

Ces visions documentaires prennent parfois des allures de tableaux abstraits. Mais derrière leur puissance plastique demeure toujours une volonté de témoignage : celle de saisir l’histoire d’un peuple, humain autant qu’animal, dans ce qu’elle a de collectif, de fragile et de cyclique. Une progression se dessine au fil des films : d’abord plutôt politique et centré sur les hommes, le regard se déplace vers l’ensemble des espèces et scrute la prédation qui régit les relations. Les Saisons semble enfin ouvrir un espace de coexistence plus apaisée. Certaines scènes atteignent une puissance presque mythologique : des bergers traversant une rivière en crue avec leurs troupeaux, ou glissant sur la neige aux côtés de leurs moutons, composent des images d’une splendeur inoubliable.

Le travail sonore est tout aussi saisissant. Très peu de sons directs. Pelechian privilégie les musiques -jazz, chants sacrés, matières bruitistes, cris- sans chercher une correspondance immédiate avec l’image. Comme dans le montage à distance, cet écart ouvre une brèche dans laquelle l’imagination du spectateur peut s’engouffrer. Chacun est invité à construire son propre sens, ou simplement à se laisser absorber par l’évidence plastique, presque cosmique, des images.

Films présentés :
Land of the People (1966)
The Beginning (1967)
We (1969)
Inhabitants (1970)
The Seasons (1975)

Durée totale : 90 minutes

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A propos de Noëlle Gires

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