« Que le Luberon soit », ordonna le Créateur.
Et le Luberon fut.

Il fait une chaleur d’enfer dans le Luberon, et il a l’air bien agité, Monsieur Sécaillat, quand il vient frapper à la porte de notre narrateur, en ce lendemain d’orage où vaque encore mystérieusement le chat de la maison, Le Hussard (qui a quitté le toit). Et il a de quoi, le vieux Sécaillat : un muret vient de s’effondrer dans son champ.

Jusqu’ici rien de bien transcendant, sauf que de ce muret jaillissent quelques poteries éparses, qui ont bien l’air d’être anciennes. C’est qu’il est ennuyé, Monsieur Sécaillat, si il prévient les autorités, il sait qu’on est parti pour des années de fouilles, et autant de dépossession de sa terre. Et en même temps, il n’est pas non plus stupide, et détruire des pièces archéologiques, ca l’ennuie un peu.

Voici donc notre duo d’amateurs s’inventant archéologues, élaborant un processus afin de discrètement déposer au pied du musée du coin les résultats des recherches, ces drôles de flutes dont ils ignorent le sens, et qu’ils vont, semaine après semaine, déterrer, annoter, classer, se rapprochant autant dans une amitié qui se noue progressivement.

Ca serait déjà suffisamment compliqué à gérer, ce chantier de fouilles, s’il ne fallait pas en plus s’inventer hydrologues, lorsque, creusant doucement, jaillit une source chaude, et la stèle d’une femme millénaire d’où surgit la bénédiction dans ce pays sans eau. Alors quand cette eau se révèle avoir des pouvoirs régénérants et mystiques…

Et toujours souffle le Mistral, ce vent taquin dont on dit qu’il obéit à la règle du 3-6-9 (si à la fin du 3e jour, il continue à jouer avec nos nerfs, ça sera reparti pour 3 jours, etc), dans ce « Le Dit du Mistral » d’Olivier Mak-Bouchard, tout juste sorti chez les toujours impeccables et élégants (miam, cette couverture et ce papier) éditions du Tripode.

« Si le lecteur veut comprendre comment toute cette histoire a pu arriver, il ne doit pas avoir peur de remonter le temps. S’il se limitait au réel qui baigne chacune de ses journées, il risquerait de ne pas saisir le fin mot de ce qui va suivre, ou pire encore de ne pas y croire du tout. Il comprendrait à la rigueur le comment, mais le pourquoi lui échapperait »

Toi qui entre ici abandonne toute suspicion et tout cynisme. Car dans ce conte minuscule, qui, pas gonflé, démarre à l’origine du monde, il te faudra accepter cette « suspension du sens » si rêvée dans la fiction.

  • Le réel, porte d’entrée.

Non que le récit vire au fantastique, loin de là. Ni même qu’il signe une ampleur inédite.

Au contraire, de ces 300 pages, il s’agira plutôt d’un voyage immémorial et microscopique, épopée  à l’échelle d’un champ, restant même dans un premier temps cramponné à son réel, le teintant un peu de magie du paysage, de la chaleur de ses champs, des orages violents et du quotidien, de la femme absente au chat malin, de la vieillesse qui guette et du soleil du petit matin, rendant grâce autant au pays qu’aux deux pères de lettres du royaume, Giono et Bosco.

Limpide, primesautier, plein d’allant et pétri d’un humour discret, la chaleur du récit et sa capacité à faire exister en quelques phrases, sans jamais céder au patois pour happy few, ces lieux souvent inconnus comme s’ils étaient nôtres signent immédiatement le geste d’une littérature généreuse, admirable comme une histoire de coin du feu.

Certes, mais qu’est-ce qui fait que l’on s’accroche avec passion à cette situation finalement banale ?

Car un duo, même aussi accueillant et drôlement accordé, à qui il n’arrive rien d’autre que creuser un champ et découvrir des artefacts ne signe pas une histoire, et s’il se cantonnait à cela, bien que superbement écrit, « Le Dit du Mistral » prendrait le risque de finir sur les étagères de ce que l’on appelle un peu avec suffisance la « littérature de terroir ».

  • La source, le récit. Nos récits.

