Hip-Hop français : Sélection de 5 EP

Confinement oblige, la musique a été plus que présente pour rythmer nos journées ces dernières semaines. Les découvertes furent nombreuses notamment dans le registre du hip-hop francophone, c’est pourquoi nous avons décidé de mettre en avant cinq EP qui ont particulièrement titillé nos oreilles et retenu notre attention. Entre nouveaux talents prometteurs et artistes déjà largement identifiables, voici sans plus attendre nos quelques recommandations.

Sally – PYAAR

Coup de cœur de notre sélection, Sally, chanteuse d’une vingtaine d’années naviguant entre pop, R&B, soul et rap. Après un passage remarqué sur la chaîne Youtube Colors en Juin 2019 lors duquel elle dévoile JFLA, son premier projet sort quelques mois plus tard. L’EP s’intitule PYAAR, qui signifie amour en hindi, un thème exploré sous différentes facettes à travers les six morceaux. Immédiatement happé par une voix assez sublime et détonante dans le paysage francophone, on plonge sans filet au cœur de ses tourments sentimentaux. JFLA donne le ton : « Je suis cachée dans l’océan de douleurs que je me suis créé / Je me noie dedans, mais ce n’est pas à toi de me sauver », « j’ai soif de toi mais j’préfère rester dans l’désespoir ». Mélancolie et douleur chantées avec un mélange de grâce et de douceur, nappées dans une esthétique musicale quant à elle séduisante, entraînante. Changement de registre sur le sensuel Corps à corps, titre planant et fantasmatique, soutenu par une écriture à la fois concrète et poétique : « Je veux visiter ton cœur tes yeux ton âme / Je veux connaître chaque parcelle de ton corps / L’envie, la passion me brûle de remords / J’pense à toi j’pense à tout c’qu’on pourrait faire ». Par la suite, Plus le temps, récit d’une fin de relation, vif mais empreint de tristesse, hybride furtivement la frontière poreuse entre rap et chant. « J’veux pas d’ami, j’veux pas être déçu / J’veux pas d’amour, j’veux pas montrer mes blessures / Rester seule, c’est ce que je veux / Et c’est tout c’que j’peux » chante-t-elle sur le refrain du dernier morceau, l’assez peu optimiste Roulette Russe. PYAAR rassemble six mises à nue inspirées et incarnées, vêtues à chaque piste d’une couleur sonore nouvelle, où les sentiments et sensations contraires s’affrontent inlassablement. Révélation foudroyante d’une artiste complexe nous invitant dans son intimité jusqu’à créer une étonnante proximité, familiarité au fil des écoutes. Précieuse découverte.

Sortie le 22 Novembre 2019 (Paramour)

Doria – MDP

Sorti en décembre 2019, MDP (Mode opératoire) premier EP de Doria, a été remis en lumière à l’annonce fin Mars de sa signature au sein de l’écurie AWA (label de développement fondé par Kore). Remarquée en 2018 suite à son passage dans l’émission Rentre dans le Cercle, elle bénéficie d’ores et déjà d’une certaine exposition sur les réseaux sociaux (beaucoup de freestyles sont disponibles sur sa page Instagram) en plus de compter les soutiens de plusieurs noms importants du game tels que Dosseh, MacTyer ou encore Jul (elle figure sur la tracklist de son vingtième album, La Machine, qui sortira le 19 Juin). Des validations multiples qui n’empêchent pas une piqûre de rappel sans ambiguïté au détour d’un refrain : « Dodo marche seule, c’est pas la peine d’la mélanger ». Ce projet se pose à la fois en carte de visite et point de départ d’une prometteuse carrière, où la rappeuse originaire de Nanterre entend donner un premier aperçu de ses compétences en six titres (pas le moindre featuring). Cinq MDP conçus sur un mode qui rappellera dans sa construction au souvenir des célèbres Binks To Binks de Ninho, avec deux couplets marqués par un changement d’instrumentale et d’ambiance en cours de piste. Pochtar (Dodo), le gros « banger » est judicieusement glissé comme un bonus en guise de conclusion. Capable de kicker dans la tradition d’un pur rap de rue, varier ses flows avant de basculer tout en fluidité vers des parties chantées autrement plus mélodiques, Doria en impose autant qu’elle s’impose en moins de vingt minutes comme une artiste complète. Homogène et carré, l’ensemble témoigne d’une vraie maîtrise sur la forme, mais aussi d’une certaine maturité, d’un certain recul sur le fond. Responsabilités précoces (« Et y avait pas mon grand frère, bah oui, donc j’ai dû me comporter comme tel »), amitiés déloyales et souffrances passées (« La meilleure pote qui s’tape ton mec, de base elle te conseillait / Ou celle qui t’conseille d’rester grosse car c’est l’corps qu’Dieu t’a donné ») constituent le ciment d’une rage de réussir qui transpire à chaque morceau. En attendant patiemment de découvrir le fruit de ses futures collaborations avec Kore, on conseille vivement d’aller écouter sur Instagram, son terrible freestyle Tempo, balancé à la mi-avril, qui devrait arriver prochainement sur les plateformes de streaming.

