Phuong Mai Nguyen – In Waves
Conformément à une tradition qui s’installe tranquillement, nous avons ouvert ce festival avec deux séances de la Semaine de la critique, une sélection que nous affectionnons particulièrement. Et grand bien nous a pris, tant les deux premiers films se sont révélés passionnants.
Avec In Waves, premier long métrage de Phuong Mai Nguyen, l’animation s’installe en majesté sur la Croisette. Difficile de ne pas être renversé par ce magnifique récit d’initiation et de deuil. Adapté du roman graphique autobiographique d’AJ Dungo, il charrie un imaginaire familier du cinéma américain : premier amour, amitiés adolescentes autour du skate ou du surf, déambulations dans ces couloirs bordés de casiers de lycéens que nous connaissons tous. Puis il emprunte les chemins du grand mélodrame romantique : Kristen, l’amoureuse d’AJ, est atteinte d’un cancer dont elle ne guérira pas. À tout cela, l’animation confère une dimension inédite, tendant vers une abstraction qui ne détruit jamais l’émotion, bien au contraire.
La narration se déploie sur trois grandes périodes, chacune marquée par sa palette et ses choix graphiques. Hawaï et les origines du surf sont donnés à voir dans des teintes sépia et un dessin stylisé ; le LA des années 2000 est tout en couleurs mordorées et en rues rectilignes ; la période la plus récente adopte des tons moins saturés. Les lignes temporelles s’entrelacent dans un ordre plus sensible que chronologique. L’alternance entre dessins en 2D et 3D, les magnifiques transitions, l’illusion de supports hétérogènes au sein même de l’animation (dessins, vidéos, textos, flip book) donnent au récit profondeur et fluidité. L’ensemble, d’une grande limpidité narrative et d’une grande densité formelle, trouve son unité dans le thème de la vague, à la fois métaphore, motif graphique, et principe de circulation narrative. À la romance tragique se greffe une histoire du surf, dont est révélée la dimension identitaire et politique.
En 2023, la jeune réalisatrice française disait : « Quand j’ai acheté la bande dessinée In Waves, j’ignorais de quoi ça parlait, je ne savais pas encore que cette histoire serait celle de mon premier film… “Une histoire d’amour sur fond de surf, en Californie”, on m’avait dit. Je n’ai jamais vécu en Californie, le seul “surf” que je pratique, c’est Internet, et les profondeurs de l’océan m’angoissent au plus haut point ! Mais au cours de ma lecture, j’ai été submergée par une émotion inattendue. » Elle n’est pas la seule. Certaines scènes bouleversent, telle celle où, autour du lit d’hôpital de Kirsten, ne subsiste plus qu’un fond blanc bientôt traversé par l’unique trait noir dessiné par un regard qui s’éteint.

Phuong Mai Nguyen – Dua
Après le très remarqué Hive, Blerta Basholli continue de confronter les figures féminines à la guerre, dont elles figurent souvent le hors-champ. Pristina, années 90 : le Kosovo s’embrase. Un groupe d’adolescentes se prépare pour danser : maquillage, coiffures, discussions sur les garçons que l’on doit séduire pour se conformer à une attente sociale diffuse. La camera est immergée dans le groupe. Mais l’irruption d’une police plus qu’inamicale envers les Albanais met fin aux réjouissances: la fête se défait, la fuite s’impose. La bande, cette forme presque géométrique du film adolescent, se désagrège aussitôt. Dua restera seule dans le cadre.
Le “coming of age” fait long feu. Entourée d’une famille aimante mais tétanisée par le nettoyage ethnique dont elle peut être la victime à chaque instant, Dua n’a pas même le luxe de vivre les affres de l’adolescence : l’attente anxieuse du premier baiser ou des premières règles est vite reléguée au second plan. La mère (magnifique Yllka Gashi) le formule sans détour : « Ce n’est pas le moment de devenir rebelle ». Autant ne pas avoir 13 ans. À l’instar de son frère, partagé entre désir de résistance et impuissance, Dua est condamnée à une rage qui s’exerce à vide. Même dénoncer un voisin vicieux peut mettre en place un engrenage tragique. La découverte du judo est une fausse piste : la catharsis ne peut être qu’éphémère. Il n’est pas question de résilience, cette tarte à la crème contemporaine, mais d’impossibilité du combat. Ainsi ne subsiste bientôt qu’un espace domestique retranché, fait de portes renforcées et de fenêtres barricadées. La nécessité du repli vient contrarier toute possibilité d’émancipation.
Dans le rôle titre, la jeune Pinea Matoshi est impressionnante de gravité et de rage contenue. Une scène montre la famille éclairée à la bougie et réunie autour d’un poste de radio : au visage de Dua est soudain restitué son aura de Madone. Un tableau de La Tour émerge dans le chaos, comme pour rappeler un paradis perdu.

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