« A ce stade de l’histoire, le lecteur peut décider de s’arrêter : il aura alors lu un joli conte de Noel provencal, ce qui n’est déjà pas donné à tout le monde.
Mais s’il choisit de continuer sa lecture, il faut le mettre en garde. Il doit se rappeler que les légendes, si elles sont racontées pour faire rêver, introduire une part de mystère dans un monde terne, sont aussi racontées pour expliquer l’incompréhensible, démêler l’indémêlable. Il devra garder à l’esprit que toutes les légendes, sans exception, on t un fond de vérité. On ne sait jamais de quoi il retourne exactement. La part du vrai, la part du faux, bien malin celui qui arrive à les démêler. »

Il faut alors attendre la seconde partie pour que, symboliquement baptisé par le plongeon du narrateur dans le bassin, le récit quitte la surface de la terre et prenne son envol véritable vers le conte sous-jacent, révélant la véritable puissance de ce grand et beau livre de cette année plutôt morose.

Car de la source jaillit avec douceur les contes de ce monde en minuscule : Rocher des Druides, pré des sorcières, Mourre Nègre et Portail Saint-Jean ne sont alors plus des pierres, mais des potentiels d’histoires.

On y croisera donc (mais nous n’irons pas plus avant, pour laisser souffler le plaisir de la lecture), et dans le désordre : les gaulois, Hannibal, la chèvre de Monsieur Seguin, la Cabro d’Or, le Dieu du Mont Ventoux et son fils le Mistral, le loup et ses chasseurs, le feu destructeur et l’eau purificatrice, la banalité du quotidien administratif et la force des contes.

On pourrait craindre alors que le récit ne bascule définitivement dans le folklore.

Il n’en est rien, et lorsque le narrateur contant pour calmer le Vent l’histoire d’un enfant trop rêveur qui subit des « intrusions de réel », on saisit combien, par un jeu de miroir, sous son apparente simplicité, le projet d’O.Mak-Bouchard est ample comme le son d’un toutouro.

Perfusé à cette liberté nouvelle qui jaillit, il s’amuse de la plasticité de son récit, imbriquant parfois sans jamais nous perdre un rêve dans un rêve, une histoire dans une autre histoire (la chèvre de Seguin devenant la Cabro d’Or), métamorphosant par l’imaginaire son personnage en animal, jouant des croyances comme des faits historiques, les irriguant à son échelle humble, avant de revenir brusquement à la banalité du réel, tissant un entrelacs à la fois complexe et fluide (l’eau toujours) entre nature mythique et civilisation présente, présent et passé, réalité et « Dit », légendes et quotidien, qui fait un bien fou dans une littérature trop souvent obséquieuse et oublieuse de la puissance du territoire qui la voit naitre.

  • Le chant du monde, les chants au monde.

« Combien de temps avant que l’enfant veuille jouer à autre chose ? Combien de temps avant que le Maitre-Vent arrête de jouer à culbuto avec mes éléphants » demande Hannibal.

Difficile à décrire en si peu de mots, il faut vivre l’expérience de la douceur de sa lecture pour comprendre à quel point, tout en talonnant sa situation initiale, il utilise cette puissance nouvelle pour interroger plutôt bien plus dynamiquement ce que ces mythologies viennent dire aujourd’hui, enfouies et nourrissantes.

Il faut glorifier à sa juste valeur ce beau livre humble et ample du lien, entre les hommes (Sécaillat et le narrateur, les habitants du présent et les civilisations passées), leur mémoire (Madame Sécaillat, qui à la source soigne son Alzheimer), leur terre (les mythes, les transformations qui ont pour but de réparer la nature). Plonger pour se régénérer dans ce conte sur le refus de naitre sans passé, ode à la transmission, à la continuation, même quand le quotidien semble écraser.

« Je n’étais pas sûr que leur fils ait jamais quitté le cocon familial, il était mort trop jeune pour cela. Monsieur Sécaillat devait souffrir le martyre, tiraillé entre ses souvenirs et ceux qu’il aurait pu avoir. »

Le Dit du Mistral, dans sa générosité, ne cherche pas à réparer l’Histoire, mais les histoires : les tisser, les entrelacer avec le réel, intrusions de fictions comme des possibles points de passage vers l’imaginaire et, dans un mouvement  égal, un amarrage.

C’est un livre sur ce que l’on fait de ce que l’on hérite, et comment on accepte la part imputrescible du territoire, du climat, de l’Histoire et des histoires sur la nôtre. Le récit de ce qui surgit, et de ce qui ressurgit, qu’on l’accepte ou non, de ce qui nourrit, gorgeant la banalité de nos existences du limon de nos passés. Le terroir, ce gros mot. Ce beau mot.

Un mur s’effondre, et surgissent nos récits : on ne saurait rêver plus belle définition de ce qui nous lie au monde.

Editions Le Tripode, 360 pages, 19 euros. En Libraire.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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