Sortie le 6 décembre 2019 (Mukongo Business)

Rim’K – Midnight

Solidement ancré dans l’Histoire du rap français en groupe (pas besoin de rappeler ses états de service au sein du 113 ou de la Mafia K’1 Fry), Rim’K a non seulement réussi à se faire un nom en solo mais aussi perdurer au fil des décennies. Rappeur rassembleur et partageur, voir la longue liste de featurings accumulés tout au long de sa carrière, issus de diverses générations et mouvances (de Booba à Nekfeu en passant par Lino, Seth Gueko, Kool Shen ou même Ademo de PNL), il occupe l’espace sans jamais chercher à attirer toute la lumière sur lui. Deux ans après son dernier album, Mutant, porté par le tube Air Max aux côtés de Ninho, voici Midnight. Démarrage en fanfare avec Valise sur lequel le Tonton du Bled invite SCH et Koba LaD à découper une production haut de gamme signée Katrina Squad, paroles imprégnées d’une esthétique gangster et imagerie léchée pour le clip. « J’balade mon Glock sur le boulevard, comme un animal de compagnie » lance-t-il peu avant le refrain, effet de style traduisant en creux l’aisance avec laquelle il s’adapte à différents types de sonorités et atmosphères. Plus loin, il s’essaie de manière plutôt convaincante à une veine romantico-dansante presque pop en invitant Dadju sur Rose Rouge. Mais abrégeons de suite le suspens, le featuring « climax » s’intitule Nuit Blanche fruit d’une alliance aussi excitante qu’inattendue avec Hamza. Produit par Hadès, qui délivre une instrumentale monstrueuse aux accents de trap orientale, les punchlines matinées d’égotrip assénées à coups de flow incisif par l’hôte trouvent comme séduisante réponse chez son invité, un rap cru et mélodique. Quand le premier attaque son couplet ainsi « Minuit sur ma Rolex (tic-tac), je compte la recette (oh merde) / L’prochain qui m’appelle “L’ancien” (ok), j’vais lui dévisser la tête (fort) », quelques mesures plus tard la réplique du second ne se fait pas attendre : « La beuh concentrée de THC, tu demandes des feats mais t’es à chier / Elle a kiffé les diamants, le dégradé, tu crois qu’t’as du flow mais t’es éclaté ». Associations cohérentes et fertiles auxquelles s’ajoutent deux titres en solitaire Midnight et Rodéo, à l’intérieur desquels, fidèle à ses thématiques Rim’K ne se prive pas pour faire certains rappels. « J’ai grandi à l’ombre des buildings, j’peux monter un gang ou une holding / Habitué aux contrôles de routine, j’ai jamais bossé, j’ai fait l’école du crime (jamais) » ou encore « Dans le hall, comme un enfant soldat (enfant soldat), j’ai survécu dans la zone de combat (combat) ». À bientôt 42 ans, le rappeur de Vitry n’a jamais paru aussi jeune, aussi affûté, à l’aise à la fois dans sa discipline et son époque. Ce projet court et complet est celui d’un artiste dévoué à son art, jamais rassasié et toujours désireux de continuer à évoluer, se réinventer. L’heure de la retraite semble encore bien lointaine.

Sortie le 10 Avril 2020 (Frenesik – Distribution Caroline International France)

