« Pourquoi quand tout est fini on veut recommencer ? Pourquoi y croire encore ? ». Si Séverine Danflous pose ces questions dans le cadre particulier d’une histoire d’amour et, plus précisément, d’une rupture, ces interrogations pourraient s’appliquer de manière plus générale à son œuvre de romancière en devenir. En effet, ses deux romans semblent hantés par la question du comment traduire les émotions les plus universelles (l’amour, la douleur, l’abandon, la solitude…) alors que tout a déjà été écrit et filmé. Dans Brune platine, Paul le cinéaste et Camille, l’apprentie comédienne, rejouaient à leur manière la partition d’amours déjà filmées par Godard, Wong Kar-Waï ou Hitchcock.

Dans S’abandonner, les citations sont moins présentes mais l’idée que tout a déjà été joué par avance demeure en filigrane. On pourrait presque sous-titrer le livre « On connait la chanson » tant les personnages semblent se mouvoir dans des situations déjà v(éc)ues.

Quoi de plus banal, en effet, qu’une rupture ? Celle qu’essuie le narrateur du récit est la plus classique qu’on puisse imaginer. Au point qu’il ne sera quasiment jamais fait allusion à sa vie antérieure et aux raisons de cette séparation. Il s’agit plutôt pour Séverine Danflous de circonscrire le territoire de la douleur et de cette sensation de déchirement qui vous tiraille lorsque l’être aimé finit par s’éloigner.

Comment, avec un postulat aussi rabâché, parvenir à saisir quelque chose de juste et de profondément humain ? Car qui dit « rupture » songe immédiatement à des cris, des larmes et aux états dépressifs qui suivent la tempête. Rarement on sort de ces clichés et il faut le talent d’un Philippe Garrel pour montrer avec une telle justesse, au début de L’Amant d’un jour, la suffocation que peut parfois provoquer une séparation douloureuse. Pour Séverine Danflous et son narrateur, il s’agit de trouver une forme pour mettre des mots et des images derrière ce déchirement. Son personnage est un documentariste qui décide de recueillir la parole de femmes qui, elles aussi, ont été abandonnées. Le dispositif est astucieux en ce sens qu’il permet d’éviter l’auto-apitoiement de l’homme délaissé et de tisser des correspondances entre sa propre douleur et celle des autres.

Dans des endroits neutres (généralement des cafés), des femmes se confient à son micro et racontent leurs histoires de cœur avortées. Pour enclencher la confidence, elles ont parfois recours à une béquille (citation, chanson…) qui traduit une fois de plus le caractère universel de ces états d’âme. Certaines ont décidé de faire table-rase, d’autres de se reconstruire de diverses manières, que ça soit en se lançant à corps perdu dans de simples aventures d’un soir, en s’attachant à des lieux ou des objets comme autant de souvenirs d’un passé révolu ou en essayant de renaître par la création.

A mi-parcours du récit, le documentariste rencontre une nouvelle productrice qui tient à s’informer du projet et qui lui recommande d’étoffer son échantillon. Or ce mot horrible (« échantillons, le mot vient cogner droit dans mon estomac »), c’est ce que cherche à tout prix à éviter le narrateur et l’écrivaine. S’abandonner aurait pu se heurter à l’écueil du panel représentatif et du catalogue sociologisant. Or Séverine Danflous l’évite constamment grâce à une écriture fine, sensible et délicate. Comme Fanny Ardant confiant son affection pour les chansons sentimentales dans La Femme d’à côté, l’autrice parvient à extraire des situations les plus convenues une vérité universelle. Car ce qui lui importe, comme d’ailleurs à son personnage, c’est de trouver une forme dans laquelle fondre ces témoignages, de détricoter les clichés pour les assembler afin que ces nouvelles sutures (le mot est employé dans le roman) fassent sens ou dessinent, tout du moins, les contours de sentiments et affects profondément humains.

Construit comme une chambre d’échos (un homme qui tente de comprendre sa rupture en s’appuyant sur d’autres voix), S’abandonner parvient à trouver des mots d’une rare justesse pour évoquer des émotions et des tristesses indicibles. Par un jeu subtil de répétitions, de monologues intérieurs ou de confessions, Séverine Danflous transforme son roman en une petite musique entêtante et mélancolique qui met parfois du sel sur des plaies à vif mais qui sait aussi les apaiser…

***

S’abandonner (2021) de Séverine Danflous

Marest Editeur, 2021

ISBN : 979-10-96535-34-7

194 pages – 17€

Disponible à partir du 11 mars 2021

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Vincent ROUSSEL

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.