Aketo – Confiserie

Figure de Sniper, soit l’un des groupes de rap français les plus importants de la décennie 2000, Aketo s’est toujours fait plus discret en solo. On note essentiellement un album en 2007, Cracheur 2 Venin, une mixtape gratuite en 2010, un projet collaboratif en compagnie de DJ Weedim et Sidi Sid en 2014 intitulé Petits Meurtres entre amis. Quelle surprise de le voir débarquer avec cette Confiserie, EP d’une quinzaine de minutes, revanchard et inspiré. « On d’vient calculateurs parce que c’est has been d’être sincère / Mais j’sais pas faire à contrecœur, le compteur tourne, mes plus belles années sont derrière, faut pas qu’j’me r’tourne […] J’aime tellement c’fils de pute de rap que j’le déteste au plus haut point » annonce-t-il dès le premier titre Debiel’2020. Rupture avec les tendances dominantes, il assume d’emblée un héritage à contre-courant, se moquant éperdument d’un caractère potentiellement anachronique. Positionnement assumé et refus d’une quelconque posture (« ma gueule moi je veux juste kiffer, pourquoi me justifier ? ») , il n’hésite pas à se livrer frontalement « J’écris que si j’ai le cafard, sinon, j’suis occupé à vivre c’qui m’mettra dans cet état là ». Constats amers sur l’évolution d’un rap français au sein duquel il ne se reconnaît plus, contrebalancés par un amour sincère à l’égard de têtes d’affiche d’une génération « maudite » : « Zumba Zumba c’est ce qu’ils aiment / Laisse moi casser ma nuque sur du Nessbeal, Salif, Nubi » (NSN, meilleur titre du projet). En marge mais pas déconnecté de l’actualité , il dédicace au préalable PNL sur le même morceau. Majoritairement produit par Madizm, beatmaker historique ayant collaboré avec NTM, Kool Shen, Disiz la Peste ou MacTyer, Confiserie s’imprègne d’une couleur musicale crépusculaire, en contraste avec sa pochette sucrée. « Dégoûté de la vie comme si j’avais tout foiré / Le couplet de ma vie j’vais t’le pondre en une soirée » (Vivance), souvent désabusé et pourtant en pleine possession de ses moyens, tant sur le plan technique que lyrical, le rappeur s’offre un audacieux contrepied en conclusion sur Paname bourbier. Sans évacuer le spleen qui l’habite, il s’essaie à l’auto-tune, tentative qui apparaît moins comme une concession qu’un geste d’ouverture inattendu. Libre, affranchi et authentique, ce cru Aketo 2020 donne à redécouvrir un MC que l’on croyait à tort écarté des affaires. Comme les bonnes nouvelles n’arrivent jamais seules, il a déjà laissé sous entendre qu’un projet plus consistant pourrait sortir dans les mois qui viennent. On a hâte de l’entendre.

Sortie le 16 Mai 2020 (Front-Kick/Purizm)

Hamza – 140 BPM

 Après avoir marqué l’année 2019 en sortant son premier album, Paradise (récemment certifié disque d’or), suivie d’une réédition estivale puis d’une mixtape, Santa Sauce 2 pour Noël, Hamza est déjà de retour avec un EP de trois titres, 140 BPM. Pas tout à fait dans la tendance mais pas totalement à l’extérieur non plus, il construit une identité musicale aussi excitante que singulière au sein du paysage francophone. Sur cet ensemble d’une dizaine de minutes, il propose une sorte de « Cloud Trap » intimiste et mélancolique où l’egotrip laisse régulièrement affleurer ses fêlures à l’intérieur d’une même phase. En témoigne l’ouverture du premier morceau, Netflix : « Un peu d’respect, d’moins en moins de reufs, mais toujours plus d’espèces ». Il en est de même lorsqu’il tend à se réapproprier un mot devenu incontournable l’an passé, largement dévoyé quitte à perdre toute sa substance originelle, la moula, « J’ai perdu mon cœur en tombant en love avec la moula ». Il s’agit moins de céder à la mode, que tracer une ligne de conduite hors de ces considérations. Adepte des mélanges, l’autoproclamé « Sauce God » distille un rap doux, empreint de fragilité, où la frime n’est jamais qu’une carapace amener à se craqueler de toutes parts. Si cet EP sombre et parfois torturé constitue un projet moins immédiatement accessible que ne le fut Paradise, il a vocation à ravir les adeptes de la première heure. Une fois n’est pas coutume, le rappeur Belge fond les langues, les langages et les abréviations avec une facilité possiblement déconcertante (repoussante) pour les non-initiés : « Studio, showcase, bad bitch, tel-hô / J’suis sur le terrain comme Kun Agüero (co-comment ?) / Ok, let’s go, cocaine, Mexico (hein, hein) / Me quiere porque tengo mucho dinero (ah) » enchaîne-t-il sur Henny Pop. Encore jeune et pourtant déjà bien installé au sein de l’industrie, il évoque de manière subliminale sa peur du temps qui passe, à peine désamorcée par la rime qui suit, en ouverture de Nobu « Bientôt 26 si Dieu le veut, j’peux voler ta wifey si je l’veux ». 140 BPM est plus qu’une simple récréation en attendant un nouvel album ou une nouvelle mixtape, il fait office d’état des lieux aux allures de gueule de bois consécutive au succès. Une bulle planante et enivrante, dans laquelle Hamza navigue entre ambitions, perdition et introspection.

Sortie le 27 Mai 2020 (Just Woke Up – Distribution Exclusive Rec.118 / Warner Music France)

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A propos de Vincent Nicolet

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